jeudi 7 janvier 2010
Lever l'impasse de l'hystérie - Hélène Deltombe
Hélène Deltombe, psychanalyste, membre ECF
On dit que 2010 sera freudien ! L’œuvre de Freud entre dans le domaine public, et les maisons d’édition sont nombreuses à vouloir en publier des textes. On dit que le sujet hystérique n’est plus celui qu’il était à la fin du 19ème siècle. C’est tout juste parfois si on ne proclame pas la caducité de la théorie freudienne en la matière. Et pourtant, l’hystérique, sans doute sous des formes nouvelles, avec des symptômes de notre époque, adresse une demande à l’analyste avec son corps, au point d’en être, comme depuis toujours, mutique.
D’abord le corps parle, et c’est l’interprétation de ses manifestations qui peut susciter l’ouverture de l’inconscient. Ainsi que l’indique Jacques Lacan, « le symptôme est d’abord le mutisme dans le sujet supposé parlant (…) et c’est dans le mouvement même de parler que l’hystérique constitue son désir »1. Encore faut-il savoir comment traduire les textes de Freud, et comment traduire les signes que donne à lire l’hystérique.
Dans chaque cas, Freud se donne pour objectif une reconstitution totale des lacunes de l’histoire du sujet, lacunes dues au refoulement de certains souvenirs pénibles, conflictuels, sources de symptômes dont le déchiffrage permet la remémoration. De cette mise en paroles, de ce travail d’élaboration de la causalité psychique, il résulte la disparition de symptômes, mais surtout la prise en compte par le sujet de la vérité et du savoir qu’ils délivrent pour orienter son existence.
Les premiers cas d’hystérie de Freud lui permettent d’énoncer un principe général, celui que certaines impressions, reçues à une époque présexuelle et qui n’avaient aucun effet sur l’enfant, conservent plus tard leur puissance traumatisante, en tant que souvenir, une fois que la jeune fille ou la femme vit un événement important sur le plan sexuel. Il suffit d’évoquer ces souvenirs afin d’éteindre leur « puissance traumatisante ». Et, ajoute Freud, le symptôme signifie la représentation – la réalisation – d’un fantasme à contenu sexuel. Lacan souligne dans son Séminaire I que Freud se concentre sur la cause du symptôme et que sa méthode s’est avérée parfaitement efficace.
Les choses se sont avérées plus complexes lorsqu’il s’est agi non plus d’un traitement court, mais d’une véritable analyse, comme dans le cas de Dora. Son dégoût intense de la sexualité se marque par des symptômes tels qu’une sensation d’irritation dans la gorge, et se rapporte à une situation traumatique bien plus précoce que Freud ne l’aurait d’abord pensé : Dora finit par se remémorer au cours de la cure ce qui est à l’origine du symptôme et du fantasme sexuel qui la torturaient à l’adolescence : « Elle se rappelait très bien avoir été, dans son enfance, une suçoteuse. (…) Dora elle-même avait gardé dans sa mémoire une image nette de sa première enfance : elle se voyait assise par terre dans un coin, suçant son pouce gauche, tandis qu’elle tiraillait en même temps, de la main droite, l’oreille de son frère tranquillement assis à côté d’elle. Il s’agit ici d’un mode complet de l’assouvissement de soi-même par le suçotement »2.
Lacan souligne que « les formes que prend le refoulement sont attirées par ce premier noyau que Freud attribue alors à une certaine expérience, qu’il appelle l’expérience originelle du trauma »3.
C’est à partir de son trauma originel, décelé par Freud – être une suçoteuse – que la vérité de son existence pourrait surgir pour Dora, ce que Lacan déduit de la lecture du cas : « la femme, c’est l’objet impossible à détacher d’un primitif désir oral et où il faut pourtant qu’elle apprenne à reconnaître sa propre nature génitale »4. Mais « pour accéder à cette reconnaissance de sa féminité, il lui faudrait réaliser cette assomption de son propre corps, faute de quoi elle reste ouverte au morcellement fonctionnel qui constitue les symptômes de conversion »5. Or, son analyse ne lui offre pas la clé pour réaliser la condition de cet accès, car Freud, en raison de son contre-transfert, revient trop constamment sur l’amour que M. K inspirerait à Dora, si bien qu’elle ne peut résoudre le mystère de sa féminité qui motive son idolâtrie pour Mme K., tout comme sa longue méditation devant la Madone Sixtine de Raphaël à Dresde. Outre le fait que Freud n’a pas distingué la place spécifique de l’homme pour l’hystérique, l’imposant à Dora comme objet d’amour au lieu d’apercevoir sa place comme objet d’identification, il a sous-estimé l’importance fondamentale de la position de jouissance de Dora, inscrite dans son corps par un scénario de jouissance, et marquée par sa fascination pour le corps de l’Autre féminin.
Lacan montre la conséquence de cette impasse qui n’a pas été levée pour Dora en soulignant qu’elle a été laissée telle « une Princesse de Clèves en proie à un bâillon infernal »6. Il en résulte que Dora s’en est trouvée confortée dans la jouissance de sa structure : « J’ai dit que l’hystérie se caractérise par la fonction d’un désir en tant qu’insatisfait (…) l’hystérique répète toujours ce qu’il y a d’initial dans son trauma, à savoir un certain trop-tôt, une immaturation fondamentale »7.
1 Lacan J., Le Séminaire, Livre XI, Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, Paris, Seuil, p.15-16.
2 Ibid., p.36-37.
3 Freud S., Le Séminaire, Livre I, Les écrits techniques de Freud, Paris, Seuil, 1975, p.55.
4 Ibid., p.221.
5 Lacan J., « Intervention sur le transfert », Ecrits, Paris, Seuil, 1966, p.221.
6 Ibid., p.223.
7 Lacan J., « Le désir et son interprétation », Le Séminaire, Livre VI, séance du 15 avril 1959, Ornicar ? n° 26-27, Paris, Seuil, 198
Posté
par [Dario Morales ]
à 11:05
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