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samedi 27 juin 2009

le discours de la science, son masque ironique - rené Fiori

 

 

René Fiori, membre de l'Envers de Paris
 
La sélection hebdomadaire des numéros du New York Times offerte par Le Monde du 30 mai 2009 titrait en Une «  The coming Superbrain », « L’arrivée du Supercerveau « .Cet article nous indique que la dissolution de l’étanchéité entre l’imaginaire de la Science-fiction et les réalisations du discours de la science est accomplie.
Mais son cœur est l’anticipation d’un événement, déduction pensée par des ingénieurs en IA (pour Intelligence Artificielle) aux Etats-Unis conjointement à certains auteurs de Science-fiction, a savoir la survenue de ce qui est dénommé The Singularity. Cette prévision a donné lieu, en 2004, à la création d’un Institute of Singularity et autres Universités.
Le progrès technologique va induire des changements rapides dus au fait que, robots, machines et ordinateurs en tous genres, vont pouvoir faire mieux encore et de plus en plus vite, ce que l’homme ne peut réaliser que dans un temps chronologique distendu, à la mesure de ses possibilités. Et notamment en matière de puissance de calcul et de combinatoire mathématique Le couplage de cette puissance de calcul et des automates qui s’ensuivront - eux mêmes la décuplant en prenant en charge les calculs qui se nouveaux vont s’en trouvé accélérés, etc, va déterminer une accélération exponentielle.
Il est ainsi prévu que cette accélération, par l’autonomie qu’elle acquerra dans l’instauration de cette boucle, cristallisera une entité baptisée : « The singularity ». On trouve une version de cette conceptualisation dans un article de Verno Vinge du département de mathématiques de l’Université de San Diego et intitulé: The Singularity.
Une des conséquences est que cette accélération pourrait engendrer le franchissement d’un seuil, soit une rupture entre les productions et les créations de ces machines, et ce que pourrait en élaborer ou même imaginer l’homme. En d’autres termes, ce dernier pourrait se trouver dépaysé dans son propre monde, étranger aux productions de ces dernières. Ce seuil de rupture, point de disjonction irréversible, serait ainsi engendré par cette entité Intelligente cristallisée par cette accélération, et qu’on pourra même dire dotée d’auto-conscience, du fait des aptitudes des automates à rectifier et adapter leurs calculs en fonction de ce qu’eux-mêmes projetteraient de produire, après en avoir évaluer l’opportunité.
 
Dans sa conférence du 22 juin 1955, « Psychanalyse et cybernétique ou de la nature du langage », Jacques Lacan relève, à son époque, un bougé des lignes du côté de la science, frémissement qu’il perçoit ainsi: « quelque chose est passé dans le réel, et nous sommes à nous demander – peut-être pas très longtemps, mais des esprits non négligeables le font- si nous avons une machine qui pense ». Cette question, alors écliptique, a depuis donné lieu à ce concept de l’I.A : l’intelligence artificielle, dont on attend l’avènement dans le domaine de la technologie numérique sous la forme d’une « modélisation informatique des processus de pensée », ce qu’Alan Turing avait appelé « la machine esprit ».
C’est ce même Alan Mathison Turing (1912-1954), génial mathématicien qui, sur les brisées de C Shannon et Von Neumann connus l’un pour ses découvertes dans le domaine de l’information, l’autre dans celui de la cybernétique,  conçut un test censé convertir le lecteur à la conviction de l’existence de l’intelligence artificielle. Une théorie de théoriciens de tous horizons s’est à sa suite engouffrée pour valider ce concept, et dont l’une des branches les plus florissantes fut le cognitivisme.
Ce test met en scène un homme, une femme, et un interrogateur. Celui-ci- sans possibilité d’identifier ni visuellement, ni vocalement les deux premiers, doit déterminer leur sexe, à la manière dont ils répondent, par écrit, à ses questions. Puis, dans un second temps, l’un des deux, - on ne dit pas si c’est la femme ou l’homme -, est remplacé par un ordinateur qui fait  les réponses à sa place. C’est à partir de l’impossibilité de l’interrogateur de détecter cette substitution, que Turing pense démontrer l’existence de l’intelligence artificielle qui sait imiter parfaitement l’humain. Cette démonstration peut laisser pantois le lecteur. D’une part, du fait que sa modalité  se fasse par analogie, imitation, laissant de côté le raisonnement scientifique dont l’assise est la démonstration de l’ex-sistence d’un impossible, dont la nécessité s’éjecte d’un cheminement ou d’une combinatoire symbolique.
Et, en retour de ce glissement, quand il réalise, en s’aidant de la lecture du très argumenté livre de J Lassègue : Turing (mars 2003),  que pour l’éminent chercheur qu’était Turing, les caractères sexués se devaient d’être modelés, sinon absorbés dans une combinatoire du discours au point d’infiltrer ce dernier d’une logique différente suivant le sexe, logique qui reste cependant opaque.
Etre homme ou femme offrait, pour lui, une grande similitude avec la machine, c'est-à-dire tout en extériorité, modelant le moindre des prolongements du sujet, comportemental et langagier. Et surtout rapportable intégralement à une séquence symbolique décelable dans les énoncés. Ajoutons que ce test est encore en vogue pour ceux qui veulent faire valider cette notion.
L’évaporation du sujet, annoncée plus haut sous sa modalité d’éjection de son environnement, et ici dans sa déclinaison sexuée, n’est pas sans rapport, avec notre présent qui voit l’application méthodique de l’ingénierie moderne, informatique et protocolaire, aux grands ensembles sociaux, d’abord par l’économique puis maintenant par le politique, le tout alimentant un marché aux aguets. Synchroniquement, c’est un discours de la science qui «  a désormais pris le tour – ce n’est pas d’aujourd’hui, mais c’est en cours – de détruire la fiction du réel, au point que la question « Qu’est-ce que le réel ? » n’a plus que des réponses contradictoires, inconsistantes, en tous les cas incertaines» (1)
Cela trouve son origine dans les discours « défaits », « dévalorisés » comme ceux dans lesquels évoluaient la famille et la tradition en général, et « c’est le pur sujet de la science, le sujet dénaturé, le sujet tant et si bien universalisé qu’il est égaré quant à sa jouissance » (2), que rencontre la psychanalyse.
C’est un réel qui d’une part n’est plus assuré par les discours de la tradition, d’autre part, est entraîné dans un glissement de sa localisation qui brouille son identification. Qu’est ce que procréer ? Qu’est ce que travailler ? Qu’est ce qu’être homme ou femme ? Qu’est ce que sera l’humain quand de multiples inserts, électroniques et animaux, baliseront l’intérieur de son corps pour l’assister dans ses fonctions ? Le cinéma  préfigure actuellement ceux-ci lorsqu’il met en scène les cyborgs combinant l’humain et la machine, et dont l’exemple le plus abouti est le célèbre Terminator, aujourd’hui sur les écrans.
Ce réel qui n’en finit pas de se dissiper dans les moires des remaniements de la science a très tôt inspiré un genre romanesque : la science-fiction. Il apparaît aujourd’hui que ces récits, développés selon une nécessité qui trouvait son ombilic imaginaire dans un point situé à l’extérieur de l’actualité des discours, extériorité configurée à partir des possibles déduits du discours de la science, ont été, pour certains, l’anticipation ironique de ce qui se réalise aujourd’hui et que nous vivons, comme dans un état second, du fait de les avoir déjà lus. 
« Pour moi, disait Lacan, l’unique science vraie, sérieuse, à suivre, c’est la Science- fiction. L’Autre, celle qui est officielle, qui a ses autels dans les laboratoires avance à tâtons sans but et elle commence même à avoir peur de son ombre » (3).
Dans ce même entretien, Lacan ne lâchait pas la corde clinique, celle de l’impuissance inhérente au sujet, lorsque le journaliste pense déceler dans ses réponses son ton pessimiste : « …je ne suis pas pessimiste. Il n’arrivera rien. Pour la simple raison que l’homme est un bon à rien, même pas capable de se détruire ».
Reste le pouvoir de souffrir du même sujet. Une véritable pulsion. Que Freud a dégagée à partir de la réaction thérapeutique négative rencontrée dans certaines cures. Ce pouvoir de souffrir se dégage de la tonalité même de l’article que nous avons cité plus haut. Le ton d’oracle qui en émane, et qui est celui qui est généralement adopté par les scientifiques qui écrivent sur cet événement attendu, créant instituts et universités, est le versant rhétorique de la contenance que l’on se donne, alors qu’un mélange de jouissance et de terreur vous saisit intérieurement, ici à l’idée que l’homme puisse être effacé par ses productions technologiques,  et finir par vivre en marge d’un monde qui lui devient étranger. En effet pourquoi ne pas convenir de ralentir et tempérer tout ce processus ? N’assiste t on pas au consentement anticipé de ce qui va suivre ?
 
(1) Miller J.-A., « L’Autre qui n’existe pas et ses comités d’éthiques », revue La cause freudienne, 35
(2) Miller J.-A, « L’éthique de la psychanalyse », conférence tenue la même année que la publication du séminaire de Lacan L’éthique de la psychanalyse.
(3) Lacan J., Entretien avec Emilio Granzotto, Le magazine littéraire, 428, 2004
 

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