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mardi 23 mars 2010

Douleurs intraitables - Pierre Ebtinger

Pierre Ebtinger, psychanalyste, membre ECF

 Il y a des douleurs dont aucune cause n’est décelable dans le corps. Ce sont de pures douleurs, des douleurs simplement réelles. Ces douleurs, comme l’angoisse, ne trompent pas, et résistent au savoir.
 
Lorsqu’une douleur est sans fondement physique, le facteur psychique est appelé à la rescousse, de façon souvent confuse. La confusion cesse dès lors que l’on considère, entre la douleur et le corps, le rapport de l’individu à son propre corps.
 
Ce rapport au corps ne va toujours de soi. L’être humain se distingue de l’animal en ceci qu’il n’est pas identique à son corps. Il n’est pas un corps, il a un corps 1. Avoir un corps n’est pas inné, cela suppose une reconnaissance ; savoir que l’on a un corps n’est pas sans problème.
 
Considérer le rapport au corps, c’est porter l’attention sur le non visible du corps : l’image que chacun s’en fait, les idées, les fantasmes, les sensations. De ce point de vue, la douleur ne s’aborde ni avec un savoir, ni avec une technique, mais en supportant de ne pas savoir, ou plus exactement avec un non-savoir. Ce non-savoir n’est pas ignorance, il est savoir que tout ne peut pas se savoir, en particulier l’intime de chacun et, plus singulièrement encore, ce qui au sein de cet intime échappe à la personne même. Le corps participe de cet intime ignoré, et parfois aussi sa douleur. En partant d’une position de non savoir, un savoir nouveau peut s’élaborer autour de cette ignorance, au cas par cas, pour peu que l’on dispose de repères permettant de s’orienter dans cette approche.
 
Le premier de ces repères est sans doute celui de l’image du corps. Celle-ci fonde l’image de soi à l’orée de la vie, en général. Affirmer « c’est moi » face à l’image dans le miroir est une évidence pour la plupart, mais pas pour tout le monde. Lorsque ce rapport d’évidence fait défaut, le rapport au corps se trouve mal assuré, faute d’une image fiable permettant au corps de faire un avec soi. Dans ce cas, il se peut qu’une expérience du corps donnant le sentiment que le corps forme un tout puisse suppléer à ce défaut de consistance imaginaire du corps. La douleur, et en particulier le « mal partout », peut à l’occasion remplir cette fonction, fédérer le corps, sceller la permanence de sa présence.
 
Lorsque le fait d’avoir un corps est chose évidente, cela n’exclut pas pour autant le trouble dans le rapport à l’image de ce corps. Le corps ne se contente pas de donner son reflet au miroir, il incarne aussi l’identité de chacun dans la multiplicité de ses détails et de ses contradictions. Le corps, du moins pour ceux qui « ont » un corps, est un mémorial où s’inscrivent nombre de traits qui marquent l’identité de chacun. Cela est si vrai que l’attitude ou l’allure peuvent suffire à identifier quelqu’un. Tout conditionné qu’il est par les images et les idées qui infléchissent son maintien, le corps peut prendre des poses ou s’imposer des contraintes qui n’ont que faire de l’incidence que cela peut avoir sur les muscles, les tendons ou les articulations.
 
Les choses se compliquent encore du fait que sur ce corps existe un sexe qui s’inscrit de façon élémentaire comme : avoir un pénis ou ne pas en avoir. Un petit garçon fier de son pénis n’aura pas le même rapport à son corps que celui qui juge son organe insuffisant. Une petite fille contente de son corps tel qu’il est n’aura pas le même rapport à son corps qu’une petite fille qui languit de ne pas être dotée comme un garçon. Et parmi ses dernières, la vie ne s’orientera pas de la même façon selon qu’elle s’en console tout de bon, ou qu’elle s’en console en faisant de tout son corps un équivalent de l’organe convoité. Ceci n’est pas sans incidence sur certaine douleurs, notamment dans ce dernier cas.
 
L’exigence morale est encore une autre dimension à intégrer dans cette prise en compte du rapport au corps. Celle-ci en effet a souvent bien peu d’égard pour le corps. Quand le devoir commande une existence, quand le dévouement redouble ce devoir et lorsque, circonstance aggravante, les causes perdues nourrissent ce dévouement, alors le corps est bien souvent traité sans ménagement. Il est bien des hommes et des femmes pour qui « tenir à tout prix » fait office de viatique, mais qui ne s’en aperçoivent pas ou ne veulent pas le savoir. Ici la douleur intraitable est l’indice de ce refus de savoir, de savoir quelles forces obscures les lient à cette « galère ».
 
Enfin, la douleur peut être aussi ce qui vient faire obstacle à la jouissance sexuelle. Tout se passe comme si le corps objectait à cette jouissance de façon localisée ou étendue, sporadique ou permanente. La lecture de cette entrave nécessite de prendre en compte les autres aspects du rapport au corps déjà évoqués, et aussi la façon dont le corps est intéressé dans la relation avec l’autre.
 
Ce bref tour d’horizon suffit pour apercevoir que le corps et la douleur qui s’y manifeste requièrent plus qu’un examen objectif. Le corps humain se distingue de tout autre corps vivant par sa consistance invisible au-delà de tout savoir possible. Au lieu improbable du non-savoir, l’homme rencontre communément l’amour, parfois Dieu, parfois aussi la douleur qui ne s’explique pas. La formation du psychanalyste, lorsqu’elle est sérieuse, lui permet de se tenir en ce lieu sans tomber ni dans l’amour, ni dans quelque croyance que ce soit 2. Dans un dialogue qui laisse sa place au non-savoir, le psychanalyste peut aider une personne décidée à ne pas tout attendre d’une prescription médicamenteuse à trouver un mode d’existence tel que la douleur pourra la quitter.
 
La douleur intraitable se dépouille de son mystère dès lors qu’elle cesse d’être rapportée de façon exclusive au corps objectivable, pour être aussi confronté à l’invisible du corps, c’est-à-dire à ce qui s’en imagine, s’en éprouve ou s’en dérobe dans la vie intime de chacun. Un dialogue ainsi fondé est propice à créer une reconnaissance inédite qui pacifie le rapport au corps et le rapport au savoir. Il requiert patience et souplesse, mais assure le déclin de cette pure douleur.
 
(1) Miller J.-A., Biologie lacanienne et événement de corps, La Cause freudienne n°44, février 2000, Paris, Navarin Seuil.
(2) Zaloszyc A., Freud ou l’énigme de la jouissance, éditions du Losange, 2009.
 
 
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