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vendredi 11 novembre 2011

La plainte - Catherine Lacaze-Paule

 Catherine Lacaze-Paule, psychanalyste, membre ECF

Il y a trois sens au mot « plainte ». Actuellement le sens qui prédomine est celui qui désigne l’action de dénonciation en justice. Porter plainte contre quelqu’un devient le sens principal. A l’hôpital, à l’école, au travail comme dans tous les secteurs de la société, nous assistons à une judiciarisation des rapports humains. Ce sens cristallise les modifications du lien social, et incite à cette propension à privilégier le recours au droit, à l’autorité, aux tribunaux. Avoir le droit devient ce qui oriente les actions, en lieu et place de la question éthique est-ce que je dois ?
Le deuxième sens est celui du reproche, du mécontentement, de la lamentation, du geignement, des pleurs, du cri, et de la complainte. C’est un sens où l’expression de la plainte renvoie à son étymologie latine « plagere », se frapper la poitrine en signe de deuil et de souffrance. Ces expressions de la douleur de ce deuxième sens, sont plutôt mal supportées dans notre société devenue plus anglo-saxone que latine. Toute une pharmacopée variée « antidouleur, somnifère, antidépresseur, anxiolytique,» vient répondre, parfois avant même la plainte ou la demande du sujet, à ces éventuelles manifestations. En témoigne la grande majorité des patients que l’on rencontre en service de médecine ou en libéral. La prescription médicale comporte un ou plusieurs de ces médicaments cités, sans qu’ils l’aient demandé ou même qu’ils sachent ce qu’ils prennent. Car du simple fait que ces patients aient été confrontés à un « event life », un événement de vie considéré comme difficile et stressant, ils présentent un risque de réaction anxio-dépressive, un état d’insomnie ou de douleur potentiel. La mise en place d’un traitement est considérée comme une action préventive et donc il est prescrit de façon systématique. Retenons que ces deux significations, le recours au jugement d’un autre, ou le mécontentement, conduisent l’un et l’autre, à la mise en place de dispositifs qui font taire le sujet. Soit en lui substituant la parole au profit d’un jugement, soit en court-circuitant les manifestations d’une souffrance dont la cause reste ignorée. Les voies par lesquelles le sujet va affronter et surmonter la cause de sa plainte demeurent écartées.
Le troisième sens est celui vers lequel l’approche psychanalytique nous porte. C’est la plainte au sens de signaler, de déposer, mais surtout de mettre en cause. Accueillir la plainte d’un sujet, selon l’indication de Freud, consiste à toujours croire le patient, sans y croire. Croire qu’il a des raisons de se plaindre mais que les raisons, les causes restent à trouver. Cela suppose qu’ « entre la cause et ce qui l’affecte, il y a toujours la clocherie », une défaillance, une fêlure, un achoppement, comme l’indique Lacan dans le Séminaire Livre XI « Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse ». La psychanalyse permet un certain usage de la parole qui ne réduit pas le sujet à ce qu’il dit, mais prend à la lettre le fait qu’il dise à un autre qui l’entend. C’est donc un usage qui prend en compte la dimension de l’inconscient, non pas comme un appendice mais comme étant au cœur même de l’être de langage et forme le parlêtre. Pour faire valoir cette dit-mension, il nous faut souvent aller à l’encontre des protocoles, des savoirs faire médicaux, paramédicaux. Lâchez la maitrise, se garder de la compréhension, distinguer le savoir que l’on a sur quelqu’un et accueillir sans préjugé le savoir issu de l’autre, consentir au pouvoir du savoir insu, et ne s’enfermer dans aucun savoir su, sont les conditions requises pour promouvoir l’émergence d’un savoir nouveau. Cet usage du savoir analytique et aussi éthique, car il suppose un savoir qui inclue le non rapport ; non rapport entre le mot et la chose, le malade et sa maladie, entre comprendre et savoir, entre l’évidence dont nous nous méfions en médecine et le doute plus fructueux, plus productif. Cet usage marque l’écart entre ce qui se dit et ce qui s’entend.
Porter plainte, porter sa plainte à quelqu’un qui l’accueille et ne l’écrase pas d’une réponse en réaction, c’est laisser la chance aux effets de la prise de la parole pour un sujet. C’est appréhender que ça parle du sujet sans qu’il le sache mais de façon tout à fait déterminée. C’est convier le sujet à découvrir la répétition, ce qui fait son histoire, ce qui fait un destin. C’est donner chance au sujet de découvrir la trame signifiante qui détermine sa vie, cette étoffe de mots qui enveloppent ou étouffent un sujet, marquent ou créent son destin ? C’est encore découvrir que ce dont un sujet se plaint est aussi parfois son bien le plus précieux. C’est s’affronter à cette vérité que ce qui apparaît comme un problème peut être aussi la solution dont un sujet, à son insu, s’est doté. Offrir d’accueillir une plainte sans le souci d’y trouver une réponse toute faite, une conduite à tenir, CAT, c’est donner la possibilité à un sujet de s’entendre parler et d’éclairer ce qu’il désire, donner chance de savoir ce qui l’anime dans son existence, « qu’il sache si il veut ce qu’il désire ». En ce sens la plainte du point de vue de la psychanalyse s’entend alors comme une symbolisation primordiale de la Demande. La demande est ce qui au-delà du besoin sous tend une demande d’amour.
 L’agressivité croissante observée dans beaucoup de lieux de la société semble due aussi aux modes relationnels mis en place pour traiter la plainte (soit le jugement soit la médication). Ces modes dans lesquels la présence, toujours unique et singulière, est remplacée par une procédure normée, une conduite normalisée à tenir, ambitionne de l’éteindre, mais de fait ne la traite pas. Cette réponse anonyme et standard qui préexiste à la plainte singulière du sujet implique à la fois une parole sans sujet, et un sujet sans parole. Cependant un autre usage, celui d’une parole qui touche au corps, réintroduit un espace de vérité et de contingence, de béance et de non-réalisé, de création et d’invention. Aussi le praticien éclairé par la psychanalyse fait de la plainte le signal de quelque chose qui cloche et ouvre à la dimension de l’inconscient. Le psychanalyste sait se servir de cette vibration pour faire résonner le cristal de langue propre à chaque sujet. Cette pratique s’oriente d’un langage qui est fait non pas tant pour communiquer ou donner du sens, mais fait jouissance, jouit-sens.
 
 
 
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vendredi 5 février 2010

Vertigineux Sollers - Fabian Fajnwaks

Fabian Fajnwaks, psychanalyste, membre ECF

 
Discours parfait n’est pas le qualificatif que Sollers appliquerait à son dernier livre, comme on peut le lire ces jours-ci dans les blogs, sites ou critiques journalistiques ou l’entendre dans les émissions littéraires télévisées.
Logos téleios est le titre des Evangiles hérétiques grecs trouvés par hasard sous le sable du désert égyptien par des paysans en 1945. De quoi parle le « Trésor de Nag Hamadi, cette bibliothèque gnostique datant du IVème. Siècle de notre ère ? De la « Puissance de la parole », et de la « résonance du son du Nom », de l’interprétation, et du « mouvement circulaire du temps, qui n’a jamais de commencement »1. Autant dire des termes qui nous intéressent et qui semblent nous parler encore aujourd’hui, 1700 ans plus tard.
A l’instar de ces paysans égyptiens, mais lui, en connaissance de cause, Sollers ramène des textes enfouis dans l’oubli du temps, pour faire vibrer leur corde la plus singulière. Au-delà des fondamentaux Baudelaire, Sade, Rimbaud, Flaubert, Verlaine, Joyce, Breton, Bataille, Céline, toujours abordés sous l’angle du divin détail, comme dans les précédents La Guerre du Goût et Eloge de l’Infini, il y a une lecture passionnante du nihilisme nietzschéen à partir de Heidegger, Heidegger qui écrit « contre toute notion biologisante »2. Remarque de la plus cruciale actualité. Contre la falsification qui est faite de ces deux auteurs, Sollers rappelle que la « seule critique du nazisme est (paradoxalement ?) dans Heidegger et nulle part ailleurs ». Où ça ? Dans sa conférence « Le péril » de 1949, publiée par L’Infini il n’y a pas très longtemps…. Sollers nous signale aussi que de toutes façons, Nietzsche est français (ou chinois), via Voltaire, du fait que « la mort de Dieu, ou le fait que Dieu soit mort se vivait particulièrement mieux en français que dans n’importe quel autre coin du monde » 3
À la fin du livre, vers la page. 825, un dialogue republié de Tel Quel sur « La Trinité de Joyce », dialogue duquel Lacan n’est pas absent, constitue un guide de lecture précieux d’Ulysse. « En écrivant sur Ulysse, Joyce est très habile, il n’est pas là pour prêcher, mais pour faire changer d’époque à l’Inconscient. » L’inconscient du temps de Freud : Remarque si actuelle dans ces temps de retraductions de l’oeuvre freudienne, et de relectures freudo-freudiennes qui voudraient faire oublier que « l’Inconscient a changé d’époque » avec Joyce, et qu’il y eu un Jacques Lacan pour le faire valoir…. Encore une preuve que Sollers est vraiment lacanien ? Ce terme « d’élangues » qu’il évoque avoir proposé à Lacan en 1975 « pour essayer de lui faire comprendre Joyce ». Le français est fait pour cet « élangues » : c’est l’élan et la langue », et Sollers se décale tout de suite de toute francité ou Académisme possible. « L’élangues » : le terme mériterait des précisions, en ceci qu’il semblerait donner à la lalangue sa poussée (Drang) pulsionnelle. Son ami, l’auteur du Bruissement de la langue, ne le récuserait pas…
« Il y a une poétique de Lacan », nous dit-il dans le petit texte « Passion de Lacan », et se demande que devient la psychanalyse à époque où le discours capitaliste bat son plein, sous la souveraineté de la Technique. « Tout serait à tout instant pour oublier la science de la censure inventée par Freud et biologiser ainsi l’essence de l’être parlant qu’on appelle l’homme (désormais fabricable) » 4.
« Marilyn, la suicidée du spectacle » commente l’excellent livre de Michel Schneider sur le mariage entre la psychanalyse et le cinéma à Hollywood dans les années’50. Truman Capote disait qu’en Californie dans ces années-là « tout le monde est en analyse, ou est psychanalyste, ou est un psychanalyste qui est en analyse ». Effectivement c’étaient d’autres temps…. »Freud aurait été étonné de découvrir que « la peste » apporté en Amérique avait attrapé un violent choléra : Cinéma ou vérité de paroles ? Images ou surprise des mots ? Qui va tuer qui ? ». Là où l’annafreudien Greenson s’écarte de plus en plus de la pratique habituelle, voit sa patiente tous les jours pendant plusieurs heures, demande à être présent dans les plateaux pour coacher sa patiente et l’introduit dans sa famille,  « Très peu humain, Lacan l’aurait reçu quelques minutes, au lieu de la materner et la faire déjeuner en famille, il serait resté indifférent à ses films et ses amants, et en soupirant lui aurait demandé des sommes folles pour ses séances (….) Voilà le drame de l’Amérique et peut-être du monde - conclue Sollers - la psychanalyse n’y existe plus parce que le cinéma a pris la place du réel ». Vertigineux Sollers : A lire d’urgence.
Sollers P., Discours Parfait. Gallimard. Paris. 2010. P. 98.
1 P. 218.
2 P. 225.
3 P. 239.
 
 

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