mardi 22 novembre 2011
L'anorexique et l'amour - Emmanuelle Borgnis-Desbordes
Emmanuelle Borgnis Desbordes, Psychanalyste, membre ECF
L’anorexie contemporaine n’est pas un refus de la féminité mais une tentative de limiter la jouissance féminine que ne trouve ni bord ni semblant. Comment réintroduire les jeunes filles anorexiques au langage de leur désir en les séparant des impératifs de leur jouissance sachant que l’illimité qu’elle craigne est aussi une dimension qui les détermine.
Les jeunes filles anorexiques sont en demande insatiable d’amour. S’il s’agit de les suivre en cette voie, il ne s’agit certainement pas d’alimenter plus encore le ravage auquel elles ont, pour la plupart, affaire. Ce n’est sans doute pas un hasard si les anorexiques sont plutôt des femmes : la position anorexique n’est pas une position de refus de la féminité mais une tentative de traiter la jouissance féminine qui échappe à la signifiance, à la différence. Elle tente de nouer le réel avec le symbolique, véritable tentative de traitement par le symbolique d’une jouissance en excès. L’anorexique – névrosée - est aux prises avec une jouissance désarrimée qui signe la position féminine de son être. L’anorexique n’a que le corps – et ses jouissances – à avancer sur l’échiquier de la relation à l’autre. Comment séparer le sujet de ce corps pris comme objet de jouissance dont l’Autre jouit à l’envi ? Comment la réintroduire à la dialectique désirante, entre don et demande ? L’appel à l’Autre de la demande est appel à l’Autre de l’amour qui ne va pas sans dire. Aux prises avec une jouissance qui peut la ravager, la femme en passe par une demande d’amour qui n’est rien d’autre qu’une demande d’être : l’amour qu’elle réclame a fonction de restauration de l’identification phallique et lui permet de ne pas se laisser toute emportée par la jouissance de l’Autre, un Autre qui au fur et à mesure qu’elle le fait consister, l’anéantit comme sujet. L’Autre vorace auquel l’anorexique a affaire l’annule comme sujet et la désabonne à l’inconscient. Le sujet trouve alors ses conditions d’existence d’une jouissance de l’être - ou jouissance de corps – sur laquelle le signifiant peine à avoir une prise. L’anorexie de la jeune fille ne relève pas de quelque refus de la féminité ou des insignes de la féminité ; elle cherche bien plus à trouver ancrage là où le signifiant manque à dire l’être féminin et à trouver limitation à la jouissance qui la traverse. D’ailleurs, qu’elles soient mystiques, anorexiques ou mélancoliques, ces sujets, en position féminine, montrent par leurs conduites sublimes ou symptomatiques qu’il existe un autre moyen que la production hystérique pour limiter la jouissance. Un moyen qui ne soit pas du registre de l’objet a, de la jouissance phallique, du signifiant et qui pourtant puisse contenir le ravage du lien à la mère ; le convoquer pour l’éprouver et le traiter. De quel ordre est donc cette subsistance qui empêcherait, voire limiterait le ravage ? Lacan nous donne une indication dans Lituraterre à propos du sujet qui subsiste pour moitié de la rature, c’est-à-dire de la lettre. Il ne s’agit donc pas dans ce cas du registre du signifiant propre au symptôme lequel divise l’hystérique… Ce ne peut-être le signifiant, qui y échoue, mais la lettre – et en l’occurrence l’écriture – qui fera barrage au ravage, ainsi que Duras le formulait… ‘seule l’écriture est plus forte que la mère’1 ». La jouissance de l’Autre est interdite à l’homme par la castration, par la fonction de l’objet a et du fantasme qu’il détermine. Chez la femme, elle n’est pas interdite mais peut être limitée – par la lettre, par l’écriture. Chez l’anorexique comme chez l’inédique, il ne s’agit pas tant de produire un objet a en jouant de son refus comme d’un désir, que de jouer de son corps-déchet comme d’une lettre qui viendrait faire barrage au ravage de la mère. « Le corps réel est à évacuer au nom d’un idéal de corporéité, une image corporelle réduite à un pur trait distinctif 2». L’anorexique se fait signifiant de l’évanouissement du sujet – qu’elle confond avec sa disparition. Face à la mère elle interpose son évanouissement et son anorexie pour que le rien, comme objet a, puisse se perdre du regard, pour que du désir puisse se soutenir. Le fading de l’anorexique tente de se faire avec le rien comme objet a, celui-ci n’en est pas moins noué à la forme épurée de son corps : un a incarné, matérialisé, réduit à une lettre. L’anorexique produit par son corps une lettre qui tente de faire bord entre la jouissance du corps et celle des signifiants. Elle tente de dessiner, de sculpter un littoral entre la vie et la mort, illusion folle de la beauté d’un corps-déchet qui la maintiendrait désirante sans qu’elle ait à perdre toute la jouissance. L’anorexique produit de la lettre par le jeûne. L’aliment, lui, est resté aux confins de la Chose. Par le jeûne, l’anorexique mange son propre corps réduit à la Chose et transforme ce déchet qu’est devenu le corps en lettre qu’elle soumet au regard de l’Autre et notamment de la mère, lettre qui coupe, lettre qui tente inscription : une matérialité qui ne serait pas du semblant ! Au fond, par son jeûne, l’anorexique tente de créer une limite symbolique à la jouissance qui la submerge. Mais la limite qu’elle trouve n’est pas celle qui renvoie à l’ordre social ; elle ne se décide pas à manger comme tout le monde, avec les autres. Elle cherche à échapper aux exigences alimentaires souvent référées aux impératifs maternels et finalement à échapper à un mode de rapport à la mère d’où le père serait exclu. L’anorexique cherche à se créer un sinthome, une prothèse symbolique. En ne mangeant plus, elle impose une coupure sans parole, coupure sans signifiant. Comment la réintroduire au langage de son désir ? Par l’amour, parce que pour les femmes « l’amour ne va pas sans dire3» et que le dire a fonction de limitation et de régulation d’une jouissance qui échappe au signifiant, dire qui secourt donnant « semblant de subsistance ». Si le désir relève du sens - orienté et causé par la quête d’un objet (a) – l’amour, lui relève du vide4 Si l’amour relève de l’inconsistance, les voies qu’il emprunte font montre de son usage possible – véritable semblant - se déclinant différemment selon l’inscription dans l’un ou l’autre des côtés de la sexuation. Si côté masculin, l’amour est corrélé au fantasme $ <> a, côté féminin l’amour est corrélé au fantasme aussi. Cet amour là est convoqué dans les « conditions d’amour » propre au transfert dans la cure analytique : « le transfert c’est de l’amour qui s’adresse au savoir 5».
A l’heure contemporaine le vagabondage des images ne donnent aucune consistance aux êtres et ne proposent aucun semblant qui vaille. La cure d’orientation lacanienne peut donner aux anorexiques l’amour qu’elle réclame et l’objet qu’il n’y a pas et ainsi éviter qu’elles rejoignent nos mystiques d’autrefois n’ayant de cesse d’échafauder un dieu – fusse-t-il l’Un moderne – à la démesure de leur jouissance. Aujourd’hui, à défaut de dieu, elles n’ont que le sacrifice des corps et de leur être à proposer sur l’autel de la modernité, la cause amaigrissante – valorisée et déterminante – étant le nouveau leitmotiv contemporain.
1 MAHJOUB-TROBAS (1993) Une douleur sans symptôme, Nouvelle revue de psychanalyse, Revue de la Cause Freudienne, 24, Paris, Seuil, pp79-83.
2 FREYMANN J-R (1992) Les parures de l’oralité, Paris, Springer-Verlag France.
3 LACAN J. (1973-74) Le Séminaire XXI, Les non-dupes-errent, Leçon du 1er février 1974, inédit.
4 LACAN J. Vers un signifiant nouveau, 15 mars 1977, Ornicar ? 17-18, Paris, Seuil, Navarin.
5 Cf. LACAN J. (1959-60) Le Séminaire Livre VII L’Ethique de la psychanalyse, op.cit., p.146.
Posté
par [Dario Morales ]
à 04:39
mardi 22 mars 2011
Sujets en errance et institution - Françoise Haccoun
Françoise Haccoun, psychanalyste, membre ECF
« Qu’on imagine maintenant un homme privé non seulement des êtres qu’il aime, mais de sa maison, de ses habitudes, de ses vêtements, de tout enfin littéralement tout ce qu’il possède : ce sera un homme vide, réduit à la souffrance et au besoin, dénué de tout discernement, oublieux de toute dignité, car il n’est pas rare, quand on a tout perdu, de se perdre soi-même » 1.
La psychanalyse constitue un instrument pertinent qui permet d’orienter la clinique du réel rencontrée en institution. De plus, la clinique de l’errance démontre particulièrement en quoi le champ de la psychanalyse concerne aussi bien le symptôme individuel que le symptôme social et permet leur connexion. Il est question de confronter le discours analytique aux discours social, caritatif, religieux et psychiatrique et de parier sur une possible adresse de la demande afin de « produire le sujet » (J-A Miller) puisque le sujet, effet du signifiant, est réponse au réel.
Besoin nu
D’après Alexandre Vexliard 2 et sa thèse de 1957 sur le clochard et les processus d’exclusion sociale qui touche les « sans abris », le clochard et par extension l’exclu est un sujet qui a opéré une réduction de ses besoins. Petit à petit, le sujet s’abandonne à sa condition. Puis s’y résigne.
Le sujet dans la rue refuse de passer par la voie de la demande, voie de séparation, qui, par essence peut repousser ce qu’il est et vient redoubler son exclusion sociale. A contrario, l’évocation pure du besoin l’authentifie, permet déjà de le reconnaître. Il en est ainsi chez l’exclu dont le besoin estposé comme réel sans médiation par la demande de l’Autre. Le sujet dans l’errance s’identifie à ce besoin devenu pur, dénommé nu par Lacan
Reprenons la catégorie de la privation qui pourrait nous donner une balise pour notre question. La privation entraîne un manque dans le réel que le sujet ne peut subjectiver « un trou réel »3 N’est-ce- pas à ce manque réel, qui n’est pas sans lien avec le besoin nu, auquel le sujet dans l’errance se rapporte? Il en résulte alors une absence de subjectivation et de médiation par l’Autre de la demande. Peut s’en suivre une sortie du discours des repères, du temps et de l’espace qui se rencontre chez nombre de sujets dans l’errance.
Exclusion et jouissance
Lacan rapporte que la misère est conditionnée par un discours. En cela, elle est le fait du discours capitaliste. Le SDF incarne la jouissance en tant que telle et si chaque sujet est responsable de sa propre jouissance, le SDF s’identifie au symptôme social qui le nomme sous le signifiant maître d’exclu promu par le discours du maître. Il s’incarne comme objet a, exposé au regard de l’Autre. Chez le sujet errant,la nudité du besoin serait à rapprocher de la jouissance qui, à ce niveau est conçue comme séparée du signifiant. Dans Télévision, Lacan indique qu’une séparation d’avec la jouissance est nécessaire pour le sujet : « Dans l’égarement de notre jouissance, il n’y a que l’Autre qui la situe, mais c’est en tant que nous en sommes séparés » 4.
Celui-ci ne tente-t-il pas alors de rejoindre cette jouissance, égarée du fait du langage, en s’y identifiant, la rejoignant sans pouvoir l’appréhender par lui ? Dans l’exclusion, on a affaire à un statut errant et sans gîte, égaré, délogé, identifié à la jouissance dans le réel. Désarrimé du discours, le sujet n’obéit plus à la loi du langage permettant de réintégrer la jouissance dans le monde des symboles. L’exclusion réelle constitue un symptôme social où la dimension symbolique de la parole est éradiquée.
Lacan met en garde psychologues, psychothérapeutes, travailleurs de la santé mentale de ne pas se « coltiner la misère »5 au risque « d’entrer dans le discours qui la conditionne…» 6
Sans se laisser aller au sentiment humanitaire au nom de l’idéal de faire le bien, sans poser une exigence d’un projet thérapeutique parfois tyrannique afin de lisser le sujet selon la norme et le faire « entrer dans les clous6» , sans tomber dans le discours de la victimisation, l’orientation lacanienne laisse entendre la jouissance qui s’infiltre chez le sujet.
C’est ce qui se produit aujourd’hui dans les nouvelles mesures des CHRS où l’évaluation étend son domaine : on confronte souvent le sujet à des grilles normées, voulant le faire adhérer à un contrat qu’il devra respecter, c’est à dire à produire une équation univoque entre besoin et réponse au besoin pour une bonne mise en place du maître mot contemporain, le projet.
Errance et institution
L’institution pourrait avoir comme finalité d’intégrer le sujet égaré et de l’arracher à cette identification. Peut-être s’agira-t-il de se préoccuper avec lui de ses besoins, les considérer dans leur diversité pour permettre un retour à la demande. Ainsi, la prise en compte de certains besoins essentiels du sujet (gîte et couvert en particulier) suppose le passage par un certain nombre de termes symboliques et de langage, lui permettant de s’arracher au besoin nu qui l’envahit, et de le réintégrer à la dimension de la parole adressée à un Autre.
Les non-dupes, pour Lacan, sont « ceux qui se refusent à la capture de l’espace de l’être parlant […] c’est que leur vie n’est qu’un voyage 7.» Aucun semblant, aucune duperie n’est possible. Ils déambulent de la rue aux foyers d’hébergement, parfois jusqu’à l’hôpital. Ils se présentent toujours en rupture, pris dans le réel de leur misère, portant les stigmates de cette errance sur leurs corps sans masque, exposé à nu : dénutrition, alcoolisme, drogues, maladies évolutives…
Un grand nombre de ces sujets venant de la rue en foyers d’urgence semblent être hors discours et se passer du Nom-du-Père et de la signification phallique. La clinique au cas par cas en témoigne. Cette errance dépasse le seul registre de l’errance sociale, elle revêt une dimension d’errance subjective, d’errance psychique dans ces lieux où, déjà l’errance sociale fragilise les liens. Une difficulté majeure se pose, à laquelle nous sommes confrontés dans les CHRS. Un grand nombre de sujets psychotiques erre et trouve asile dans les CHRS peu habilités à traiter la grande souffrance mentale. L’institution a une dimension d’asile et constitue un point d’ancrage pour ces sujets déconnectés de l’Autre social. Reste à obtenir son consentement à les accueillir, pas sans la considération de la psychose telle que Lacan nous l’enseigne 8.
1 P. Lévy, Si c’est un homme, Pocket, 1967
2 A. Vexliard, le clochard, Desclé de Brouwer, 1998, Paris
3 J .Lacan, la relation d’objet, livre IV, 1956-1957, Le seuil, Paris, p. 87
4 J. Lacan, Télévision, Autres écrits, p. 534
5 J. Lacan, Télévision, Autres écrits, p. 517
6 Expression très usitée dans le champ social
7 J. Lacan, Livre XXI, Les Non-dupent errent, leçon du 13 novembre 1973
Posté
par [Dario Morales ]
à 10:24
samedi 5 mars 2011
Une éthique du singulier : pasde0deconduite - Thérèse Petitpierre
Thérèse Petitpierre, psychologue*
L’appel Pasde0deconduite pour les enfants de trois ans lancé en janvier 2006 constituait la réponse à un rapport, celui de l’Inserm sur le Trouble des conduites chez l’enfant et l’adolescent et à un projet de loi sur la prévention de la délinquance présenté par le ministre de l’Intérieur de l’époque, devenu entre temps président de la République. Rapport et projet de loi entraient en résonnance l’un avec l’autre. 200 000 signataires leur répondirent que non, ils ne laisseraient pas dire, pas faire cela.
Non, la prévention ne pouvait virer à la prédiction et à la stigmatisation, au dépistage et au repérage de supposées graines de délinquants. Un gros travail de lecture critique du rapport aboutissant à des articles, des prises de parole eut pour effet que ce rapport qui n’avait peut-être pas été produit pour être lu par un aussi grand nombre fut analysé, disséqué. Les médias, la presse, la radio, la télévision, internet se firent les relais de la parole de nombreux professionnels de formations diverses, exerçant dans des champs jusqu’alors plutôt séparés : la protection maternelle et infantile, l’éducation, le soin - psychique et somatique -, les lieux d’accueil des petits enfants - seuls ou avec leurs parents -, l’aide sociale à l’enfance, mais aussi des chercheurs, des universitaires. Tous ces professionnels se refusaient à se mouler dans ces nouveaux vocables et fonctions instrumentalisées.
Pour mémoire : à la veille du premier colloque que le collectif organisa, en juin 2006, sur le thème de la prévention sous le titre-programme « Pas de 0 de conduite pour les enfants de 3 ans ! », le ministère de l’intérieur fit savoir qu’il renonçait à inscrire le dépistage des enfants turbulents de 36 mois dans le projet de loi relative à la prévention de la délinquance.
Cependant, ce recul important du gouvernement ne devait pas masquer que s’il avait perdu une bataille, il n’en renonçait pas moins à ses objectifs. L’article 8 de la loi du 5 mars 2007 relative à la prévention de la délinquance préconise le partage des informations « à caractère secret » entre les professionnels de l’action sociale et l’autorisation donnée à ces derniers de révéler au maire et au président du Conseil Général les " informations confidentielles " strictement nécessaires à l’exercice de leurs compétences. » La confiance nécessaire entre les professionnels et les familles se trouvait ainsi mise menacée et le risque de stigmatisation accentué.
Un peu plus de trois ans après, la loi du 5 mars 2007 n’ayant pas atteint ses objectifs en matière de partage d’informations dans le cadre de la prévention de la délinquance, a été rendue publique une « Charte déontologique type pour l’échange d’informations dans le cadre des conseils locaux de sécurité et de prévention de la délinquance ». L’ANAS, l’Association nationale des assistants de service social, a publié sur son site internet une analyse qui montre la nécessité de lire attentivement les textes pour saisir de quel contexte ils sont issus, saisir quelle sont leur visée et leurs éventuelles contradictions afin de pouvoir encore exercer une profession selon une éthique rigoureuse au côté des enfants et de leurs familles.
Citer toutes les atteintes portées à l’encontre des enfants et de leurs familles, souvent déjà précarisés et stigmatisés, nécessiterait un exposé plus long. L’été 2010 a été jalonné de discours et d’actes hautement condamnables et largement dénoncés.
Mais je citerai cependant la loi adoptée par le Sénat le 15 septembre dernier, sans modification et en première lecture, adoptée précédemment par l’Assemblée nationale. Il s’agit de la loi visant à lutter contre l’absentéisme scolaire qui définit les modalités de suspension ou de suppression du versement des allocations familiales en cas d’absentéisme scolaire répété. Il est possible de lire le texte de la loi sur le site internet du Sénat.
N’oublions pas non plus le grand chantier ouvert l’hiver dernier par le gouvernement sous le titre des « États généraux pour l’enfance » dont les thèmes retenus ont alerté Pasde0deconduite qui a rapidement réagi en organisant au mois de mars une rencontre avec d’autres associations, collectifs et syndicats oeuvrant dans le champ de l’enfance. Cette rencontre a permis de mettre rapidement sur pied une contre-manifestation. En effet, le premier objectif de ces États généraux visait à « améliorer la transmission de l’information préoccupante, prévue par la loi du 5 mars 2007 [relative à la protection de l’enfance], pour éviter que le nomadisme de certaines familles ne leur permette d’échapper au contrôle et à la surveillance des services sociaux » (cf. le communiqué figurant sur le site de la présidence de la République). Des États GénérEux pour l’enfance furent décidés dont l’organisation concrète, portée par une dizaine de personnes déterminées avec l’appui logistique efficace de la Ligue des Droits de l’Homme, a abouti à la tenue le 26 mai d’une conférence de presse, puis à un rassemblement à la Concorde et à la diffusion d’un Cahier de doléances des États GénérEux pour l’enfance, qui a recueilli, en l’espace de quelques semaines, les contributions, les doléances, d’environ 80 associations, collectifs et syndicats.
Le texte d’appel des États GénérEux était en synchronie avec les critiques émises par le Comité des droits de l’enfant de l’ONU en juin 2009. Il indiquait comment ces États Généraux organisés par le secrétariat d’Etat chargé de la famille se situaient : « dans la continuité des politiques actuelles, ils procèdent d’une logique néfaste pour les enfants et la société toute entière : présenter la jeunesse comme un problème pour la société ; rendre les familles seules responsables des difficultés de leurs enfants ; prétendre que la contention, la mise à l’écart de ceux qui posent problème, le contrôle des comportements, protègeront la société. »
Le Cahier de doléances des États GénérEux pour l’enfance a été adressé par lettre ouverte au président de la République avec une demande d’audience restée sans réponse et présenté aux groupes parlementaires et aux associations d’élus locaux.
Il convient aussi de noter la convergence des actions de Pasde0deconduite avec le mouvement contre le fichier Base-Elèves. Une décision importante a été prise en juillet dernier par le Conseil d’Etat suite au recours déposé en 2008 par deux particuliers, une ancienne directrice d’école et un parent d’élève, le gouvernement va devoir revoir sa copie. Les fichiers ne cessent cependant pas de proliférer, vous n’avez pas oublié Edvige, le Rim-P. Il faudrait en citer beaucoup d’autres. Dans le même temps, des mesures et projets gouvernementaux concernant les modes d’accueil de la petite enfance pourraient conduire à une dégradation des dispositifs existants. Cela est le combat mené par le collectif Pas de bébés à la consigne.
D’autre part, du côté de la recherche, qu’il s’agisse des dits « troubles des conduites » ou de l’autisme, les approches essentiellement génétiques et biologiques restent très prégnantes. Le film documentaire de Marie-Pierre Jaury, diffusé par Arte avant l’été, « L’enfance sous contrôle » en est un témoignage aussi bouleversant que cet autre film diffusé, lui, sur la Cinq « Un monde sans fous » de Philippe Borel. On a pu voir le 24 septembre 2010, au JT d’Antenne 2 un court reportage sur l’IMC, Institut de la moelle épinière et du cerveau qui va ouvrir ses portes : puisque un même gène peut être porteur de la maladie de « Parkinson, Alzheimer, la schizophrénie et la dépression », l’avenir nous est présenté comme radieux. Ajoutons, last but not least, que les approches réductrices et déterministes restent également actives dans le cadre de ce qui est nommé « promotion de la santé mentale » par le biais de programmes comme Fluppy ou Brindami qui visent au « développement des habiletés sociales et des habiletés de régulation des émotions » et qui s’adressent de plus en plus à des populations entières d’enfants scolarisés, et même à des enfants plus jeunes accueillis en crèche. Ces programmes reposent sur les notions de « développement des compétences sociales, émotionnelles, comportementales, cognitives » et d’« apprentissage de capacités d’auto-régulation, self-control, comportement pro-sociaux ». Un autre documentaire, « Enfants, graines de délinquants ? », réalisé par Marina Julienne et Christophe Muel, en donne un aperçu.
Continuer à parler du psychisme, de la parole, du transfert, du sujet, du désir, de l’intime, chacun, chacune avec ses mots et préserver des espaces où cela soit possible, c’est ce qui, me semble-t-il, peut soutenir le vivant et fait la vitalité de Pasde0deconduite.
2. Le 3 novembre 2010, nous apprenions que le secrétaire d’Etat à la justice, Jean-Marie Bockel avait remis au chef de l’Etat un rapport sur « La prévention de la délinquance des jeunes ». Une des propositions de ce rapport reprenait l’idée d’un « repérage précoce des enfants en souffrance » en associant « vulnérabilité à l’agressivité interne ou externe » repérable chez les enfants « entre 2 et 3 ans » et risque de passage à l’acte. Le 11 février 2011, nous étions alertés sur la publication d’un rapport de J.A. Benisti, député du Val-de-Marne, sur « La prévention de la délinquance des mineurs et des jeunes majeurs » dont la philosophie peut se résumer ainsi : "Faire de la politique de prévention de la délinquance le carrefour de toutes les autres politiques : sociales, ville, judiciaire, protection de l’enfance, scolaire". Voir les communiqués de presse par lesquels Pasde0deconduite a réagi à ces nouvelles offensives sur le site indiqué ci-dessus.
*Thérèse Petitpierre est également membre de l'EFP (European Federation of Psychoanalysis)
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par [Dario Morales ]
à 10:15
mercredi 1 décembre 2010
La mort du sujet au Travail ? Marie-Hélène Doguet-Dziomba
Marie-Hélène Doguet-Dziomba, psychanalyste, membre ECF
Subjectivités contemporaines et crise du travail
En quoi la psychanalyse est-elle intéressée dans la question des souffrances au travail ? Qu’a-t-elle à dire, à partir de ce qui fait la spécificité de son discours, sur la crise actuelle du travail et ses conséquences en termes de subjectivité ? Le titre que nous avons choisi « La mort du sujet au travail ? Subjectivités contemporaines et crise du travail » 1, propose une lecture décalée de faits sociétaux graves qui prennent une ampleur de masse, pour lesquels le maître a trouvé un nouveau syntagme dans la langue euphémique qui est la sienne, imprégnée par celle des assurances – les « risques psychosociaux » (RPS). Il s’agit d’une lecture décalée, en chicane, car elle met au centre ce qui est précisément refoulé par le discours du maître, à savoir le sujet de l’inconscient, le sujet du langage, le sujet du désir, le sujet du symptôme. Nous posons donc cette question brûlante : que devient le sujet dans la crise du travail ? Que devient son désir, que devient son symptôme ? A quelles nouvelles jouissances est-il confronté, quelle place va-t-il pouvoir ménager au « dur désir de durer » qui fait le lit de notre réalité d’être parlant et sexué ? Le psychanalyste ne saurait faire fi des conséquences incalculables en termes subjectifs d’une crise qui n’est autre qu’une crise de civilisation. Notre éthique des conséquences commence là où s’achève celle du capitaliste que l’on pourrait illustrer avec les propos sans fard de l’ex-PDG de France Télécom prononcés en 2004 devant deux cents cadres et directeurs et annonçant la couleur du plan Next pour les trois années à venir : Faire partir 22 OOO personnes du groupe sans avoir à les licencier. Le même article cite la parole d’une cadre supérieur adressée à son supérieur hiérarchique « On fera tout pour que tu partes, sinon on te détruira ! » (Les inrockuptibles 22, sept, 2010 p. 55)
Le travail qui se fait dans l’association SAT depuis plusieurs années maintenant, m’autorise à opérer un certain retournement de notre titre. Je pourrais dire que c’est justement l’os, la trace irréductible d’un désir inconscient, la marque singulière d’un être parlant ou d’un « parlêtre » comme l’appelait Jacques Lacan, qu’il va s’agir de savoir reconnaître et faire reconnaître pour chacun des sujets qui s’adresse à un collègue de SAT : une trace, une marque qui non seulement ne saurait disparaître dans la catastrophe qu’a rencontré chacun de ces sujets au travail, mais qui s’affirme dans sa radicalité et précipite la rencontre avec un psychanalyste, alors que cette rencontre n’aurait sans doute jamais eu lieu sans la catastrophe. Nous parions donc sur un certain type de retournement, et chacun des collègues fait feu de tout bois pour obtenir ce type de retournement : là où surgit une volonté de destruction, celle qui anime désormais le discours du capitaliste, le psychanalyste parie sur la trace du sujet qui en pâtit, à charge pour ce psychanalyste de la rendre lisible. C’est à partir de ce pari inédit qu’une nouvelle place a chance de se constituer pour le désir d’un sujet profondément déprimé, c’est à partir de ce pari qu’une jouissance honteuse et profondément mortifère peut, en s’accrochant à la parole vivifiante du transfert, changer de valeur pour le sujet qu’elle écrasait et devenir plus « décente », c’est-à-dire plus ouverte au lien social, au discours, là où au contraire elle isolait, là où elle « tuait » la parole.
Il me faut à présent vous préciser brièvement ce que la psychanalyse appelle « sujet » ou même « parlêtre », qui est bien autre chose que le sujet des philosophes et a fortiori de la psychologie académique. Contrairement à ce que certains feignent de penser, la psychanalyse ne saurait se réduire à la recherche passionnée de l’œdipe infantile, sourde à l’historicité sociale et aux autres discours que le sien. Pas plus que la psychanalyse n’a pour visée le « renforcement du moi » et son « adaptation » « résiliente » à la « réalité ». Pour la psychanalyse, il n’y a pas cette opposition grossière entre l’individu et le collectif, entre le « dedans » et le « dehors », il y a au contraire une topologie « bizarre » liée au fait que le langage est à l’extérieur, que les mots sont de façon primordiale les mots de l’Autre. Il n’est pas possible de sortir du langage même s’il y a du réel dans ce champ du langage, même si le langage a des effets de jouissance sur le corps vivant des êtres parlants qui vont bien plus loin que le langage lui-même.
Nous appelons jouissance cet affect bizarre, qui va du plaisir à la souffrance la plus extrême, et qui est un effet du langage sur le corps. Le sujet de l’inconscient, quant à lui, est cette part de nous-même qui est représentée par certaines paroles de l’Autre, cette représentation prend valeur auprès de l’ensemble des paroles ou des mots de l’Autre. Mais ce sujet en quelque sorte « flottant », sans substance, qui ne peut être que représenté, doit bien avoir une assise pour qu’une place soit faite au désir : ceci pose le problème de l’identification. L’identification est fondamentale – en tant qu’elle est un fondement, une orientation de jouissance : si elle a une valeur de promesse, une valeur de réalisation à venir, elle peut prendre aussi une valeur inflexible, féroce. Mais l’identification est aussi précaire, elle peut être mise à mal, elle peut être ébranlée, ce qui touche par contre coup les assises de l’être. Cette identification se déploie dans les trois dimensions que Lacan nous a appris à distinguer, l’imaginaire, le symbolique et le réel. Autrement dit, c’est en termes de narcissisme, d’idéal du moi et de jouissance que se noue l’identification fondamentale d’un « parlêtre ».
Or c’est précisément cette identification fondamentale du parlêtre qui est en jeu dans la crise actuelle du travail, bien évidemment à chaque fois de façon singulière. Car la crise du travail touche aujourd’hui à la valeur comme telle du travail c’est-à-dire à sa plus-value. Or ce que la psychanalyse nous enseigne, ce que la clinique à SAT nous montre, c’est qu’il y a une « homologie » structurale entre la valeur de notre travail et la valeur de notre identification fondamentale de parlêtre. Nous avons un rapport à la production, au produit, à l’objet, qui engage notre identification de parlêtre, en termes de narcissisme, en termes d’idéal et en termes de jouissance.
Pour faire bref, nous pourrions dire qu’auparavant la jouissance du travailleur était orientée par la production ; désormais, elle est profondément modifiée par les modalités d’organisation du travail qui visent purement et simplement l’abaissement de son coût. Le savoir faire propre à un métier se soutient d’un idéal, il emporte une jouissance, il mobilise toutes les ressources de la symbolisation et de l’invention pour un parlêtre, il vient souder le collectif. Il n’y a ni savoir faire ni jouissance chez un robot ou dans un logiciel. Le savoir faire par définition ne peut être réduit à une somme de « compétences » chiffrables et évaluables, c’est pourquoi il subit désormais les attaques les plus violentes : non seulement il n’est plus reconnu mais il est devenu un obstacle dans cette grande désorganisation généralisée du travail qui n’épargne personne.
On saisit bien qu’il y a un gouffre entre notre rapport singulier à une production et quelque chose qui vise aveuglément, anonymement, par tous les moyens, à abaisser le coût de cette production, quitte à détruire la « force productive » elle-même. Ce gouffre est lourd de menaces pour le parlêtre : lorsque l’on touche à la valeur de notre production, alors on touche par contre coup à la valeur de notre objet et ceci porte à conséquences, des conséquences incalculables a priori mais des conséquences vitales parce qu’elles touchent profondément ce qui vient arrimer et animer un être parlant. La vague de suicides à laquelle nous assistons aujourd’hui n’en est que la traduction la plus extrême.
1 Titre du 3eme Colloque de l’association Souffrances au travail, 6 novembre 2010
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par [Dario Morales ]
à 09:47
lundi 22 novembre 2010
L'autisme : qu'en pensent les lacaniens ? - Jean-Pierre Rouillon
Jean-Pierre Rouillon, psychanalyste, membre ECF
La psychanalyse n’a pas bonne presse dès qu’il s’agit de l’autisme. Dans une confusion entretenue où psychanalyse et psychiatrie seraient responsables de concert d’avoir culpabilisé les familles et surtout les mères, où le traitement de l’autisme relèverait du soin et délaisserait l’éducatif, où l’analyse est réduite à la pratique de l’association libre, un seul verdict s’en déduirait : la psychanalyse ne serait pas un traitement adapté à l’autisme. Considéré sur le seul versant du handicap, relevant de la génétique, l’autisme relèverait de l’apprentissage de conduites et de comportements permettant à l’enfant d’atteindre à l’autonomie sur le plan de la vie quotidienne. Enfin, la psychanalyse, méthode archaïque qui a la France et l’Amérique du sud comme seuls bastions, empêcherait les autistes de bénéficier de méthodes modernes leur permettant d’aller à l’école, de trouver un travail et de vivre en société.
Il suffit d’aller sur internet pour prendre connaissance de ces énoncés qui se présentent sur le versant d’une vérité qui s’impose à tous. Face à ce tumulte, il semble que notre voix, celle de la cause analytique, reste encore faible et timide. Pourtant, il est notable que nombre d’ouvrages, nombre de colloques, depuis plusieurs années, font entendre que le discours analytique a quelque chose à dire sur l’autisme, et même que ce qu’il a à dire est essentiel, dès lors que l’autisme ne peut se réduire à un savoir sur le fonctionnement du cerveau, mais témoigne dans sa radicalité la plus extrême, de l’énigme de la condition humaine.
Dans un monde qui fait de la communication, la valeur ultime, l’autiste se présente comme le signe en impasse qui interroge le parlêtre dans son rapport à ce qu’il a de plus intime, cette part obscure qui le voue au silence d’une jouissance qui se déchaîne en le livrant au ravage ou à la pétrification. Incarnant le refus d’en passer par l’autre pour se préserver de ce qui ne cesse de l’envahir, il en paye le prix fort d’assumer cette perte qui le relie à la communauté humaine aussi bien dans son être que dans son corps. Cette part maudite qu’il doit assumer dans le réel, ne doit toutefois pas nous faire oublier l’autre face : la part d’invention qu’il met en œuvre pour se construire un espace et un temps à sa propre mesure. Il déploie alors des trésors d’inventions pour faire émerger un monde de pièces détachées, de réseaux improbables, pour créer un lien inédit dans des refrains incertains, des mélodies dépareillées, des écritures énigmatiques.
C’est en suivant ces lignes d’erres, en se mettant au diapason de ces ritournelles évanescentes ou entêtantes que nous avons chance d’entamer avec l’autiste un dialogue où il pourra trouver sa marque, un style de vie qui lui est propre le dégageant d’une souffrance inouïe pour toucher aux rives d’une satisfaction civilisatrice.
Pour atteindre à cette frontière, à cette rive où le vivant peut enfin se faire entendre, la psychanalyse a du se déprendre de ses propres égarements, de ses propres déviations. Le début présumé de l’autisme se situant dans les premiers instants, les premiers mouvements de l’enfance, la théorie analytique a cru pouvoir y lire avec certitude la carence et la défaillance d’un autre dont la relation est d’autant plus indispensable que l’enfant est jeté au monde dans un état de détresse du fait de sa prématuration. La longue construction de l’infantile par le névrosé trouvait ainsi sa vérification empirique par le moyen d’une observation qui se fondait sur une théorie du développement confondant le registre de la causalité avec celui de l’événementiel. L’autisme se présentait alors sur le versant d’une défaillance, d’une fixation, d’un défaut qu’il s’agissait de rectifier en ayant recours à l’illusoire d’une régression réparatrice. Si le défaut était au fondement de l’autisme, défaut pour certains irrémédiable, la faute, elle, entachait l’Autre, les premiers autres que l’enfant refusaient de rencontrer afin de s’en préserver. Il ne restait plus alors qu’à réinscrire ce traumatisme initial dans l’histoire du sujet en donnant sens à la suite insensée des aventures du sujet. La dépression de la mère ordonnait ce récit de toute sa puissance fantasmatique.
A l’envers de ce mouvement de psychologisation, Lacan, dès les débuts de son enseignement, a situé la question de l’autisme à partir de la position subjective. Ne cédant pas sur la décision ineffable du sujet, il a tout de suite mis l’accent sur la façon dont le sujet se défend de ce qui l’envahit et sur la façon dont il se construit un espace et un temps singulier. Mettant au premier plan le dialogue avec le sujet autiste, seule façon pour lui d’accéder à une nomination qui lui permette d’ordonner le monde extérieur et le tourment intérieur, il a insisté sur le fait que l’analyste ne pouvait rencontrer l’autiste que dans ce lieu où il s’est confronté lui-même au trou à partir duquel peut s’opérer une distinction entre le symbolique, l’imaginaire et le réel. C’est ainsi sur le versant de la création qu’il nous a orientés dans cette rencontre avec cet enfant qui n’use pas du langage à des fins de communication. Ce n’est plus alors le sens qui est au fondement de cette pratique avec ces sujets, mais le hors sens, dès lors qu’il ne s’agit plus de signification, mais de la satisfaction que l’on peut extraire de l’existence. Ayant refusé l’usage du langage pour donner forme et intention aux sons qu’il profère ou qui s’imposent à lui, le sujet autiste traite la parole, les paroles entendues par un brouillage, un émiettement, une forme de résonance qui n’appartiennent qu’à lui. Ce qui ne l’empêche pas pour autant de s’adresser à nous pour donner témoignage de son labeur incessant pour se débrouiller des aléas de son existence.
Dès lors, l’analyste, ou celui qui s’oriente de la psychanalyse dans la rencontre avec eux, ne dispose pas d’un savoir déjà là, il s’enseigne de la façon dont ils élaborent ce qui régule leur existence. C’est alors la joie d’un lien inédit qui peut émerger, joie dont nous devons témoigner pour redonner tout son poids à la valeur d’un consentement qui ne recule pas devant la dimension de la cause.
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par [Dario Morales ]
à 09:27
mercredi 7 juillet 2010
La monnaie dans la doctrine utilitariste - Dario Morales
Dario Morales, psychanalyste, membre ECF
Issue de la notion classique d'utilité1, l'utilitarisme est une doctrine qui déborde largement de la sphère morale pour constituer l'horizon, ou plutôt le socle de toutes les valeurs du libéralisme économique depuis le XIX siècle2.
La monnaie : instrument de mesure ou de jouissance ?
Soulever le socle des représentations de la modernité revient donc à se demander ce que veut dire reconnaître un espace d'utilité dans les pratiques humaines. Un tel espace est occupé par des entités fictives, que dans le langage commun on appelle des institutions (juridiques, politiques, monétaires, économiques) et qui, bien que fictives, n'en sont pas pour autant irréelles : elles sont susceptibles d'organiser les pratiques et par conséquent les objectifs des hommes, sans les dissocier pour autant de la distribution sociale des biens, c'est-à-dire de la distribution sociale « des plaisirs et des douleurs »3, lesquels sont les véritables entités réelles de l'économie et du social. L'artifice institutionnel vise donc à créer les conditions permettant d'optimiser la sphère de l'utilité. Il se fait, néanmoins, sentir la nécessité d'un instrument par lequel le législateur mesure les quantités de douleur ou de plaisir et c'est pour cette raison que Bentham, se résoud à faire comme si elle pouvait être identifiée à la monnaie. Or si la monnaie est l’agent « neutre » de l’utile, dans son mode d’être, gît un reste, qui échappe à toute tentative de mesure, cela l’utilitarisme ne le soupèse pas assez clairement.
Un point doctrinal : l'impératif du rendement maximal
Bentham envisage la doctrine utilitariste à partir de ses composantes hédonistes et eudémonistes : « la nature a placé l'homme sous le gouvernement de deux souverains maîtres, le plaisir et la douleur ». Bentham suggère qu'il y a dans l'utilitarisme l'articulation d'un principe individuel de plaisir et d'une norme politique où se conjuguent la raison et la loi. Ce principe, aussi bien en morale qu'en politique voire en économie, propose d'adopter une tactique des plaisirs en vue d'éviter la douleur ou la souffrance, mais cette articulation est problématique car une tension s'exerce de façon permanente entre le maximum de plaisir désirable et accessible et le maximum de bonheur compatible avec celui de chacun.
Pour résoudre une telle antinomie, Bentham s'appuie à la fois sur une psychologie sommaire qui promeut les aspirations conformes aux intérêts du moi d'un côté, aux désirs et aux besoins naturels de ce moi et d’un autre côté sur le principe sensualiste selon lequel l'être humain cherche le plaisir et fuit la douleur. L'antinomie se résoud alors par une tentative de fondation psychophysiologique de l'utilitarisme : tout être humain, être sensible avant tout, cherche à maximiser son plaisir et à minimiser sa douleur, et c'est pourquoi il tendra à approuver et à désapprouver (par les jugements) une action selon le plaisir ou la douleur qu'elles entraînent pour lui, dans la stricte dimension de sa sensibilité. Cette nécessité physique de maximisation du bonheur individuel dans le corps sensible légitime l'exigence politique de maximisation du bonheur collectif, comme le précise Bentham pour ses disciples : « le plus grand bonheur du plus grand nombre »4.
S'appuyant sur ses fondements sensualistes, l'utilitarisme trouvera alors, via la notion d'intérêt, un terrain idéal d'application en économie politique : « Comment nier en effet que nous soyons tous "intéressés", que nous cherchions plus le plaisir que la peine, l'utile que l'inutile et le bonheur plutôt que le malheur, et que nous soyons en ce sens plutôt "égoïstes" qu'altruistes »5. De même que c'est en fonction de ses intérêts que l'homme agit, de même en économie l'objectif est de réaliser également une identité des intérêts du travailleur salarié, du propriétaire foncier et du capitaliste. Favoriser des intérêts pourtant contradictoires suppose, au fond, une réflexion quant à ce qui est échangé à la base, à savoir qu'on échange du travail contre du salaire, ou en termes utilitaristes, contre une récompense. On mesure dès lors l'importance que cet échange soit juste. En somme, cette nécessité physique de maximisation du bonheur individuel comme récompense, explique en dernière instance le fondement réel de l'économie comme intérêt. Dès lors, le mouvement qui vient d'être décrit intéresse particulièrement le législateur et les gouvernements, qui auront pour objectif le calcul des plaisirs dans la perspective d'une résolution eudémoniste naturellement recherchée mais rectifiée par la loi en cas de nécessité – car il est évident que l'égoïsme ne peut à lui tout seul engendrer la société. Plus précisément, la fonction du législateur sera de promouvoir le bonheur de la société, par des peines et des récompenses.
"Le calcul des plaisirs et des peines" et l'impossible jouissance
Mais en deça des objectifs du législateur, l'utilitarisme est incapable de résoudre l'antinomie existante entre le plaisir et la jouissance. En effet le principe fondamental de la doctrine utilitariste, c'est que le plaisir est la fin naturelle des actions humaines, mais ce principe est contrecarré par un autre principe, selon lequel, naturellement, tout plaisir s'échange contre une peine, s'achète au prix d'un travail, d'un effort, d'une dépense. Bentham déduira de ces deux principes la règle générale suivante : le plus grand bonheur possible, c'est la plus grande quantité de plaisir qui peut être obtenue avec le moins de travail, de peine et de sacrifice6. Le bonheur serait donc défini en termes comptables dans l'idéologie du consommateur rationnel et hédoniste qui explique que tout plaisir est mesurable (parce qu'exprimable en termes de catégories) à condition de renoncer en même temps à l'expérience de la jouissance qu'incarne ici l'ordre de la dépense, de la souffrance et de l'effort. Le principe du plaisir révèle ici son essence: il est la barrière presque naturelle qui contient et retient la jouissance. Il s'agit en définitive d'un sacrifice de la jouissance au nom de l'utilité. Sur ce point, l'économie trouve dans le droit un allié précieux, car le postulat juridique du "contrat social" se fonde en économie comme la régulation des restrictions imposées à la jouissance des biens et des personnes.
La monnaie et son usage de jouissance
Il y a donc un os ! La sphère de l'utilité définie à partir de la quantification des plaisirs ne met surtout pas un terme définitif à ce qui est du ressort de la jouissance, qui parvient même à se manifester. Le statut de la monnaie vient illustrer ici dans la vision utilitariste son ambigüité. La monnaie est l'instrument signifiant du calcul possible des peines et des douleurs, et est ainsi érigée en équivalent hégémonique de la mesure de la valeur des choses et des biens, des investissements ou des échanges, c'est-à-dire de l'utilité des choses. Elle est aussi le symbole de la richesse qui, à l'état de sensation, est un pur capital de plaisir. Ces différentes attributions utilitaristes de la monnaie n'excluent pas pour autant son usage de jouissance. La monnaie, étalon dans l'économie des échanges, ne peut pas s'assimiler entièrement à la logique des biens ni se confondre avec ce dont elle signale la valeur. En même temps qu'elle représente et garantit ce qui possède de la valeur dans la logique des biens, elle fait signe pour un sujet qui en jouit. Serait-elle donc le signe de ce qui n'existe pas, le manque-à-jouir présent dans tout sujet, qui échappe à l'articulation signifiante des biens ?
L'échec des postulats utilitaristes et économistes à penser la monnaie pour elle-même n'est pas accidentel. Il découle d'une tache aveugle, à savoir l'impossibilité de penser l'existence de la monnaie comme ce qui rend possible la notion même d'utilité (l'usage de jouissance). Certes l'utilitarisme ne se leurre pas lorsqu'il articule désir et utilité. En effet, définir comme utile n'importe quel objet pouvant satisfaire un désir quelconque, dans l'indifférence axiologique la plus totale, n'est que la contrepartie du pouvoir unique de l'équivalent général de s'échanger immédiatement contre "n'importe quoi", d'être comme le talisman qui permet d'acquérir n'importe quel bien existant sur le marché. Mais, en même temps, l'utilitarisme néglige de considérer qu'il y a un reste qui échappe à toute symbolisation de l'échange. Autrement dit, si la monnaie souscrit à la logique utilitaire des biens, en même temps elle y échappe en tant qu'elle est un "bien à part", ne correspondant à aucun besoin, et sans utilité. Plus radicalement encore, si elle peut "se troquer" immédiatement contre "n'importe quoi", elle peut en partie tenir ce rôle d'équivalent sans jamais se confondre avec ce dont elle signale la valeur ; autrement dit son "essence" (sa matérialité signifiante) demeure illocalisable, affecté de manque, comme le prouve parfaitement le modèle boursier actuellement en vigueur, qui a bouleversé radicalement, entre autres, le statut jusque là inchangé du sujet. Alors que l'utilitarisme, dans la logique de l'échange des biens, conservait le sujet dans la proximité à lui-même et à ses restes, le modèle boursier sépare celui-ci de ses biens et de cette scission choit la monnaie comme trésor agalmatique à accumuler et à s'approprier. Ce mouvement se résume ainsi : à la place de la fiction de l'échange des "vraies richesses", la monnaie, comme l'avait déjà noté Aristote7, est entraînée dans un mouvement chrématistique infini, car son acquisition ne peut être arrêté par aucune limite de satiété ou de satisfaction. La monnaie boursière serait devenue, en somme, le paradigme qui exprime le manque-à-jouir constitutif pour tout sujet et qui l'oblige à arpenter les ruelles de l'échange. Elle serait ainsi, en même temps, pour l'économie politique, dans la position d'objet a, cause de désir, de plus de jouir, semblant de réel. Autrement dit, la monnaie n'a de valeur d'usage que sa valeur ludique ou jouissive d' accumulation pour un sujet confronté au manque-à-jouir.
En somme, notre modernité a retenu de l'utilitarisme l'idée que tous les plaisirs équivalent à une somme d'argent et qu'en conséquence la maximisation des plaisirs n'est pas identique au plus de jouir, le sujet trouvant cependant dans le rapport à l'argent les conditions idéales de réaliser son bonheur. La monnaie met simplement en évidence que chacun peut jouir à sa guise, pourvu qu’il en ait le désir et les moyens. Mais comme le dit l'adage, l'argent ne fait pas le bonheur, autrement dit pour la jouissance, il n'y a pas de mesure.
1 Le terme que Cicéron emploie est celui de l'utilitas, au sens où l'intérêt et le gain de bonheur sont associés.(cf. Off. 1,1, "pour mon besoin personnel (utilitas) j'ai toujours uni les lettres grecques aux lettres latines". A ce titre l'utilitas tient donc lieu de principe de bonheur. Le bonheur se dit en grec eudaïmonia, d'où l'on a tiré le mot d'eudémonisme pour discerner les partisans du bonheur. On conviendra ainsi d'une première caractérisation que l'utilitarisme est un eudémonisme.
2 Lacan J., Le Séminaire, Livre VII, L'Ethique de la psychanalyse, Paris, Seuil, 1986. Lacan a accordé une importance particulière au principe d'utilité, en particulier lorsqu'elle a porté son attention aux formes du "malaise dans la civilisation. Cf. par exemple dans ce séminaire, p.21 : " Ce qui s'est passé au début du XIXe siècle, c'est la conversion, ou réversion, utilitariste ".
3 Cité par Halévy E., La formation du radicalisme philosophique, 3 vol., Paris, 1901, reédit. PUF, 1995, tome 1, La jeunesse de Bentham 1776-1789, p. 43.
4 Bentham J., (IPML, chap.I, IV), cité par Prat J.L., "L'utilitarisme utopique", in Qu'est-ce que l'utilitarisme? Une énigme dans l'histoire des idées, revue du M.A.U.S.S. n° 6, 2e semestre 1995, p. 55.
5 Halévy E., op.cit., p. 150.
6 La règle dit en substance que rien ne doit échapper à la loi de maximisation, c'est-à-dire au principe général du plus grand plaisir obtenu grâce à la plus petite dépense possible. Sur ce point, cf. Halévy E., op.cit., p. 150-151.
7 Aristote, La Politique, I, 9, Vrin, Paris, 1970.
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par [Dario Morales ]
à 07:22
jeudi 13 mai 2010
L'enfant et les objets de la civilisation - Elisabeth Leclerc-Razavet
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Elisabeth Leclerc-Razavet, psychanalyste, membre ECF
En nous proposant de considérer que le choc des civilisations, c'est le choc des modes de jouir, Jacques-Alain Miller nous introduit directement à la question de la jouissance. Certes, chaque époque a ses objets. Mais à notre époque, le phénomène s'accélère et la production d'objets de toutes sortes prend les commandes. L'impératif est prégnant : Jouissons moderne! Toujours plus vite, toujours plus branché!...
Quel usage les enfants, cible privilégiée de cette hyperproduction, font-ils de ces objets modernes ?
La question de la jouissance - dans la pratique avec les enfants - se présente de plus en plus comme un droit à la satisfaction tous azimuts et prend facilement le pas sur le signifiant. Mais alors, comment le psychanalyste s'y prend-il dans cette clinique de la satisfaction ? Et qu'en est-il du désir ? Aujourd'hui, qu'en est-il du manque d'objet ? Du rapport à l'Autre ? De la castration ?
Le temps pour comprendre
Par les temps qui courent, quelque chose va trop vite! A nous de soutenir, en contrepoint, le " temps logique " de notre interrogation. A peine réalisé " l'instant de voir " que ces objets de la production ont envahi l'espace subjectif des enfants, prenons " le temps pour comprendre " : Quelle fonction ont ces objets de la civilisation? Quel usage en font les enfants ? Dans la névrose, dans la psychose. Donnent-ils lieu à de nouveaux symptômes ? A quelle angoisse viennent-ils suppléer ? Y a-t-il des "objets transitionnels " modernes ? Y a-t-il des phobies modernes ? Seule l'élaboration de ce temps pour comprendre peut faire évoluer notre pratique et ouvrir à du nouveau. Mais le nouveau ne se décrète pas..., il s'invente, au un par un.
Du nouveau
Le virage de 1970, celui qui se prend avec L'envers de la psychanalyse, bouleverse le rapport pour un sujet, entre le signifiant et la jouissance et ouvre des pistes précieuses pour interroger aujourd'hui notre pratique avec les enfants. Avec ce Séminaire, Lacan introduit que ce qui se véhicule dans la chaîne signifiante, c'est la jouissance1. C'est une révolution! Cela revient à dire que "l'être préalable " à la mise en marche du système signifiant est un être de jouissance. Et s'il y a une perte de jouissance - que nous connaissons bien - prix de la castration, quelque chose y répond : un supplément de jouissance, que Lacan nomme alors plus-de-jouir. L'accent va être clairement mis sur le corps affecté de jouissance, articulant de nouveaux symptômes, en tant qu'"évènements de corps". Dans notre monde moderne, l'infinitisation des objets de la production vient-elle consonner, chez les enfants que nous recevons, avec ce plus-de-jouir ? Cette question requiert d'être très attentifs à cette "jouisssance en +", afin de repérer où elle vient se loger, pour un sujet, et comment elle peut évacuer tout questionnement subjectif. J.-A.Miller, souligne que Lacan étend les objets plus-de-jouir aux objets de l'industrie, de la culture ou de la sublimation. Pour notre pratique, il importe de formuler ce qui justifie cette extension.
Lacan articule " l'insatiable exigence " du sujet à l'objet perdu de toujours et note que les voies qu'il prendra " pour sa récupération " offrent une variété infinie (à la différence des objets de la pulsion dont on fait la liste). Ainsi ce terme de "récupération" articule cette variété des objets modernes au plus-de-jouir qui prend corps de ce qui a été "de moi, coupé"2. Aujourd'hui, les variétés de récupération dépassent la fiction. Force est de constater que tout est fait pour boucher le manque. Mais qu'advient-il du sujet ?
La fonction du plus-de-jouir
Dans le Séminaire D'un Autre à l'autre, Lacan poursuit son dialogue avec la civilisation au moyen des objets du marché, en référence à la plus-value de Marx et nous livre une autre articulation décisive : "le plus-de-jouir, est fonction de la renonciation à la jouissance, sous l'effet du discours". Ce qui est nouveau, c'est qu'il y ait un discours qui articule cette renonciation et "y fait apparaître (...) la fonction du plus-de-jouir. C'est là l'essence du discours analytique"3. Ce trajet de la plus-value au plus-de-jouir vise à réintroduire le sujet. Avec l'appui du transfert, quel usage l'enfant fait-il de ces objets modernes ? En fait-il un négoce ? Ces objets deviennent-ils des objets d'échange ? Et sur quel fond de renonciation ?
Et nous, les psychanalystes, les praticiens orientés par l'enseignement de Lacan, comment opérons-nous ?
Nous savons que les enfants, courent encore beaucoup plus vite que nous. Pour entrer dans ce monde de l'enfant, va-t-il falloir "moderniser" nos outils ? Allons-nous arriver à être plus astucieux, plus inventifs, et à déjouer les fortifications que les enfants nous opposent ? N'oublions pas que si le sujet se constitue au lieu de l'Autre, le ver est dans le fruit dès la génération des parents : les "branchements", ça les connaît! Et ils ne souhaitent pas forcément être agent de la castration... même s'ils se plaignent de leurs enfants. Bref, arriverons-nous à produire une "renonciation à la jouissance" par le biais des objets du marché, et de ce fait, faire apparaître la fonction de ce plus-de-jouir ? Arriverons-nous à ce que le discours analytique fasse poids dans notre dialogue avec la civilisation : maintenir ouverte la place du sujet et du savoir singulier, faire de ce plus-de-jouir un agent qui ne soit pas bouchon d'angoisse ?
*Ce texte "L'enfant et les objets de la civilisation" fut publié sur le blog de l'AMP, le 3 Juillet 2009
1 Miller J.-A., " Les six paradigmes de la jouissance ", La Cause freudienne n° 43, chapitre sur le cinquième paradigme.
2 Lacan J., Séminaire L'angoisse, p. 258.
3 Lacan J ., Séminaire D'un Autre à l'autre, p. 17
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Posté
par [Dario Morales ]
à 12:48
samedi 6 mars 2010
Sacrifice, lien sacrificiel - Huguette Béchade
Huguette Béchade, psychanalyste, membre ECF
Il va s'agir de distinguer trois ordres de problématique : jouissance et désir, cause du désir et objet du désir, jouissance en deça et jouissance au-delà du phallique. Ces trois thèmes nous donnent quelques repères au niveau de ce qui se joue dans notre société dite post-moderne, dans laquelle ce qui est sacrifié c'est le désir et le sujet de l'énonciation. Quelle possibilité est laissée à chacun de " rejoindre la subjectivité de son époque " ? Comment, de nos jours, l'impératif de jouissance, surmoïque et séducteur de nos maîtres modernes s'emploie-t-il à ce que chacun succombe à leurs tentations? Passer d'une jouissance sacrificielle à la possibilité d'un désir , telle est la question posée par notre société.
D’Antigone à Jean Moulin, quelques cailloux blancs sauvent la face de l'Humanité. Si ceux-là émergent si résolus « c’est dans la mesure où la communauté s’y refuse », dévoile implacablement Lacan.
Relisons le texte de Sophocle.
Le garde, apeuré, craint pour son intégrité : " je n’ai pas mérité qu’on me fasse des ennuis". " le coupable t'a touché au coeur, moi je n’offense que tes oreilles ", dit-il à Créon qu’il vient avertir de sa découverte du cadavre de Polynice sur lequel " quelqu'un a répandu de la terre sèche, conformément aux rites", " pas enterré, non, mais recouvert de poussière, juste de quoi éviter le sacrilège ", précise-t-il. Voyez ! il sait, le garde. Il sait, le peuple, quelles sont les limites à ne pas dépasser dans le champ des lois non écrites, celles des dieux. Le peuple sait, la communauté sait toujours … mais …" se refuse ".
Quelle est la question ici posée : ceux-là ont-ils consenti à la jouissance obscure du sacrifice, ou bien ceux-là ont-ils, y compris jusqu’à la mort, refusé de "céder sur leur désir" ?
Que le désir et le sujet de l’énonciation soient sacrifiés pour le triomphe des Marchés n’apparaît tout d’abord pas comme un sacrifice puisqu’ils s’échangent contre la jouissance des biens de consommation, laquelle jouissance donne, dans un premier temps nostalgique, accès à un retour promis, qui serait cette fois-ci enfin possible, à la jouissance qui a été perdue du fait de l’entrée dans la civilisation.
Ces jouissances sont une première fois d’abord trouvées par hasard et dès lors recherchées et attendues. " Comme c’est chaque fois le cas dans le domaine de la libido, l’homme se montre incapable de renoncer à la satisfaction dont il a jouit une fois ", découvre Freud. UNE FOIS ! L’inoubliable de cette jouissance éprouvée comme trace dans le corps est un point d’appel pour la répétition et il inaugure toutes les addictions.
L’une fois, la première fois … de même lorsque quelque part de par le monde un homme fait à un autre homme quelque chose de terrible, cette fois-là n’est pas " une fois " mais la première fois d’une série. La phrase, pensée, " plus jamais ça " est un voile qui cache ce savoir là.
L’être pullule de ces traces isolées, égarées, qui pourront à l’occasion être réactivées car aucune parole ne peut annuler l’éprouvé de cette jouissance, seule une jouissance de plus grande intensité - phénomène addictif - peut la remplacer avec l'horizon inassouvissable qui la spécifie, ou alors c’est une jouissance phallique appropriée qui le pourra peut-être, jouissance phallique qui est " satisfaction véritable " dit Lacan quelques mois avant sa mort.
Nous serons alors ici passé d’une jouissance en deçà du phallique - celle sur le renoncement de laquelle s’édifie le langage et le lien social, soit la civilisation - à une jouissance au-delà du phallique qui peut être jouissance du signifiant, de ce signifiant qui découpe le corps.
Revenons à la jouissance sacrificielle. Nous ne parlerons ici que du sacrifice ordinaire constituant un objet comme lequel peut se traiter un sujet pour la satisfaction voulue d’un partenaire ou d'un tenant-lieu de partenaire. Entre la satisfaction attendue et celle qui sera obtenue se creuse un écart déficitaire de la seconde par rapport à la première et c'est cet écart qui cause le désir du sujet. Lequel n'a plus alors qu'à s'identifier à l'objet pulsionnel privilégié que son expérience lui a appris à être, objet soit désiré soit demandé, et dont il croit que celui-ci va combler cet écart impossible à combler.
L'avidité des Marchés s'appuie sur cette constante pour exiger et obtenir le sacrifice du sujet qui devient alors lui-même objet-déchet produit par la Volonté de Jouissance qui est au coeur du discours capitaliste. Mais Lacan note bien que sa pratique lui a appris que cette jouissance, toujours, s'accompagne d'angoisse. Toujours.
Pour distinguer désir et jouissance, appuyons-nous sur le dernier objet topologique de Lacan, les Noeuds Borroméens : les jouissances sont constituées de deux consistances seulement alors que pour causer le désir, les trois consistances sont requises. C'est par ce qu'il appelle " l'interprétation poétique" (constituée par les trois consistances à la fois : un aspect imaginaire qui est le sens, un aspect symbolique qui est une signification et un aspect réel qui est un trou d'où peut s'originer un Che Vuoi ? ) que Lacan, par cette interprétation, analytique, ramène la cure au centre du noeud, là où s'édifie le désir 1.
La question de l'objet sacrificiel est la question centrale de la cure psychanalytique. Lorsque l'objet ( celui auquel s'est identifié ici le sujet, comme nous en avons parlé plus haut ) monte sur la scène analytique, il n'y apparaît que saisi au niveau de la fonction qu'il y occupe dans le transfert. C'est un ensemble étroitement conjugué, objet et fonction donnés ensemble d'un coup, une fois. Cette seule fois suffit pour établir un savoir sur l'échange possible d'un sujet qui se sacrifie en un " objet-bouchon " pour obturer le trou dans la structure, afin que l'(A) autre soit comblé.
C'est à l'aide de ce savoir - acquis dans l'expérience - que le sacrifice, parce que désormais il apparaît vain, devient dès lors impossible à s'établir, et que place est faite pour le dit " désir indestructible " appelé ainsi par Freud. Ceci est repris par Lacan qui ajoute que toute culpabilité ne provient que du fait d'avoir " cédé sur le désir "2.
Nous n'irons pas jusqu'à ce qui serait une obscénité à évoquer le " courageux regard " espéré par Lacan pour un temps d'un monstrueux désastre, mais n'y a-t-il pas déjà l'équivalent d'un certain " instant de voir " décidé comme engagement dans un processus pour faire obstacle à cette " conséquence du remaniement des groupes sociaux par la science" qui est à l'oeuvre de nos jours.
1. Interprétation que Lacan explique dans Le Séminaire XXIV, leçon du 15 mars 1977, interprétation poétique dans laquelle sont présentes de ce fait aussi coupure et équivoque, constituées par le désir de l'analyste.
2. Revoir plus haut la démonstration sur les Noeuds Borroméens : une jouissance est constituée par deux consistances , seul le désir est constitué par les trois consistances .
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par [Dario Morales]
à 10:47
jeudi 7 janvier 2010
Lever l'impasse de l'hystérie - Hélène Deltombe
Hélène Deltombe, psychanalyste, membre ECF
On dit que 2010 sera freudien ! L’œuvre de Freud entre dans le domaine public, et les maisons d’édition sont nombreuses à vouloir en publier des textes. On dit que le sujet hystérique n’est plus celui qu’il était à la fin du 19ème siècle. C’est tout juste parfois si on ne proclame pas la caducité de la théorie freudienne en la matière. Et pourtant, l’hystérique, sans doute sous des formes nouvelles, avec des symptômes de notre époque, adresse une demande à l’analyste avec son corps, au point d’en être, comme depuis toujours, mutique.
D’abord le corps parle, et c’est l’interprétation de ses manifestations qui peut susciter l’ouverture de l’inconscient. Ainsi que l’indique Jacques Lacan, « le symptôme est d’abord le mutisme dans le sujet supposé parlant (…) et c’est dans le mouvement même de parler que l’hystérique constitue son désir »1. Encore faut-il savoir comment traduire les textes de Freud, et comment traduire les signes que donne à lire l’hystérique.
Dans chaque cas, Freud se donne pour objectif une reconstitution totale des lacunes de l’histoire du sujet, lacunes dues au refoulement de certains souvenirs pénibles, conflictuels, sources de symptômes dont le déchiffrage permet la remémoration. De cette mise en paroles, de ce travail d’élaboration de la causalité psychique, il résulte la disparition de symptômes, mais surtout la prise en compte par le sujet de la vérité et du savoir qu’ils délivrent pour orienter son existence.
Les premiers cas d’hystérie de Freud lui permettent d’énoncer un principe général, celui que certaines impressions, reçues à une époque présexuelle et qui n’avaient aucun effet sur l’enfant, conservent plus tard leur puissance traumatisante, en tant que souvenir, une fois que la jeune fille ou la femme vit un événement important sur le plan sexuel. Il suffit d’évoquer ces souvenirs afin d’éteindre leur « puissance traumatisante ». Et, ajoute Freud, le symptôme signifie la représentation – la réalisation – d’un fantasme à contenu sexuel. Lacan souligne dans son Séminaire I que Freud se concentre sur la cause du symptôme et que sa méthode s’est avérée parfaitement efficace.
Les choses se sont avérées plus complexes lorsqu’il s’est agi non plus d’un traitement court, mais d’une véritable analyse, comme dans le cas de Dora. Son dégoût intense de la sexualité se marque par des symptômes tels qu’une sensation d’irritation dans la gorge, et se rapporte à une situation traumatique bien plus précoce que Freud ne l’aurait d’abord pensé : Dora finit par se remémorer au cours de la cure ce qui est à l’origine du symptôme et du fantasme sexuel qui la torturaient à l’adolescence : « Elle se rappelait très bien avoir été, dans son enfance, une suçoteuse. (…) Dora elle-même avait gardé dans sa mémoire une image nette de sa première enfance : elle se voyait assise par terre dans un coin, suçant son pouce gauche, tandis qu’elle tiraillait en même temps, de la main droite, l’oreille de son frère tranquillement assis à côté d’elle. Il s’agit ici d’un mode complet de l’assouvissement de soi-même par le suçotement »2.
Lacan souligne que « les formes que prend le refoulement sont attirées par ce premier noyau que Freud attribue alors à une certaine expérience, qu’il appelle l’expérience originelle du trauma »3.
C’est à partir de son trauma originel, décelé par Freud – être une suçoteuse – que la vérité de son existence pourrait surgir pour Dora, ce que Lacan déduit de la lecture du cas : « la femme, c’est l’objet impossible à détacher d’un primitif désir oral et où il faut pourtant qu’elle apprenne à reconnaître sa propre nature génitale »4. Mais « pour accéder à cette reconnaissance de sa féminité, il lui faudrait réaliser cette assomption de son propre corps, faute de quoi elle reste ouverte au morcellement fonctionnel qui constitue les symptômes de conversion »5. Or, son analyse ne lui offre pas la clé pour réaliser la condition de cet accès, car Freud, en raison de son contre-transfert, revient trop constamment sur l’amour que M. K inspirerait à Dora, si bien qu’elle ne peut résoudre le mystère de sa féminité qui motive son idolâtrie pour Mme K., tout comme sa longue méditation devant la Madone Sixtine de Raphaël à Dresde. Outre le fait que Freud n’a pas distingué la place spécifique de l’homme pour l’hystérique, l’imposant à Dora comme objet d’amour au lieu d’apercevoir sa place comme objet d’identification, il a sous-estimé l’importance fondamentale de la position de jouissance de Dora, inscrite dans son corps par un scénario de jouissance, et marquée par sa fascination pour le corps de l’Autre féminin.
Lacan montre la conséquence de cette impasse qui n’a pas été levée pour Dora en soulignant qu’elle a été laissée telle « une Princesse de Clèves en proie à un bâillon infernal »6. Il en résulte que Dora s’en est trouvée confortée dans la jouissance de sa structure : « J’ai dit que l’hystérie se caractérise par la fonction d’un désir en tant qu’insatisfait (…) l’hystérique répète toujours ce qu’il y a d’initial dans son trauma, à savoir un certain trop-tôt, une immaturation fondamentale »7.
1 Lacan J., Le Séminaire, Livre XI, Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, Paris, Seuil, p.15-16.
2 Ibid., p.36-37.
3 Freud S., Le Séminaire, Livre I, Les écrits techniques de Freud, Paris, Seuil, 1975, p.55.
4 Ibid., p.221.
5 Lacan J., « Intervention sur le transfert », Ecrits, Paris, Seuil, 1966, p.221.
6 Ibid., p.223.
7 Lacan J., « Le désir et son interprétation », Le Séminaire, Livre VI, séance du 15 avril 1959, Ornicar ? n° 26-27, Paris, Seuil, 198
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par [Dario Morales ]
à 11:05
mercredi 16 décembre 2009
" Dit-vagation d'un psy en institution", Du trouble au symptôme, Gérard Mallassagne
Gérard Mallassagne, psychanalyste membre ECF
Quelle place pour l’analyste dans une institution qui accueille des enfants ou adolescents en grande difficulté ?
À leur arrivée, ils présentent, selon les documents officiels (C.D.E.S.)1 qui les orientent vers l’institution, des troubles du comportement, de la personnalité, associés à des retards scolaires importants. La structure du sujet est très rarement évoquée si ce n’est sous la forme de « dysharmonie évolutive » ou « personnalité dysharmonique » ou encore « personnalité borderline ».
De quoi souffrent ces adolescents pour lesquels le placement en ITEP2 est le plus souvent vécu comme la réponse, plus ou moins sous la forme de réprimande, à leurs mauvais résultats scolaires ? La demande explicite du sujet, soutenue par celle des parents, étant qu’il obtienne de bons résultats scolaires en vue de l’acquisition d’un diplôme, puis d’un apprentissage professionnel. Très souvent l’adolescent impute ses mauvais résultats scolaires au corps professoral qui ne s’est pas bien occupé de lui. Les enseignants étaient toujours sur son dos, le rendant responsable de tout chahut : « ils l’avaient pris en grippe ».
Il ne souffre de rien, n’a pas de symptôme, puisque le symptôme dont il ne souffre pas est un effet du discours social, effet des difficultés scolaires et sociales. Effet du discours socio-éducatif, le symptôme ne fait pas symptôme pour le sujet.
La clinique d’aujourd’hui promeut de nouveaux symptômes, elle vise un recueil, un répertoire des troubles, phobie scolaire, phobie sociale, stress post-traumatique, hyper-activité, déficit attentionnel, trouble anxieux généralisé (TAG), trouble oppositionnel provocateur (TOP). Tous ces troubles seraient objectivables et peuvent alors être évalués.
Corrélé à l’environnement social, à l’école, le symptôme, selon son étymologie, n’est pas ce qui tombe avec le sujet, mais devient un prêt-à-porter symptomatique qui répond à l’environnement de l’individu. Il devient le symptôme de l’environnement de l’enfant.
L’adolescent ne souffre de rien, ne demande rien, il supporte, plus ou moins bien, l’étiquette qui lui est accolée de « trouble du comportement et des acquisitions » ! Conscient de son échec face au savoir, échec selon lui inexorable, il ne demande qu’une chose : qu’on le laisse tranquille !
Le trouble du comportement a évolué, ce n’est plus une entité. Une forme de trouble du comportement s’est isolée, autrefois « agitation » dans la psychiatrie classique, elle répond désormais au terme d’hyperactivité. À l’agitation correspond l’hyperactivité, à l’instabilité, qualifiée parfois de psychomotrice, correspond le déficit attentionnel, nouvelle terminologie.
Ces nouveaux symptômes, qui font florès, et qui appartiennent au syndrome THADA 3, relèvent d’une clinique du mouvement. C’est une pathologie du mouvement en tant que kinési : ce sont des mouvements désordonnés, des troubles du mouvement.
Dans le déficit attentionnel, actuellement si fréquemment diagnostiqué chez les enfants dès la maternelle, et chez les adolescents, il y a défaut de concentration, l’individu ne fixe pas son attention très longtemps. Là encore il s’agit d’une clinique du mouvement. Il faut y ajouter la dyslexie, dysorthographie, dysphasie, dont les orthophonistes reconnaissent, non sans quelque inquiétude, la fréquence de plus en plus importante.
Agitation, hyperactivité, instabilité psychomotrice, déficit attentionnel, quelle que soit la terminologie employée, relèvent de l’observation, c’est une clinique du regard, par opposition aux cliniques de la parole.
Comme le fait très justement remarquer Patrick Monribot :
La psychanalyse n’est rien sans le symptôme qu’elle met au travail 4.
En revanche les TCC et le cognitivo-comportementalisme font l’apologie du trouble, sans lesquels ils ne pourraient fonctionner, troubles du comportement, de l’autonomie, des acquisitions, des conduites alimentaires, etc. « Du trouble, rien que du trouble… » souligne P. Monribot.
Face à cette déferlante de troubles en tous genres, face à la demande : que ces mouvements soient ordonnés de la bonne manière, que tout rentre dans l’ordre, le « psy », orienté par la clinique lacanienne, vise le repérage de ce qui peut faire symptôme pour le sujet. Faire passer le symptôme d’un effet orienté par le discours social au symptôme freudien qui a un sens, la tâche n’est pas mince.
D’autant que ces enfants, adolescents, ont souvent fait le « parcours du combattant ». « Suivi », c’est le terme consacré, depuis la dernière année de maternelle ou l’entrée au cours préparatoire, par des rééducateurs en tous genres, qui ont, avec beaucoup de professionnalisme, essayé de remettre en ordre les troubles qui ont amené ces enfants à l’ITEP.
David, 8 ans, a été adressé pour des carences affectives majeures dès la prime enfance. Recueilli très tôt par sa grand-mère qui en a juridiquement la garde, il reste dans une grande inhibition face au savoir et dans une attitude très immature. Sa relation à l’autre n’est possible qu’à travers le jeu. La rééducation orthophonique, entreprise depuis plusieurs années, ne lui permet que de déchiffrer des phrases courtes et simples. L’hypothèse d’un déficit intellectuel a été avancée, il s’en est suivi une demande d’examen psychologique pour mieux évaluer les troubles et leur prise en compte. L’évaluation de ces troubles amène les professionnels qui s’occupent de lui dans l’établissement à dresser un « programme » de travail pour lui faire acquérir le repérage dans l’espace, les connaissances scolaires de base, l’autonomie, etc.
En séance David me raconte qu’avec ses camarades du groupe ils ont évoqué récemment leurs difficultés en classe, et qu’il leur a dit que son problème est qu’il n’arrive pas à retenir sa date de naissance. Par ailleurs il a la réputation d’une mémoire sans faille, il connaît même des chansons en anglais.
Si l’on considère cet oubli de la date de naissance comme un trouble de mémoire, il conviendra de le réparer par une technique appropriée de mémorisation. Si l’on entend cet oubli comme un symptôme, au sens analytique, et si les séances permettent la mise au travail du symptôme en invitant David à en dire plus, le travail ne fait que commencer. Dans l’oubli que l’on veut réparer avec une technique de fixation qui vise une rectification du trouble, David ne peut que se laisser guider par le maître mis en place de sujet supposé savoir. L’autre sait comment lui faire retenir sa date de naissance, c’est le discours du maître qui est à l’œuvre.
Le symptôme signe la particularité d’un sujet, il est une marque de jouissance et sa signification permet de dénuder sa vérité. Il y a du savoir en jeu. Même lorsque le symptôme est gênant, il est nécessaire ; la psychanalyse lacanienne le réduit à un S1. Elle ne vise en aucun cas sa disparition.
La position de l’analyste n’est pas de réparer. En cela elle s’oppose à l’évaluation et aux méthodes qui revendiquent une puissance réparatrice dans le champ du soin, pour l’éradication du trouble et le bien-être du sujet. Le discours de l’analyste, tel que l’a formulé J. Lacan, en témoigne : c’est l’envers du discours du maître.
1 Commission départementale de l’éducation spécialisée.
2 Institut Thérapeutique d’Éducation et de Pédagogie.
3 Trouble hyperactivité avec déficit de l’attention.
4 Monribot P, « Psychanalyse ou TCC ? », La Lettre Mensuelle n° 240, Juillet/Août 2005, p.16 et 17.
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par [Dario Morales]
à 02:50
mardi 1 décembre 2009
Un symptôme contemporain : les violences conjugales - Françoise Haccoun
Françoise Haccoun, psychanalyste, membre ECF
La loi sur les violences conjugales a été promulguée le 4 avril 2006. A la page 93 du décret 1799, enregistré à la Présidence de l’Assemblée nationale le 7 juillet 2009, sont répertoriés les « profils qui justifient un suivi systématique », Le Docteur Roland Coutanceau a, dans son rapport Auteurs de violences au sein du couple. Prise en charge et prévention1 clairement distingué trois grands profils psychologiques d’hommes violents :
Un profil « à tonalité immaturo-névrotique ». On peut évaluer leur représentation au sein de la catégorie des hommes violents, à environ 20 % d’entre eux. Ce profil caractérise la majorité des auteurs de violences au sein du couple.
Un profil d’hommes égocentriques et mal structurés psychologiquement. Ils banalisent et minimisent les faits et s’inquiètent davantage des conséquences qui peuvent se produire pour eux ainsi que pour leur victime.
Un profil d’hommes « à la personnalité particulièrement problématique », marquée par un fort égocentrisme et une dimension paranoïaque et mégalomaniaque. Ils tentent de construire une relation d’emprise et décrivent leur femme comme « mythomane, hystérique ou persécutive ». Si seuls 15 % des auteurs souffrent de troubles psychiatriques clairement identifiés (et ceux-ci appartiennent en général au troisième groupe), dans tous les cas, un suivi psychologique des auteurs est nécessaire, bien qu’il puisse être de nature différente selon le profil de l’auteur.
Que dit la psychanalyse des « violences conjugales » ? : Rapport de l’être à l’acte
La logique en terme de « profils psychologiques » stigmatisent les sujets en les identifiant au collectif « hommes violents » par un éclairage réducteur des conduites humaines répertoriées sous forme statistique. La fascination du chiffre et de la norme quantifiable régit ce lourd dispositif dont les lois font florès au XXI° siècle. Des institutions mono symptomatiques se multiplient, pour prendre en charge les victimes ou leurs « auteurs ».
Les instances sociales et juridiques répondent à l’urgence des violences faites aux femmes par une mise à l’abri des victimes. L’accusation de ces faits de violence, le recueil de la plainte des victimes, le renforcement des sanctions faites aux auteurs sont et font l’objet de procédures judiciaires courantes pour un droit à la victime. Ainsi, le prononcé d’une mesure de contrôle judiciaire permet au magistrat ou au juge des libertés et de la détention d’imposer à l’auteur des violences une à plusieurs mesures, telles que l’éviction du domicile familial ou une obligation de soins. Les mesures de protection administratives cherchent pour la plupart à exorciser l’angoisse généralisée que de telles violences provoquent. Les particularités de la jouissance du sujet sont la plupart du temps occultées par le discours généraliste du législatif. Or la loi juridique ne recouvre pas la loi du désir. Notre angle d’approche sera tout autre. Elle délivrera au sujet la possibilité de cerner ce réel et de s'en faire responsable.
Chaque parlêtre traite, de façon singulière, la jouissance hétérogène au langage. Ceci nous conduit à la piste clinique suivante dans ce corps à corps que le passage à l’acte dit « violent » incarne : dévoiler la relation qu’un homme entretient avec le phallus, le corps et la rencontre impossible à l’Autre sexe. Lacan l’énonce ainsi : « Le signifiant n’est pas fait pour les rapports sexuels. Dès lors que l’être humain est parlant, fichu, c’en est fini de ce parfait, harmonieux de la copulation, d’ailleurs impossible à repérer nulle part dans la nature 2 ».
Une clinique du passage à l’acte est à l’œuvre via ce symptôme contemporain où la jouissance est aux commandes. L’objet monte au zénith et la parole est court circuitée par l’acte. Faire entrer le sujet dans un discours, rechercher avec lui les coordonnées subjectives qui l’ont poussé au passage à l’acte, en délivrer leur signification et/ou leur modalité de jouissance, offrira au sujet une voie d’accès à sa responsabilité de sujet. Le passage à l’acte ne saurait se concevoir comme simple agir, pure décharge motrice. Nous ne l’identifions pas à un simple trouble du comportement mais nous misons sur sa signification inconsciente. Le sujet sort de la scène de l’inconscient, ses défenses volent en éclat, ne recouvrant plus sa pulsion agressive. Pour certains, le passage à l’acte hétéro-agressif envers le conjoint, se déchaîne souvent par un envahissement d’angoisse, par une négation de la pensée, voire une négation du champ de l’autre. « Je ne peux pas penser là où j’agis ». L’acte hétéro-agressif, a valeur d’apaisement de la tension subjective mais est également lié, sinon à une autopunition, du moins à la recherche de punition par ses conséquences pénales mais aussi subjectives. Victime de son acte, le sujet sait qu’il va devoir en assumer les suites. Le travail d’élaboration symbolique lui permet, s’il y consent, de repérer combien il a pu être agi par un fantasme qui le hantait, en lien avec son histoire privée. Là où était le passage à l’acte, là où les mots n’étaient pas advenus, peut naître un sujet dans son rapport avec son objet, qui endosse sa propre responsabilité. Et que dire de ces violences sous emprise de l’alcool ? Dans la sphère des violences conjugales, ne recouvrent-elle bien plutôt pas le rapport à l’Autre sexe?
.1 Auteurs de violences au sein du couple. Prise en charge et prévention, rapport du groupe de travail animé par le Docteur Roland Coutanceau, mars 2006 et Professeur Roland Coutanceau, « Evaluation et prise en charge du conjoint violent », in Santé mentale, n° 132, novembre 2008
2 J. Lacan, Le séminaire, Livre XVII, L’envers de la psychanalyse, (1969-1970), Le Seuil, Paris, p. 36.
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par [Dario Morales ]
à 06:30
mercredi 11 novembre 2009
Abords de la toxicomanie et de l'alcoolisme - Jean-Marc Josson
Jean-Marc Josson, psychanalyste, membre ECF
Une rencontre récente me permet de saisir ce qui sépare radicalement deux abords de la toxicomanie et de l’alcoolisme.
J’ai rencontré un chercheur d’une grande université belge. Il souhaitait m’interroger sur l’Unité d’Hébergement de Crise du Centre médical Enaden, dont je suis le responsable, dans le cadre d’une recherche nationale sur les centres spécialisés pour les addictions.
Notre entrevue débute par un échange sur le mode de la conversation. Je fais valoir la complexité et la gravité des situations auxquelles nous sommes confrontés, où les consommations de drogues, d’alcool et de médicaments se mêlent à un manque sévère de points d’appui dans l’existence ; je mets en évidence l’omniprésence d’une autodestruction au sein de ces situations, tant au niveau social qu’au niveau vital ; et j’en déduis une orientation de travail basée sur l’accueil, la mise à l’abri, l’accompagnement. Ceci dit, mes propos ne semblent pas éveiller un grand intérêt chez mon interlocuteur. Et pour cause !
Apparaît en effet entre nous un questionnaire, qui en dit long sur un abord standardisé de la toxicomanie et de l’alcoolisme. Aucune question ne porte ni sur les addictions, ce qui laisse supposer qu’elles sont considérées purement et simplement comme un problème à éradiquer, ni sur la clinique des consommateurs. Toutes les questions concernent nos moyens : fait-on de la thérapie individuelle, de la thérapie de groupe, de la thérapie familiale, des entretiens motivationnels ? Mais surtout, ce questionnaire est formaté d’une telle manière que les mots qui permettent de décrire notre travail ne pourraient pas y figurer.
Tout autre est un abord de la toxicomanie et de l’alcoolisme qui prend appui sur une élaboration de la clinique. A partir de ce que le sujet dit et d’un examen sérieux des rapports qu’il a avec ses parents, son conjoint, son enfant, de son histoire, de sa situation sociale (son lieu de vie, ses revenus), des rapports qu’il a à son corps ; la construction du cas vise à extraire une logique de fonctionnement du sujet, et les conséquences de celle-ci au niveau de sa vie quotidienne. La toxicomanie et l’alcoolisme sont interrogés dans cette logique, particulièrement au niveau de la fonction qu’ils ont au sein de celle-ci. Etre « toxicomane » peut par exemple permettre au sujet de ne pas être reconnu « fou ». La drogue peut être pour le sujet une explication à des phénomènes de langage ou à des phénomènes de corps qui l’envahissent. La consommation proprement dite d’un produit peut tantôt permettre au sujet de rompre avec l’Autre ou d’anesthésier son être de jouissance, tantôt, au contraire, lui insuffler « un semblant de vie »1 et rendre possible un lien social. Autrement dit, jusqu’à un certain point, la toxicomanie et l’alcoolisme sont une solution du sujet, et cet abord à partir de leur fonction est une voie royale pour cerner et prendre la mesure du réel en jeu.
La possibilité d’un traitement est déduite de cette élaboration qui non seulement en est le préliminaire nécessaire, mais qui surtout en déplace complètement l’objet. Le traitement ne vise pas directement la toxicomanie et l’alcoolisme, mais bien ce réel, « traité » par la toxicomanie ou l’alcoolisme.
Les « moyens » - pour reprendre le terme du chercheur – à prendre en compte sont d’abord ceux que le sujet se donne. Le recours à une institution en est un. La fonction de celle-ci ne peut être définie ni à partir du projet du patient, ni à partir des idéaux de l’intervenant. Elle ressort d’un examen de la cause qui pousse le sujet à s’y adresser : un ébranlement de ses points d’appui – la mise à la porte du domicile familial ou conjugal, la perte du logement ou d’une activité - ; l’irruption d’un évènement auquel il ne peut pas faire face - la naissance d’un enfant, une mauvaise rencontre - ; et, en conséquence, un emballement de la consommation. L’institution est alors appelée pour faire arrêt, pour mettre le sujet à l’abri du ravage qui entame ses liens sociaux et son corps.
Du côté des intervenants, les moyens mis en œuvre sont aussi subordonnés à la clinique. Le type d’accompagnement2, qui inclut la place que l’intervenant doit occuper dans le transfert, est fonction des conséquences de la position du sujet par rapport au langage et à la jouissance. Il varie d’une présence discrète à une prise en main effective de la situation. Dans bien des cas, c’est l’intervenant lui-même qui doit d’une certaine manière représenter le « sentiment de la vie », celui au joint duquel un désordre a été provoqué (pour le dire avec Lacan), de manière à pallier au vide du sujet, à l’absence chez lui de tout projet et à l’inertie qui en résulte.
Ce qui est visé, ce n’est donc pas de supprimer la toxicomanie et l’alcoolisme, mais de réduire le ravage causé par une consommation sans limite de drogue ou d’alcool. Cette réduction peut être obtenue par un usage de l’institution, mais aussi par un investissement du sujet dans une activité : un travail - même bénévole -, une activité artistique, qui lui permet alors de nouer autrement son existence.
Voilà ce qui ne rentrait pas dans les cases du questionnaire du chercheur : le témoignage d’un usage actuel, c’est-à-dire en acte, de la psychanalyse.
1 Comme le dit un sujet dont le cas était présenté lors de la dernière Conversation du Rennes.
2 Terme qui décrit bien mieux notre travail que celui de thérapie
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par [Dario Morales ]
à 03:08
mardi 3 novembre 2009
A risque de mort - Marga Auré
Marga Auré, psychanalyste, membre ECF
Les temps changent et, bien entendu, les manières de jouir et de se satisfaire. Au modèle actuel économique et social qui se répand sans entrave par le fait de la globalisation des marchés, correspond une mutation des formules de vie. Nous assistons à une nouvelle psychopathologie de la vie quotidienne. Les sujets sont porteurs de nouveaux idéaux, leurs modalités de jouissance se modifient, et l’on peut dire qu’elles évoluent au fur et à mesure que les technologies avancent. Notre époque a du mal à distinguer le plaisir de la jouissance. Nous vivons le temps de la satisfaction directe du virtuel express, dans l’immédiat du net. Consommez ! Jouissez sans embarras ! Tel est l’impératif surmoïque de l’époque présente. JAM signalait dans sa conférence donné à Comandatuba, en 2004, que la pratique freudienne avait anticipé cette montée de l’objet petit a au zénith social, mais que « la pratique lacanienne, elle, a affaire aux conséquences de ce succès sensationnel »1. Nous sommes donc en train de parler de la « dictature du plus- de- jouir ».
Avec la lecture exhaustive des textes freudiens, Lacan dissipe un malentendu et différencie le plaisir de la jouissance. Freud, en 1920, dans l’Au-delà du Principe de Plaisir, conceptualisait la Pulsion de Mort. Il avait trouvé une barrière au Principe du Plaisir toujours régi par la loi de diminution de l’excitation au plus bas. C’est le vif et le détail de l’expérience analytique qui avait conduit Freud à la formulation du concept de Pulsion de Mort. Il était parti de l’observation du « destin » implacable de certains sujets qui répétaient, avec toujours le même dénouement, et toujours la même souffrance, les mêmes expériences douloureuses de trahison dans l’amitié, les mêmes déceptions dans la vie amoureuse, les mêmes querelles dans le terrain professionnel, « l’éternel retour du même » qui ne nous étonne guère.
La jouissance implique chez Lacan, dans le livre VII du Séminaire, L’éthique de la psychanalyse en 1959-1960, la relation entre libido et pulsion de mort. Elle cristallise le lien structurel de la Pulsion de mort au Surmoi, la soif créationniste de la Pulsion de mort et le lien subreptice de Kant avec Sade. La notion de jouissance est une construction qui se formalise dans ce texte, alors associée au dépassement de la barrière du plaisir duquel découle l’idée d’une transgression de la loi, d’un défi. Ce qui caractérise le plaisir est son caractère raisonnable et paisible, sans tension, qui le fait trouver ses propres limites et s’arrêter devant la barrière du mal, de la douleur, du laid. La jouissance au contraire détient une puissance en soi qui traverse cette barrière. C’est la raison pour laquelle la jouissance -nous fait distinguer Lacan- est fondée dans une « exigence absolue » qui la rend irrésistible. À propos du sujet qui risquerait la mort pour passer une nuit avec sa dame, Lacan signale que la jouissance n’a pas besoin de sublimation car elle implique précisément « l’acceptation de la mort »2. C’est dans l’acceptation de la mort que la jouissance suppose toujours, non seulement une exigence, mais aussi un risque – « le risque de mort ». Il y a donc pour Lacan une connexion étroite entre jouissance et risque de mort à l’envers du plaisir.
Revenons donc à l’actuelle « dictature du plus-de-jouir ». La pulsion de mort peut trouver différentes déclinaisons dans notre mode de vie d’aujourd'hui dans le goût pour le risque et l’appétence pour la mort. On peut se tuer non seulement lorsque la bourse chute ou au nom de son Dieu, mais aussi au travail : nous le voyons dans la souffrance exprimée dans certaines professions par de nombreux suicides. On se tue dans la pratique de sport de haute compétition, on se dope à mort, on cherche les sensations limites, les traversées océaniques plus longues et plus extrêmes. On se tue de maigreur pour suivre la mode… On se tue pour jouir encore et encore.
Le risque de mort, implicite dans la jouissance, rend très complexe la problématique actuelle de la lutte contre le Sida et son extension. Le surmoi civilisateur qui jadis imposait de lourds sacrifices et renoncements à la sexualité, pousse aujourd’hui à la jouissance comme un droit soutenu par les idéaux de la liberté de chacun. Le paradigme de ce risque de mort dans la jouissance, nous l’expérimentons aujourd’hui avec la pratique du barebacking que nous voyons s’étendre en Europe, arrivée des États-Unis. Le barebacking désigne et revendique la pratique de rapports sexuels non protégés et a été condamné par les associations de lutte contre le Sida ainsi que la plupart des associations homosexuelles. Il est pratiqué non seulement dans certains backroom, lieux conçus pour le sexe anonyme, mais aussi dans des réunions explicites à cet effet par des militants de cette pratique qui touche progressivement aussi les milieux hétérosexuels.
Les temps freudiens de la culpabilité qui payait le prix du progrès de la civilisation sont révolus. Nous sommes dans l’apogée de l’impératif du bonheur pour chacun avec les paradoxes de la jouissance qui s’en suivent car au-delà de la barrière du plaisir, la souffrance et la mort sont impliquées. La distinction donnée par Lacan entre plaisir et jouissance est essentielle.
1 Miller J.-A., » Une fantaisie », Mental n°15, février 2005, NLS, p.19.
2 Lacan J., Le Séminaire, Livre VII, L’Éthique de la psychanalyse, ibid., p.222.
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par [Dario Morales ]
à 10:34
samedi 17 octobre 2009
Frankie Addams - Yvonne Lachaize-Oehmichen
Yvonne Lachaize-Œhmichen, psychanalyste, membre ECF
“La famille a changé, mais le temps de l’adolescence s’il peut être variable selon le sujet ou l’époque, reste identique dans le basculement des repères et des séparations nécessaires. Le réel de la puberté, la confrontation à l’autre sexe n’ont pas perdu leur pouvoir traumatique. Frankie Addams représente l’adolescente éternelle”.
« L’adolescence » est un terme qui n’apparaît dans la langue française qu’au XIXe siècle. C’est dire qu’elle peut ne pas être perçue comme passage obligé de l’enfant à l’adulte. Cependant, l’adolescence désigne ce moment de la puberté où surgit un réel auquel le sujet doit répondre. C’est l’âge où s’ouvrent tous les possibles marqués par l’interdit de l’inceste et par l’impossible du rapport sexuel. S’y découvre, dans la stupeur, que le réel du sexe échappe au dire de l’Autre ainsi barré. L’Autre ne sait donc pas tout et le mensonge est possible. À l’inverse l’instinct inclut un savoir dans le réel dont seul l’animal sur lequel le langage n’est pas tombé peut bénéficier. J. Lacan insistait sur ce dernier point, en 1975 il nous disait qu’on ne doit pas sous-estimer le fait que le langage laisse des traces sur le « parlêtre », en particulier celles de l’inconscient et qu’il ne peut plus, de ce fait, être question d’instinct.
Ainsi l’enfant, puis l’adolescent - notons la neutralité de ces termes - devient « homme » ou « femme », signifiants nouveaux censés le déterminer. Quelles ruptures vont-ils l’obliger à accomplir dans son rapport avec les figures parentales où il n’était question que de mère, père, enfant ? Que doit-il attendre de son sexe et de celui de l’Autre ? Les questions sont là suscitant l’angoisse, mais des réponses, chaque fois singulières, sont à inventer. Des rêves s’ouvrent avec leur cortège d’images et de sensations autour du sexe et de l’amour, mais comment les mettre à l’épreuve de la réalité ?
Pour aborder ce point de bascule des repères et ce qui va devoir changer quand des choix, qui sont ruptures avec des identifications, s’imposent dans l’existence, j’évoquerai la jeune « Frankie Addams », au travers du roman de Carson Smith Mac Cullers, paru en 1946 ; dont le titre anglais était « The member of the wedding » (« Le membre du mariage »).
« Frankie avait douze ans. Elle ne faisait partie d’aucun club, ni de quoi que ce soit au monde. Elle était devenue un être sans attache, qui traînait autour des portes, et elle avait peur ».
Pour Frankie Addams, ce jour-là, le monde, avait changé. Mais c’est Frankie, de fait, qui n’était plus la même et qui, soudain, se voyait dans le monde qui lui renvoyait son regard avec une étrange « connivence ». « Pour la première fois, nous dit l’auteur, elle ne se sentit plus séparée du monde ». Peut-on comprendre que jusque-là, par la place d’objet comblant qu’elle avait prise dans la construction du fantasme, il y avait totale cohésion de son être de vivant et du sujet de la parole ? Ainsi absorbée, captée, réalisant l’objet a, elle était exclue mais sans le savoir et, par là, ne pouvait ni se représenter ni voir le monde
Paradoxalement, c’est de « la vieille Frankie » dont il est question pour cette jeune fille de douze ans, qui regarde la dépouille de ce qu’elle était jusque-là avec un immense dédain. De nouveaux affects l’assaillent : l’ennui et l’attente d’autre chose qui la précipitent dans des comportements qu’elle ne s’explique pas et dans des sortes de fugues au moment même où s’ouvre pour elle la question de l’amour avec le mariage annoncé de son frère et de l’autre femme avec laquelle il allait partir au loin. Il lui apparaissait que son « nous » à elle ne pouvait être exclu de celui que formait son frère et sa fiancée : c’est là ce qui constituait sa version du rapport sexuel où elle devait trouver sa place. Mais le couple s’en va et Frankie n’est plus qu’un objet délaissé, ce qui la divise et l’interroge. L’objet (a) perdu, qu’elle ne réalise plus, devient alors « extime ». Cette chute de Frankie est la répétition du trauma subi lorsque son père, veuf depuis sa naissance, l’avait chassée de son lit.
« -Qu’est-ce que c’est que cette grande godiche de douze ans, avec ses jambes de sauterelle, qui veut encore dormir avec son vieux papa ? », lui avait brutalement dit son père. Notons que le couple formé par son frère avec Janice, - cette femme qu’il avait introduite aux dépens de Frankie - est déjà un déplacement marquant la constitution d’une scène à trois - et non plus à deux - d’où Frankie est bien, également, « évincée ». J’évoquerai, avec ce terme, un petit texte de S. Freud : « Le roman familial du névrosé » où il nous dit que le sentiment d’éviction est à l’origine de l’idée d’être « étranger à ses parents » en précisant « que l’individu au cours de sa croissance se détache de l’autorité de ses parents », et que « c’est un des effets les plus nécessaires mais aussi les plus douloureux du développement ». C’est ce point de rupture que l’adolescence peut recouvrir. C’est ce moment où un sujet se retrouve castré, dépris d’une place d’agalma puis d’objet (a), dans laquelle il s’était cru le tout de l’Autre. Il a maintenant à élaborer, par la castration advenue et dans sa division rencontrée, son propre fantasme avec la jouissance qui lui est propre. Ainsi parviendra-t-il à voiler son manque et sa solitude ; processus, donc, de séparation, de deuil, et de construction. Il y a alors passage de la famille au monde.
De plus, l’autre femme fait signe à Frankie, ouvrant sa perplexité face à la question : qu’est-ce qu’une femme ? Et c’est au même moment qu’un soldat ivre réussira à l’entraîner dans une chambre. Prise de panique devant le désir inconnu de cet homme, elle va l’assommer avec un pichet de verre et elle s’enfuira, craignant de l’avoir tué. Cet homme ne pouvait pas lui faire endosser le signifiant « femme » qu’elle n’était pas prête à assumer. Elle avait peur. Que lui voulait-il donc puisqu’il ne s’agissait plus seulement de parler ou de jouer à la dame ? Alors, Frankie dira : « j’ai l’impression que tout a disparu et qu’on m’a laissée seule au monde ». Notons ce désarrimage soudain et ce sentiment de solitude : Frankie est tombée dans le monde mais c’est dire aussi bien qu’elle peut y faire sa place.
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par [Dario Morales ]
à 10:48
samedi 26 septembre 2009
Les visions de David Lynch - Clotilde Leguil
Clotilde Leguil est psychologue, philosophe. Elle vient de publier "Les amoureuses" au Seuil.
Alors que les économistes du XXIème siècle travaillent à définir un nouvel indice d’évaluation du bonheur des citoyens, certains artistes, comme David Lynch, font de l’angoisse de chacun un objet esthétique.
Les visions du cinéaste sont présentées à travers 70 lithographies sous le titre « I see Myself »*. Et lorsque les créatures de Lynch se regardent dans le miroir, ce n’est pas tant à la satisfaction narcissique qu’elles accèdent qu’à l’expérience de l’inquiétante étrangeté, celle où surgit dans le champ du visible un objet non spéculaire angoissant. Avec le cinéaste, on quitte donc le pays des merveilles pour découvrir le visage d’une Alice qui pense au suicide (Alice thinks about suicide), n’ayant peut-être pas rencontré de l’autre côté du miroir ce qu’elle pensait y trouver. Avec lui, le rêve d’une femme se voyant regardée par sa propre production onirique (Woman with dream) s’évoque en un cri silencieux, faisant écho à celui de Munch; et le souvenir d’enfance d’une poupée perdue fait surgir sur le visage d’une autre un sourire discordant (Woman with memory of doll). Dans la rue, ce sont les vitrines du grand magasin qui font l’objet d’une seconde exposition que Lynch a nommé « Machines, Abstraction and Women ». Devant l’une de ces vitrines devenues tableaux, on se souvient des jolies jambes de Marilyn Monroe découvertes par l’envol de sa robe blanche au-dessus de la bouche du métro. Mais on découvre en s’en souvenant une autre scène plus angoissante où les jambes se dévoilent certes, mais ce qu’il y a en dessous, c’est un abîme vertigineux entre deux tours new-yorkaises. Vertigo, comme l’envers de Sept ans de réflexion. Va-t-elle tomber dans ce vide ou pourra-t-elle y échapper ? Marilyn thinks about suicide… Tel un nouveau Tirésias, David Lynch semble avoir été femme dans une autre vie pour saisir ainsi l’angoisse féminine si souvent masquée par des images qui veulent nous faire croire dans un bonheur familier. Cette exposition, telle une pluie d’étoiles venue d’ailleurs, fait irruption au milieu de la ville, au sein de l’univers de la mode et du glamour, pour laisser apparaître une faille, celle qu’aucun objet ne pourra jamais combler. Il faut s’y rendre.
* Les visions de David Lynch, aux Galeries Lafayette, Paris, jusqu'au 3 octobre 2009
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par [Dario Morales ]
à 12:31
samedi 12 septembre 2009
Festina lente - Armand Zaloszyc
Armand Zaloszyc, psychanalyste, membre de l’ECF
Un dialogue de Platon, une interprétation remontant au moyen-âge d’un verset biblique, les visitons-nous à présent comme des pièces de musée, ou peuvent-ils être pour nous d’une actualité vivante ? S’il est possible de faire valoir une telle question, n’est-il pas sensible aussitôt qu’elle nous est posée d’urgence pour un texte comme celui de Lacan ? Aussi sommes-nous conduits à nous demander : à quelle condition un texte reste-t-il vivant et actuel ? Je réponds rapidement : à la double condition d’être lu (étudié) et de passer dans une pratique qui ait une incidence sur le nombre. Mais on voit aisément que ces deux conditions en supposent une troisième qui relève de la pratique même du texte. (N’est-ce pas, par exemple, la raison pour laquelle Lacan avait pris comme mot d’ordre, durant toute une période, ce qu’il avait appelé un retour à Freud qui était un retour au texte de Freud ?) Je ne m’intéresse maintenant qu’à cette dernière condition, c’est-à-dire aux modalités de son actualisation.
Je lis au chapitre XIII du Séminaire de Jacques Lacan D’un Autre à l’autre (séance du 5 mars 1969, page 209) : « On est, là comme ailleurs, un peu pressé. La hâte a sa fonction, je l’ai déjà énoncé, en logique. Encore ne l’ai-je énoncé que pour montrer les pièges mentaux, j’irai jusqu’à les qualifier ainsi, dans lesquels elle précipite. » Hasard des lectures : j’ai vu ces jours derniers deux notations analogues dont aussitôt l’écho me revient.
Dans sa Leçon inaugurale au Collège de France, Anne Cheng se fait, « par opposition à l’urgence et à l’instantanéité de l’information » caractéristiques du contexte globalisé dans lequel nous sommes à présent entraînés, « l’apologiste, sinon de la lenteur, du moins du temps qu’il faut à la compréhension, à la réflexion et à la maturation ». Je lis ailleurs qu’une interprétation de la faute d’Adam assigne celle-ci à l’impatience : il aurait eu de toute façon, si seulement il avait su attendre, le droit de manger de l’arbre de la connaissance. C’était en effet, nous dit R. Joseph Gikatila, cabbaliste espagnol qui vivait et étudiait au tournant du 13e et du 14e siècle, un jeune arbre dont il n’est pas permis (selon la loi) de consommer les fruits pendant les trois premières années.
Le temps qu’il faut est aussi partie prenante dans le mythe platonicien de la Caverne : ne nous décrit-on pas, à la sortie de celle-ci, une ascension lente et difficile (qui correspond bien à ce que Pierre Hadot nous a appris à saisir comme « exercice spirituel »), non l’avènement d’une information instantanée (qui correspondra bien plutôt au spectacle que nous offrent la persistance et l’arrogance de la doxa) ?
Chacune de ces notations concerne le savoir et le désir de savoir, et chacune d’elles nous présente la tentation du court-circuit qui va vers le « piège mental ». Celui-ci, à ce qu’il semble, met donc en fonction principalement la satisfaction rapidement obtenue. Comment caractériser celle-ci ?
Dans la même séance du Séminaire D’un Autre à l’autre, on lit côte à côte deux définitions du réel qui ne se conjoignent pas aisément (page 212) : « La jouissance est ici un absolu, c’est le réel, et tel que je l’ai défini comme ce qui revient toujours à la même place » – ce sont deux points : l’absolu, et ce qui revient à la même place. Le retour du Même est un absolu, mais cet absolu, précisément parce qu’il est un absolu, ne se dissout pas dans une place (une place, parce qu’elle est toujours relative à un système de places, est en effet contradictoire avec un absolu). La formulation de Lacan présente donc une difficulté. Celle-ci est proche, d’ailleurs, de la difficulté que comporte d’opposer et de conjoindre semblant et sinthome. Voilà bien une opposition éclairante et productive. Mais, une fois qu’elle a été énoncée (cette fois singulière qui a fait événement), si nous en reprenons la formule, nous n’oublions pas dans la hâte la part d’opacité qu’elle tient de son réel, sous peine de nous précipiter dans les pièges mentaux dont nous parle Lacan. Evidemment, cela pourrait être vrai, en psychanalyse, de tous nos concepts.
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par [Dario Morales]
à 10:05
lundi 27 juillet 2009
L’enfant et les objets de la civilisation - Elisabeth Leclerc-Razavet
Elisabeth Leclerc-Razavet, psychanalyste, membre ECF
En nous proposant de considérer que le choc des civilisations, c'est le choc des modes de jouir, Jacques-Alain Miller nous introduit directement à la question de la jouissance. Certes, chaque époque a ses objets. Mais à notre époque, le phénomène s'accélère et la production d'objets de toutes sortes prend les commandes. L'impératif est prégnant : Jouissons moderne! Toujours plus vite, toujours plus branché!...
Quel usage les enfants, cible privilégiée de cette hyperproduction, font-ils de ces objets modernes ?
La question de la jouissance - dans la pratique avec les enfants - se présente de plus en plus comme un droit à la satisfaction tous azimuts et prend facilement le pas sur le signifiant. Mais alors, comment le psychanalyste s'y prend-il dans cette clinique de la satisfaction ? Et qu'en est-il du désir ? Aujourd'hui, qu'en est-il du manque d'objet ? Du rapport à l'Autre ? De la castration ?
Le temps pour comprendre
Par les temps qui courent, quelque chose va trop vite! A nous de soutenir, en contrepoint, le " temps logique " de notre interrogation. A peine réalisé " l'instant de voir " que ces objets de la production ont envahi l'espace subjectif des enfants, prenons " le temps pour comprendre " : Quelle fonction ont ces objets de la civilisation? Quel usage en font les enfants ? Dans la névrose, dans la psychose. Donnent-ils lieu à de nouveaux symptômes ? A quelle angoisse viennent-ils suppléer ? Y a-t-il des "objets transitionnels " modernes ? Y a-t-il des phobies modernes ? Seule l'élaboration de ce temps pour comprendre peut faire évoluer notre pratique et ouvrir à du nouveau. Mais le nouveau ne se décrète pas..., il s'invente, au un par un.
Du nouveau
Le virage de 1970, celui qui se prend avec L'envers de la psychanalyse, bouleverse le rapport pour un sujet, entre le signifiant et la jouissance et ouvre des pistes précieuses pour interroger aujourd'hui notre pratique avec les enfants. Avec ce Séminaire, Lacan introduit que ce qui se véhicule dans la chaîne signifiante, c'est la jouissance1. C'est une révolution! Cela revient à dire que "l'être préalable " à la mise en marche du système signifiant est un être de jouissance. Et s'il y a une perte de jouissance - que nous connaissons bien - prix de la castration, quelque chose y répond : un supplément de jouissance, que Lacan nomme alors plus-de-jouir. L'accent va être clairement mis sur le corps affecté de jouissance, articulant de nouveaux symptômes, en tant qu'"évènements de corps". Dans notre monde moderne, l'infinitisation des objets de la production vient-elle consonner, chez les enfants que nous recevons, avec ce plus-de-jouir ? Cette question requiert d'être très attentifs à cette "jouisssance en +", afin de repérer où elle vient se loger, pour un sujet, et comment elle peut évacuer tout questionnement subjectif. J.-A.Miller, souligne que Lacan étend les objets plus-de-jouir aux objets de l'industrie, de la culture ou de la sublimation. Pour notre pratique, il importe de formuler ce qui justifie cette extension.
Lacan articule " l'insatiable exigence " du sujet à l'objet perdu de toujours et note que les voies qu'il prendra " pour sa récupération " offrent une variété infinie (à la différence des objets de la pulsion dont on fait la liste). Ainsi ce terme de "récupération" articule cette variété des objets modernes au plus-de-jouir qui prend corps de ce qui a été "de moi, coupé"2. Aujourd'hui, les variétés de récupération dépassent la fiction. Force est de constater que tout est fait pour boucher le manque. Mais qu'advient-il du sujet ?
La fonction du plus-de-jouir
Dans le Séminaire D'un Autre à l'autre, Lacan poursuit son dialogue avec la civilisation au moyen des objets du marché, en référence à la plus-value de Marx et nous livre une autre articulation décisive : "le plus-de-jouir, est fonction de la renonciation à la jouissance, sous l'effet du discours". Ce qui est nouveau, c'est qu'il y ait un discours qui articule cette renonciation et "y fait apparaître (...) la fonction du plus-de-jouir. C'est là l'essence du discours analytique".3 Ce trajet de la plus-value au plus-de-jouir vise à réintroduire le sujet. Avec l'appui du transfert, quel usage l'enfant fait-il de ces objets modernes ? En fait-il un négoce ? Ces objets deviennent-ils des objets d'échange ? Et sur quel fond de renonciation ?
Et nous, les psychanalystes, les praticiens orientés par l'enseignement de Lacan, comment opérons-nous ?
Nous savons que les enfants, courent encore beaucoup plus vite que nous. Pour entrer dans ce monde de l'enfant, va-t-il falloir "moderniser" nos outils ? Allons-nous arriver à être plus astucieux, plus inventifs, et à déjouer les fortifications que les enfants nous opposent ? N'oublions pas que si le sujet se constitue au lieu de l'Autre, le ver est dans le fruit dès la génération des parents : les "branchements", ça les connaît! Et ils ne souhaitent pas forcément être agent de la castration... même s'ils se plaignent de leurs enfants. Bref, arriverons-nous à produire une "renonciation à la jouissance" par le biais des objets du marché, et de ce fait, faire apparaître la fonction de ce plus-de-jouir ? Arriverons-nous à ce que le discours analytique fasse poids dans notre dialogue avec la civilisation : maintenir ouverte la place du sujet et du savoir singulier, faire de ce plus-de-jouir un agent qui ne soit pas bouchon d'angoisse ?
Notes
1 Miller J.-A., " Les six paradigmes de la jouissance ", La Cause freudienne n° 43, chapitre sur le cinquième paradigme.
2 Lacan J., Séminaire L'angoisse, p. 258.
3 Lacan J ., Séminaire D'un Autre à l'autre, p. 17
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jeudi 18 juin 2009
Tyrannies et féminité - Huguette Bechade
Huguette Bechade, psychanalyste, membre ECF
Les discours modernes, discours de la science et discours capitaliste cherchent à induire chez chacun d’entre nous une appétence pour l’offre de jouissance qu’ils promettent. Le désir de chacun est mis hors-jeu par ces discours qui, de ce fait, opèrent alors non « sans un certain consentement », dit Lacan. Pour faire obstacle à cette massification voulue et provoquée par les tyrannies en cours - tyrannies des pouvoirs, tyrannies des marchés - quelle figure extrême Lacan pouvait-il évoquer, sinon Antigone? Antigone, exemplaire en cela, illustre bien la solitude en laquelle se trouve un sujet au désir à chaque fois forcément singulier.
Lacan a construit une écriture logique de ce qui unit entre eux les humains, écriture logique qu’il a appelé Discours, éclairé par celui, particulier qui est le lien analytique, celui-ci de discours maintient ouvert l’espace de la subjectivité dans une époque où les discours modernes ont conduit - pas moins - à une désubjectivation de plus en plus poussée de chacun d’entre nous.
Discours modernes, le discours de la science et le discours capitaliste dépossèdent le sujet de son savoir inconscient et instaurent forclusion du sujet (c’est le pour-tous) et forclusion de la castration (Lacan dit que là est le « il existe un x non phi de x »).
L’éthique des discours modernes est un « que ça marche »calquée sur ce qu’instaure le discours du maître antique: ce dernier ne veut rien d’autre « que ça marche », proférant pour ceci 2 ou 3 signifiants auxquels chacun, y compris lui le maître, va s’aliéner. Dans le discours capitaliste qui est juste un circuit dont aucun point d’impossible ne permet de sortir, donc qui ne fait pas lien social, les signifiants du Marché sont en place de vérité-toute, le sujet n’est plus sujet divisé par ses signifiants, il est ainsi coupé de son savoir inconscient et le désir est exclu. Il est juste activé par les objets de l’invidia qui mènent le bal. Proie facile pour le Marché qui promet - c’est ça son fort - une retrouvaille avec la jouissance perdue du fait de l’entrée dans la langage et de l’instauration du lien social.
Au siècle dernier, les idéaux se sont effondrés, du côté du désir chacun se retrouve divisé, jamais comblé, seule la jouissance se présente pour le sujet avec un indice de vérité sur son être dont elle semble garantir l’unité, elle l’emporte tout entier (« là j’existe », ça va jusque là ). Ici le surmoi est à l’œuvre et déjà Freud nous avait signalé que lorsqu’on s’acharne dans cette voie, il devient de plus en plus féroce. Ce qui vient jusqu’à nous d’une façon lancinante par les médias et par nos pratiques ce sont bien des conduites de types incestueux, hors castration. Chacun reste aux prises avec sa seule volonté de jouissance, réduit lui-même à être objet pour la jouissance des marchés, la problématique du désir s’est absenté et c’est bien à l’intime de chacun qu’il est attenté. Plus ni désir ni savoir (soit la castration ) ne sont attendus de quiconque, bien au contraire le Marché quémande des sujets pressés de jouir. Rien d’étonnant alors à constater le retour du religieux sous toutes ses formes, d’une part chacun préférant un désir interdit à un désir forclos, d’autre part la religion restitue des signifiants-maîtres en place d’agent dans le discours.
En face de l’offre des marchés qui oeuvrent ainsi à la massification de l’impératif de jouissance, comment ne pas évoquer la solitude d’un sujet désirant et pourquoi ne pas aller jusqu’à Antigone? « Cette image d’Antigone …fait partie de notre morale qu’on le veuille ou non » dit Lacan. Comme tous les tyrans, Créon est un homme ordinaire, il règne sur la masse qui sait mais qui cède et ne se révolte pas. Aussi bien Freud que Lacan nous alertent sur la cause des catastrophes qui survient du fait qu’il y en a qui suivent, se délestant ainsi sur maîtres et tyrans de la responsabilité de la cause et de la culpabilité. Comment Antigone pourrait-elle éprouver de la culpabilité? Antigone n’est pas une demi-déesse comme voulait le dire le Chœur. Non, elle subit simplement un malheur égal à celui de tous ceux qui sont pris dans le jeu cruel des dieux, là où les artifices ne sont plus de mise. Antigone pleure ce qu’elle perd. Lorsqu’elle sait à quoi elle sera condamnée, mais déjà rayée du monde des vivants, elle peut se plaindre alors, et vit de là sa vie sous la forme de ce qui est perdu. De ce passage de Sophocle, maints commentateurs se sont étonnés, mais pas les psychanalystes : le pas-tout est en effet au-delà du phallique, à y être passé. L’acte d’Antigone se situe au-delà de toutes les satisfactions phalliques qu’elle a voulues et trouvées : sœur, fille, fiancée, ses enfants à venir.
Tyrannie des tyrans, tyrannies des marchés : injonction similaire, exigeant
le sacrifice du sujet .Les quatre quanteurs des formules de la sexuation portent sur la logique du langage, ils valent pour chacun, qu’il soit homme ou qu’elle soit femme. Le pour-tous est en chaque parlêtre la prise dans le signifiant, le pas-tout est en chaque parlêtre la part de retour du réel d’origine , après qu’il soit passé par toute symbolisation possible. C’est sur ce pas-tout qui se révèle en chacun de nous que l’on peut parier pour parer à l’injonction impérative.
Et nous voici seul, à y être un par un, puisqu’il n’en existe pas un (e) qui ne soit pas pris ( e) dans la fonction phallique : ce qui nous fait 1+1+1+n…+n+1.
Revenons à Antigone car elle fait autorité mais pas seulement. Voyez la danse entre elle et Créon : dans la zone où elle se situe, au-delà de ce qui est le rapport de l’action au désir comme échec fondamental à le rejoindre, elle y entraîne son partenaire. Pas de conciliation possible à la fin, Créon y parle bien de lui-même comme d’un mort parmi les vivants, il a tout perdu, ses biens, ceux qui lui étaient chers. Le pas-tout en chacun de nous, chaque singularité de ce pas-tout ne ferait-il pas échec à ces maîtres, quelles pourraient en être les manifestations dans notre actualité? Comment, telle Antigone, y entraîner ces partenaires avides ?
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par [Dario Morales ]
à 12:08
dimanche 17 mai 2009
Addiction - Yvonne Lachaize-Oehmichen
Yvonne Lachaize-Oehmichen, psychanalyste, membre ECF
« La cocaïne bénéficie d’un véritable effet de mode, au point que les spécialistes évoquent désormais une épidémie » (I. Mandraud et C. Prieur – Le monde, lundi 3 mars 2008).
Faisons, alors, retour à ce livre Roman avec cocaïne, (Éd. P. Belfond, Paris, 1983), signé M. Aguéev. Qui était cet écrivain ? Le mystère reste entier. L’auteur russe aurait quitté son pays en 1917, lors de la révolution. Une première parution dans le début des années trente, restée presque ignorée, avait fait scandale. Son livre n’a réellement été publié et apprécié qu’en 1983.
Exemple d’une violence retournée contre soi-même, il s’agit, dans ce roman, de la descente dans l’enfer de la drogue d’un adolescent de seize ans : Vadim. Au départ bien doué, il se voit avocat célèbre. Par le biais de ses rêves, il y parvient sans problème ce qui l’incite à la crânerie et à l’indolence. Il est pauvre et seul fils d’une mère âgée dont il a la plus cruelle honte. Aucun père à l’horizon.
Trois temps principaux dans ce roman : le lycée ; Sonia ou l’amour déçu ; la drogue.
Au lycée, tête de classe avec trois autres élèves, Vadim souligne la duplicité dans laquelle ils se perdent, quand l’auteur lui fait dire : « Ayant les notes du meilleur nous avions auprès de la direction, la réputation du plus mauvais » (p.40). « Tourmenté par l’amertume du pauvre » (p.153), il ne peut suivre les modèles que lui proposent ses compagnons d’études, aussi va-t-il bluffer et en quête d’une « réputation d’enfant prodige érotique » (p.24), il s’oriente vers le pire.
Vadim est toujours partagé entre deux désirs « comme le parfum et la puanteur : ils ne se détruisaient pas, ils se soulignaient l’un l’autre » (p.80). Il en était de même avec les femmes. Jamais il n’aurait ressenti de désir charnel, mais une sorte de fièvre parfois qui le faisait errer dans les rues de Moscou. Il était alors en quête, surtout pas d’une prostituée qui ne pouvait être une complice car elle dénierait « la possibilité de recevoir gratis », à savoir qu’il lui fallait penser pour réaliser sa sexualité que c’était elle qui lui imposait ce devoir. Il se veut instrument de la jouissance de l’autre, pour mieux en triompher. Non, il ne cherchait pas un sourire d’invite mais un regard comme le sien, « un regard cinglant de bourreau — un regard comme un contact d’organes sexuels {…} comme si une heure auparavant, nous avions tué ensemble un enfant {…} par ce regard tout était dit » (p.88). Ainsi pouvait se révéler une sensualité brutale, hostile, sans la nécessité que quoi que ce soit se dise, une sexualité narcissique, où se logeait « une lutte secrète et perverse avec ses étapes et sa victoire » (p.118).
Mais tout se bouscule quand il rencontre Sonia, femme mariée, qui va lui envoyer des fleurs. Elle est séduite, il est amoureux ce qui le rend impuissant : « n’éprouvant que de l’amour, je feignais la sensualité » (p.127). C’est là le clivage que Freud soulignait dans la sexualité masculine entre amour et désir, où se reconnaît « la non congruence des courants tendres et sensuels », ce qui lui fait préciser que « là où ils aiment, ils ne désirent pas et là où ils désirent, ils ne peuvent aimer » (« Sur le plus général des rabaissements de la vie amoureuse », La vie sexuelle PUF, 1969).
Le retour du mari de Sonia et la vue de leur lit défait, réveille en Vadim une frénésie sexuelle, qu’elle ne tolère pas : « Adieu, ma chimère », lui écrit-elle, je préfère mon mari.
Vadim ne retrouve sa sexualité que dans la rivalité du rapport au miroir, sur l’axe a…a, tout comme Hamlet, face à Laerte qui, au cimetière, lui montre l’image d’un deuil véritable, dans le rapport à l’objet perdu que représente sa sœur Ophélie, il peut alors, dans le mimétisme, adopter cette même attitude. Hamlet, qui est, pour Jacques Lacan, « la tragédie du désir » nous dessine la panne d’un obsessionnel de fiction face à l’acte à poser.
« Ce jeu avec l’heure de la rencontre domine essentiellement le rapport de l’obsessionnel », nous disait Lacan (Le Séminaire, Livre VI, Le désir et son interprétation, inédit, 8 avril 1959). Vadim, tout comme Hamlet, « nous démontre de la névrose », car il n’est pas névrosé ou psychotique mais personnage de roman. À l’inverse d’Œdipe, Vadim barguigne devant l’acte à poser. Mais, devant le lit défait s’est écroulée l’idole et la putain a surgi, l’idole à ne pas toucher de l’inceste qui faisait de Sonia le seul « être humain », parmi la cohue des femmes.
Cette capture de l’amour l’avait d’abord fait disparaître lui, puis elle, quand les choses s’étaient retournées. Vadim est maintenant seul avec ses fantasmes de revanche, personne ne l’appelle plus et le cafard s’installe. Il est abandonné. Toujours sur l’axe a…a’ du narcissisme, il part dans des rêveries où il renverse les situations de la réalité, dans des fantasmes pervers où il se voit royal et méprisant donnant l’aumône au riche Stein devenu un misérable loqueteux.
Il se morfond jusqu’au jour où Zonder l’appelle pour lui proposer une prisoche. Il découvre l’extase après les prises de cocaïne avec « la sensation physique du bonheur », et c’est l’escalade du toujours plus afin de retrouver les illuminations du début dont il se ressentait le maître. Les retombées, cependant, sont terribles : « un abattement mortel » (p.198) s’empare de lui qu’il faut fuir en répétant le geste. Il vole la broche de sa mère et c’est déjà une sorte de meurtre qu’il achève dans des hallucinations où il la voit qui se serait pendue. Faute de séparation, c’est du meurtre de la mère dont il est question.
La cocaïne ne lui procure plus l’exaltation du début mais irritation et délire avec des hallucinations où ce qui est refusé du symbolique fait retour dans le réel.
Il est conduit au suicide par empoisonnement.
Ce roman de formation nous confronte à la déchéance d’un jeune homme auquel tout semblait sourire. Faute de la castration, c’est l’un ou l’autre qu’il faut démolir. La drogue est devenue un partenaire narcissique d’abord à son service pour se révéler ensuite un objet persécuteur. Avec la drogue plus aucun lien passant par l’Autre du discours n’a d’utilité. La drogue débarrasse de l’Autre, seul subsiste le rapport au pire de la jouissance, qui fait retour à la haine première du lust-ich contre le monde entier qui s’oppose et à « la gourmandise » du surmoi (Jacques Lacan, « Télévision », Autres Écrits, Paris : Éd. Seuil, 2001, p. 530) qui ne cesse de dire « Encore ». Freud, dans son texte « Le moi et le ça », la situait avant l’identification au père qui permet de dire oui à la castration qu’apporte le langage. Est en cause le meurtre en soi de l’Autre, aussi bien meurtre de la mère quand le Nom-du-Père est forclos, ce que la drogue a révélé, et qui ne peut conduire qu’au débordement de jouissance et finalement au suicide.
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par [Dario Morales ]
à 11:03
samedi 14 mars 2009
Fous dangereux : on demande un sujet supposé savoir - Catherine Stef
Catherine Stef, psychanalyste, membre de l'ECF
La réponse sociale (à la souffrance psychique), ne laisse plus beaucoup de place au hasard, à la contingence. Avec son pragmatisme simplificateur, avec son horreur du vide, avec l’arrogante certitude conférée par un pseudo savoir statistique, la réponse sociale s’oriente et opère par la classification et par la ségrégation. Un monde d’où l’on exclut le réel et la singularité, est un monde sans contingence, un monde violent.
La clinique : de la contingence et retour
Ils ont 15 ans. Tous les trois ont été hospitalisés dans une unité psychiatrique pour adolescents, à un moment où une question a fait violemment irruption dans leur vie.
Le premier pense tout le temps, il essaye de trouver des solutions aux problèmes de l’humanité. Il décide de devenir adulte, pour tourner la page.Il mange beaucoup, pour grandir et pour grossir, pour en imposer, pour que son corps le protège, pour se faire un corps. Mais ça ne marche pas. Depuis qu’il a rencontré Julie, il s’écrit sur le corps, avec un cutter : d’un coté du bras : je veux mourir, de l’autre, Julie pour toujours. Il veut la sauver, et se sauver lui-même. Mais quelque chose l’a poussé trop loin. Il fait des crises d’angoisse, quotidiennement, il veut mourir, il ne va plus au lycée. Il devient renfermé, il a peur de devenir agressif.
Le second est de plus en plus renfermé sur lui-même et agressif avec ses proches. Il s’est battu plusieurs fois avec son père. Il ne sait pas comment devenir un homme. Il a décidé de rester célibataire, parce que les filles sont compliquées. Depuis qu’il n’a plus de copine, c’est la violence qu’il essaye de comprendre. Il regarde les séries à la télé : NCIS, Cold case….il devient spécialiste en criminologie. Il est aussi le premier de la classe en histoire. Cette année ils font le 20ème siècle. Le prof leur a parlé de la deuxième guerre mondiale, en leur disant que les nazis étaient des fous dangereux. Il se demande ce que c’est que la folie. Et comment on reconnaît un homme dangereux. Il est de plus en plus angoissé. Et voudrait arrêter de grandir. Il a peur de devenir un homme dangereux..
Le troisième vient d’être est en examen pour agression sexuelle, qui sera peut-être qualifiée viol. Quand il a emménagé dans son nouveau quartier, avec sa mère et son beau-père, il avait 14 ans, il ne s’aimait pas beaucoup, il ne se trouvait pas beau. Il était seul et inhibé. La fille des voisins, 9 ans, venait de temps en temps à la maison avec ses parents. Il a vu qu’elle l’aimait bien. Ils sont allés jouer dans sa chambre. Cela a duré quelques mois. Jusqu’à ce que la mère de la petite fille vienne trouver ses parents, et porte plainte. Depuis, il est placé dans un centre éducatif en attente du jugement. On lui a dit qu’il pouvait aller en prison.
Ces cas ne sont pas extraordinaires. Trois parmi des dizaines de cas cliniques rencontrés au CMP ou en hospitalisation. Trois cas d’adolescents très différents, et en même temps très semblables, répartis entre névrose et psychose, ordinaires. Ils sont de notre temps.
La prise en charge thérapeutique
Dans ces cas, n’est pas très compliquée, une fois clarifié ce qui est en jeu. Ce qui est en jeu est de l’ordre de la singularité de chacun. Et concerne la réponse sociale qui a plutôt tendance à s’y opposer : politique des choses plutôt qu’orientation éthique. Pour accéder à la singularité, il faut un espace et du temps. Il faut créer les conditions d’une rencontre telle que quelque chose d’inédit puisse advenir. Quelque chose qui pourra être reconnu au delà de la répétition, de la norme, du conforme.
Ces prises en charge thérapeutiques demandent un engagement qui ne soit pas du semblant, et la garantie pour le jeune sujet supposé (demander un) savoir, qu’on ne le laissera pas tomber sitôt sa demande énoncée. Il y faut un désir décidé : celui du psychanalyste, en tant qu’il a pu être mis en fonction dans ce qu’on appelle la pratique de secteur psychiatrique : pratique ambulatoire fondée sur la disponibilité, la souplesse, la possibilité d’invention, et pratique en institution, une unité d’hospitalisation à l’hôpital psychiatrique, en l’occurrence.
Un monde sans réel
Contre la ségrégation des classes dangereuses, il y a l’autre voie, celle de la psychanalyse, y compris dans ses applications institutionnelles, en psychiatrie notamment, qui ont fait leurs preuves ….qui est de maintenir la possibilité d’une rencontre qui rende à l’angoisse sa valeur singulière, c’est à dire son rapport à ce qui la cause, pour un sujet : les filles, la sexualité, la paternité, l’amour, la jouissance, la mort …..
Arracher la contingence à la norme. L’angoisse est le signe que l’objet se trouve là. C’est donc là qu’il faut interposer l’offre de parole et de rencontre. La psychiatrie peut s’en saisir, ou au contraire laisser filer et dériver sens joui et jouis sens, en se rangeant du coté du contrôle et de l’expertise.
Pour ces trois jeunes sujets, le risque est grand, si nous laissons les choses aller ainsi, qu’ils se retrouvent un jour, classés fou dangereux, délinquant récidiviste ou pervers pédophile….
Posté
par [Dario Morales ]
à 09:26
lundi 23 février 2009
Crack - Nathalie Georges
Nathalie Georges Lambrichs, psychanalyste, membre ECF
Tristan Jordis vient de publier son premier livre, sous un titre adéquat à la chose dont il s’agit : Crack*.
« Le narrateur, qui veut faire un film sur la substance qui donne son nom au livre, prend ses informations là où celle-ci se vend et se consomme. Procès-verbal tout en finesse des contacts pris, éphémères ou durables, caméra au poing ou à l’épaule, et de leurs effets, sur chacune et chacun, narrateur compris ».
Style
Je commence par vous donner un échantillon de son écriture, presque au hasard, (p.155) : « Il est 22h. Tandis que les voitures éblouissent nerveusement les passants de la rue La Chapelle, les métros aériens aux néons aseptisés sillonnent le boulevard Barbès d’est en ouest ». Dans cette langue apparaît peu à peu le portrait de l’auteur en jeune homme, tout juste sorti de son école de journaliste reporter d’images, « caméra à l’épaule, paré pour l’action », comme il se décrit d’entrée de jeu. Le livre est le récit du film qu’il veut faire à Paris, là où se vend, se consume et s’inhale la substance qui donne son nom au livre, et ses dérivés.
Trame
Parce que le film qu’il veut faire est la trame de ce livre, Tristan Jordis réussit à nous emmener avec lui, plan après plan dans ces lieux que, chaque jour et chaque nuit de notre vie nous avons toujours tout fait pour éviter, soit que nous n’en voulions rien savoir (ou alors sur un mode morbide), ou que nous croyions pouvoir y faire quelque chose en nous « coltinant la misère humaine » en échange de numéraire ou pire, à titre gratuit).
L’auteur narrateur, ici, n’a que les ressources de la parole pour s’introduire dans ce « milieu » qui le repousse par principe, et ce sont ses rencontres qui le propulsent, le baladent, proches de l’éjecter mais non, il parvient à y faire tache en tache qu’il est, ne l’ignorant pas, simple tache authentique, sans fard surfait.
C’est un livre sur la dignité humaine et son prix. Ici « tu sais même plus si t’es fou ou pas, c’est très bizarre » (p.212).
« La confiance ? Tu crois quoi, on est des tox ! C’est la galette d’abord. Une fois assuré, tu peux faire des cadeaux, sinon t’es en chasse, mon pote ! La confiance dans les affaires, c’est pas gratuit, tu la payes comptant, mon pote, et elle s’arrête avec l’opération » (p.196). Pourtant, « là, il faut avoir confiance, tout le temps, ne jamais lâcher, devenir un élément apaisant, parce qu’à rester passif on attire l’attention, augmentant les risques d’un passage à l’agression » (p. 204).
Ce livre décrypte avec obstination et rigueur ce qui s’énonce, s’agite et s’agit en chaque protagoniste consommateur de crack rencontré : « Je ne décide pas des pensées, elles arrivent comme ça en bloc [...] plus je secoue les mots [...] plus ils parlent, c’est comme au poste de police, plus tu tortures... » (p.326). Voyez le chapitre « réflexion sur les mots », bien à sa place, c’est-à-dire presque à la fin de l’épopée. « À tout moment c’est le temps. Il y a pas de vide, là » (p.328).
Logique
Avant d’entendre ces paroles de Souleymane, vous aurez accueilli dans votre mémoire au moins quelques-unes des personnes dont les paroles forment la chaîne de ce livre. Ainsi, Haïti (p.201) : « demain, des gens (vous, moi) passeront en voiture ou à pied, indifférents à ce lieu où se côtoient les destins tordus de la nuit » (p.202). Vous serez passé, aux deux tiers du livre, par un « Interlude », où s’énoncent quelques hypothèses sur la substance elle-même, qui valent ce qu’elles valent, découlant d’une méditation sur les fruits des noces de la folie et de la perspicacité.
C’est l’envers de l’envers de Paris, ce qui ex-siste à Paris et se trouve saisi dans ce livre qui se sait néant et trace de néant, mais néanmoins écrit tout contre le désir de néant. « J’ai l’impression d’être une bête de zoo, ou de m’être perdu à l’intérieur alors que toutes les cages sont ouvertes », dit le narrateur (p. 205).
Courage
Tristan Jordis ? Un réfractaire qui s’est enrôlé au service de son désir de savoir, avec discrétion et persévérance, ces vertus du journaliste qu’aucune école n’enseigne.
Il nous parle d’un certain courage, qui consiste non seulement à cesser d’ignorer la chose dont il aurait pu préférer croire qu’elle graviterait toujours en silence autour de son humanité impartageable, mais surtout à mettre au travail le nom de cette chose, au point d’en faire le principe de liens nouveaux et authentiques, qui ne sont pas sans avoir des affinités avec les rhizomes dont parlent Gilles Deleuze et Claire Parnet.
Ainsi, il nous enseigne comment il s’est laissé mener par ce désir jusqu’à un carrefour où, laissant son film faire long feu, il décide d’écrire « pour retranscrire » celles et ceux qu’il avait entendus. « Les dés sont jetés, écrit-il, et c’est tant mieux. Leur histoire sera la mienne. » (p.219).
Sa détermination à « voir plus clair sans se vanter » (p.332) fait du lecteur son obligé.
*Tristan Jordis, Crack, Paris, Seuil, août 2008
Posté
par [Dario Morales ]
à 03:57