Psychanalyse et politique, le blog

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dimanche 14 novembre 2010

Jouissance du spectateur - Christiane Page

Christiane Page, enseignante 

Les programmes de trois festivals affichaient cette année le nom de Charlotte Delbo1. Son œuvre est regardée comme un des témoignages les plus bouleversants sur l’expérience d’Auschwitz, aux côtés de celles de Jorge Semprun et de Primo Levi.
 
Son écriture appelle la mise en voix. Peut-être y a-t-il là un effet de son lien avec l’écriture théâtrale ainsi qu’avec l’interprétation et la mise en scène puisqu’elle a été la secrétaire de Jouvet pendant 4 ans, sténographiant les répétitions. Toujours est-il que des extraits de la trilogie Auschwitz et après et de Spectres mes compagnons (longue lettre écrite en 1951 à Jouvet) ont été portés à la scène cet été. Claire Chazal a fait une lecture de la lettre à Jouvet, au Festival de la Correspondance à Grignan. Au festival Off d’Avignon, Thomas Germaine s’est fait le porte-parole de Ch. Delbo avec Une minute encore ! Enfin, le collectif Nous n’irons pas à Avignon (Ivry/seine) a programmé, Et jamais je n’invente !, représenté par trois femmes dont la metteure en scène Élisabetta Ruffini2. Dans ces deux derniers spectacles, les textes de Ch. Delbo étaient fragmentés et agencés en fonction d’un projet dramaturgique qui visait à non seulement les faire entendre mais à en montrer quelque chose à une communauté rassemblée par l’étrange fascination angoissée que suscite, dans un public prévenu, l’idée de voir des spectacles parlant d’Auschwitz et pas seulement d’écouter des mots et des discours (même si l’on sait que mots et discours touchent).
Que tout soit possible dans la cruauté et l’horreur, nous le savons tous, à des degrés divers. Mais lire Ch. Delbo permet d’accéder à un autre niveau, par la perception de cette pulsion de vie qui l’anime et la conduit à témoigner « avec ses armes », elle qui considère « le langage de la poésie comme le plus efficace - car il remue le lecteur au plus secret de lui-même - et le plus dangereux pour les ennemis qu'il combat ». Ce qui me reste de mes lectures est la perception d’un formidable désir de vivre malgré tout, de témoigner de la volonté de survie, et surtout de ne pas perdre de temps avec la haine, la plainte et le ressassement. Et, je suis tentée, alors même que je sais qu’elle n’était pas intéressée par la psychanalyse, de voir dans sa position éthique, quelque chose de lacanien, dans le sens où « l’éthique est le rapport de l’action au désir qui l’habite3 ».
Mais, les traces que je garde en moi des deux spectacles sont plus complexes à analyser ; c’est d’une autre manière que j’ai été touchée. Il s’agissait de regarder des acteurs faire des actions scéniques inspirées par le texte et non d’assister à une lecture. Comme le dit Lacan, « l'acteur prête ses membres, sa présence, non pas simplement comme une marionnette, mais avec son inconscient bel et bien réel, à savoir le rapport de ses membres avec une certaine histoire qui est la sienne ». Les acteurs étaient les metteurs en scène ; ils avaient décidé de la composition du spectacle et c’était cette composition qui faisait effet. Freud écrit «  que le mode sur lequel une œuvre nous touche, nous touche précisément de la façon la plus profonde, c'est-à-dire sur le plan de l'inconscient, est quelque chose qui tient à cet arrangement, à une composition de l'œuvre qui sans aucun doute, fait que nous sommes intéressés très précisément au niveau de l'inconscient »4. Quels effets les compositions des spectacles visaient-elles ?
 
Une minute encore !
 
La performance de Thomas Germaine nous interpelle et fait effet. Lorsque les spectateurs entrent, il marche déjà sur un tapis roulant. La lumière s’éteint, il se met à courir, en même temps qu’à faire entendre la parole d’une femme désormais absente. La voix de Ch. Delbo nous parvient, incarnée par une voix autre, un corps autre, un corps d’homme ; cette transposition métonymique en appelle d’autres. C’est elle, c’est lui, ce sont d’autres qui courent pour échapper. Pendant tout le spectacle, il court, mettant les spectateurs en situation de se demander si, lui, l’acteur, va tenir le coup ? Et, combien de temps ? Une minute encore ? L’effet d’identification à la situation (non au personnage) atteint son acmé lorsqu’il décrit la course forcée des déportées rentrant au camp après une journée de travail et contraintes de courir pour éviter les coups des kapos. Il court. Le spectateur est témoin d’une expérience au présent qui altère le corps même de l’acteur, lui donnant un souffle qui épouse l’urgence donnée par le texte ; il s’agit tout–à-coup du réel de l’expérience présente, au-delà de celle inscrite dans le passé, mais la reconvoquant.
 
Et jamais je n’invente !
Le spectacle a lieu dans une ancienne gare devenue théâtre. Sur la scène, des robes vides de corps flottent, suspendues, présentifiant les absentes. Sur le fond de scène, une fenêtre fermée. Trois femmes exécutent une chorégraphie sur des morceaux de textes dits. Evocation des camps, de la rencontre de corps jeunes de femmes et de la barbarie ; beauté et corps tordus se confondent dans la lumière, dans l’ombre, dans la saleté. Évocation aussi des survivantes, de celle qui, marié à un ancien déporté ne sort pas de la souffrance mais aussi de celle qui s’appuie sur ce qu’elle a appris alors pour mieux vivre après. Le spectacle se termine par l'ouverture de la fenêtre du mur du fond sur de vieux rails de chemin de fer au moment où un train passe au loin. Fenêtre ouverte sur le réel qui tout à coup nous violente. Les actrices sortent. Noir. Personne n’applaudit. Un temps d’angoisse pendant lequel nous sommes face aux rails de l’ancienne gare aperçus par la fenêtre.
Alors ? Succès d’une idée de mise en scène ? Violence du traumatisme pour les spectateurs soudainement pris par quelque chose du réel au-delà du spectacle ? De l’événement raconté nous sommes tout à coup passé à l’expérience. Une expérience qui convoque l’angoisse et pose la question de ce qu’anticipe l’artiste de la jouissance du spectateur lors de son acte artistique comme de ce qu’en anticipe ce dernier, qui vient.
 
1 Charlotte Delbo, secrétaire de Louis Jouvet, rescapée d’Auschwitz, a laissé une œuvre littéraire et dramatique dont la force poétique touche actuellement les artistes (mises en scène), les universitaires (Journées d’études, publications, Thèse d’Elisabeta Ruffini à paraître aux PUR), les media (mise en ligne d’un entretien entre Jacques Chancel et Charlotte Delbo sur le site de l’INA) comme elle intéresse la psychanalyse (la thèse de Carolina  Koretzky, ainsi qu’un de mes articles « Poésie et vérité dans l’œuvre de Charlotte Delbo » à paraître dans la Lettre Mensuelle de novembre 2010
 2  Auteure d’une thèse sur Ch. Delbo et P. Levi.
3  Lacan J. Séminaire, L’Éthique, p. 361.
4  Lacan J.  ibid, 18 mars 1959, p. 462.
 
 
 

samedi 23 janvier 2010

Un journal, barrage contre la chose - Stella Harrison

Stella Harrison, psychanalyste, membre ECF

Saluons la publication du Journal intégral1 de Virginia Woolf en français, Virginia Woolf que Jacques Aubert dit « encore plus difficile à traduire que Joyce ». Il faudrait cependant, encore, la lire fugitivement dans sa langue, anglaise, brute, rude, indisciplinée au sens. S’y entendent bruit, énigme, ruissellement indompté. L’édition anglaise du Journal, hélas, reste difficilement accessible en France.

Peu avant son suicide, Virginia écrit qu’elle « pense qu’il est vrai » - mais quelles voix lui soufflent ce « vrai » ? - que seule l’écriture peut apporter quelque maîtrise sur saucisses et haddock, rares en 1941, temps de guerre, à Londres où elle a faim.
Le 29 décembre 1940 elle est perplexe : « Quel est le bon antidote ? Il me faut aller fureter ça et là. Je songe à Mme de Sévigné. Faire en sorte qu’écrire soit un plaisir quotidien ».
Ce Journal, 30 volumes de carnets, cahiers d’écoliers, classeurs, elle s’acharnera à le nommer : « tissu lâche qui ne ferait pas négligé (…) assez souple pour épouser toutes les choses graves, futiles ou belles qui me viennent à l’esprit (…) bataille contre ladépression ».
Ou encore bataille pour mieux tailler la Chose, hors habillage, pour « capturer dans le signifiant, au-delà du semblant de l’image, le réel qui lui est d’ordinaire soustrait » comme le dit d’elle dans un beau texte Sophie Marret 2.
Bataille livrée presque chaque jour avant ses 15 ans, sans que ce stream of consciousness, flux de conscience, n’endigue cependant sa certitude de « redevenir folle », ce qu’elle écrit à son mari avant de rejoindre le flux de la rivière qui l’emportera.
 
Lalangue de Virginia, ici, enlace sans cesse bonne éducation, mondanités, avec ironie, irrévérence. En 1921, lors de sa première rencontre avec Vita Sackville-West, qui sera pourtant longtemps l’élue de ses pensées, elle fait ce portrait : « ravissante, brillante, aristocratique Sackville-West. N’est guère à mon goût, plus exigent – rubiconde, moustachue, bariolée comme une perruche, possédant toute la souple aisance propre à l’aristocratie, mais non l’esprit de l’artiste » …Puis en 1927 : «  Quant à sa poésie ou à son intelligence, je ne peux rien dire avec certitude sinon qu’elle s’écoule dans les canaux traditionnels (…) elle n’innove jamais…Elle ramasse ce que la marée roule à ses pieds ». Certes, daubeuse, elle signe l’ironie. Dénonce la tromperie du lien social plus qu’elle ne relèverait d’« ambivalence », sentiment qu’elle découvre… ainsi : « Ai fait les magasins, tenté d’acheter des chandails, etc. Je déteste l’excitation que cela me procure ; et cependant j’y trouve un certain plaisir. (Je dévore Freud) ». Si Virginia témoigne « des effets de l’invention freudienne sur la littérature au XIXe siècle » ou de «  la mise en forme littéraire de l’amorphe mental », à quel Autre adresse- t-elle donc ces écrits, « habitude définitive (…) visant à faciliter la rédaction de ses mémoires » ?
Son fourre-tout, comme elle le nomme, est une juxtaposition débridée d’événements et d’avènements hétéroclites : la guerre, Hitler, la nature et son printemps, la psychanalyse, la Hogarth Press (fondée par les Woolf en 1917, et qui éditèrent Freud et non Joyce, jugé par Virginia « indécent » en son osé dernier chapitre d’Ulysse).
 
VW. tente par l’écriture «  to get outside », une sortie d’elle-même, elle ne cesse d’écrire, le flot est incessant. « Tout ce qu’elle peut espérer, c’est s’appuyer sur ce qu’on appelle la réalité pour faire barrière au réel » nous dit d’elle Jacques Aubert. Nous avancerons qu’avec ce Journal, nourri et noué de ses nouvelles, romans, essais, de ses attentes de leurs consécrations, Virginia cherche, et « définitivement » à se défendre du réel par la seule maîtresse, à bords : l’écriture.
Quittons-nous sur cette question : la production du sinthome n’implique pas de façon mécanique une parfaite protection contre le réel, une assurance tous risques, certes.
Mais que dire du suicide de Virginia si ce n’est, à lire Lacan en 1971 3, que comme l’écriture, il reste tentative ratée pour sa jouissance ?
 
1 Journal intégral, 1915-1941, Paris, Stock, 2008
2 Sophie Sophie Marret, « Divagations », Le pur et l’impur, sous la direction de Catherine Bernard et Christine Reynier, Colloque de Cerisy, p.111.
3 Journal intégral, op.cit., p.405.
 
 
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samedi 29 août 2009

" Un baiser s'il vous plaît " - Nathalie Charraud

 

Nathalie Charraud, psychanalyste, membre ECF
 
Je me propose de revenir sur la discussion, animée par Jeanne Joucla, Laetitia Jodeau et Roger Cassin, qui suivit la projection du film « Un baiser s’il vous plaît »*.
Un homme et une femme qui ne se connaissent pas se rencontrent au hasard d’une rue de Nantes, elle cherche un taxi, étant de passage dans la ville jusqu’au lendemain matin. Une attirance se précise au cours de la soirée passée ensemble et lorsqu’il lui propose un baiser, la jeune femme répond que cela n’est pas possible, à cause d’une histoire qui serait trop longue à raconter. La curiosité de l’homme s’en trouve naturellement éveillée et elle accepte finalement de prendre un verre au bar de son hôtel.
Celui-ci a des couleurs chaudes comme les tissus d’ameublement qu’elle-même confectionne professionnellement ; quant à lui, il travaille dans la restauration de peintures anciennes ; la séduction ici est visuelle. En contraste, l’histoire racontée est montrée presque en noir et blanc, avec des personnages quasi blafards se fondant souvent dans des murs blancs (sauf une scène où la narratrice est présente). Le récit, relaté par elle, imaginé par lui, est joué avec distanciation.
L’impression de théâtre, de décalage, de dissymétrie entre les personnages, a été soulignée lors de la discussion et s’explique, me semble-t-il, du fait du lieu d’énonciation qui se situe entre les deux seuls « vrais » personnages, à savoir le couple qui se rencontre dans les rues de Nantes, dont on ne connaîtra que les prénoms, Emilie et Gabriel.
Cette histoire est celle d’un autre couple, composé de Judith et Nicolas, amis et complices de longue date. Le basculement de cette amitié en une rencontre amoureuse surgit alors qu’ils ne s’y attendaient pas. La dimension comique repose sur cette ruse, ou cette débilité, des personnages devant la question de l’amour et du désir. Mais ne sommes-nous pas tous à la fois débiles et rusés face à ces questions ? La débilité n’est-elle pas une forme de ruse pour parer au semblant et en user?
Plus précisément, leurs ébats débutent dans une perspective hygiéniste et mécanique, pour rendre service à Nicolas momentanément célibataire. Mais les premiers baisers se transforment vite en une passion amoureuse qui exigera que Judith se sépare de son mari Claudio.
Le ravalement du désir sexuel au besoin avait amené Nicolas à aller voir une prostituée. Cette scène pourrait paraître superfétatoire et cependant, histoire dans l’histoire, relatée par Nicolas à Judith comme preuve de sa bonne volonté à trouver une solution à son « problème », elle est centrale et porteuse d’un moment de vérité. Il s’avère que cette prostituée est mathématicienne et qu’elle est affairée à faire des maths au téléphone quand Nicolas la rejoint dans sa chambre après avoir repris une douche comme l’exige la modernisation de la profession. Il veut l’embrasser, mais l’étudiante se rebiffe, cela ne fait pas partie du contrat, il devrait le savoir ; du coup rien du rapport sexuel ne peut avoir lieu pour Nicolas. Glaçant ratage entre deux mathématiciens, mais si démonstratif !
Le cinéaste a-t-il lu Lacan ?
« Ce que j’ai voulu frayer aujourd’hui, dit Lacan le 19 mai 1971, c’est que la logique porte la marque de l’impasse sexuelle. A la suivre dans son mouvement, dans son progrès, c’est-à-dire dans le champ où elle paraît avoir le moins affaire avec ce qui est en jeu dans ce qui s’articule de notre expérience, l’expérience analytique, vous y retrouverez les mêmes impasses, les mêmes obstacles, les mêmes béances. »(Séminaire XVIII, « D’un discours qui ne serait pas du semblant » p.143)
Et Lacan s’intéresse aux dialogues imaginés par le logicien Lorenzen entre la vérité et le sujet logicien, où se perçoit une ruse semblable à celle évoquée plus haut (ibid, p.73).
 
A partir du baiser refusé de la prostituée, l’heure de vérité tournera à chaque fois autour d’un baiser, baiser qui clôt la bouche du bavardage, qui fait passer du sens aux sens, du semblant à un réel de la jouissance. Nicolas ne peut accéder à l’amour physique sans la mise en jeu de l’émotion provoquée par le baiser. En réponse de quoi Judith le prévient que la qualité de sa jouissance dépend de celle des baisers, préliminaires dirait Freud. Et bien sûr, plus ils déclarent s’efforcer de rater ces baisers pour limiter leur engagement amoureux, plus intense se montre leur passion.
Ruse et débilité que cherchent à dépasser le couple de Nantes puisqu’ils savent maintenant combien même « un tout petit baiser » peut mener loin. Comme dans le conte de la lettre volée commentée par Lacan, cette histoire prend la dimension de scène originelle, de trame, voire de trappe, dans laquelle ils pourraient tomber à leur tour ! Mais Emilie, nouvelle épouse de Claudio, s’y refuse et imagine un baiser sans suite si ce n’est sans conséquence : ils vont se dire au revoir avant de s’embrasser, et après ce baiser, Gabriel partira sans se retourner, chacun ne saura rien de l’effet ressenti par l’autre.
Ce dernier baiser, dans un plan assez long, n’est pas sans évoquer le baiser de Klimt qui, lui, demeure un instant d’éternité.
 
*Film d’Emmanuel Mouret, présenté le 19 janvier au cinéma TNB, à l’initiative du bureau de Rennes de l’ACF
 
 

samedi 27 juin 2009

le discours de la science, son masque ironique - rené Fiori

 

 

René Fiori, membre de l'Envers de Paris
 
La sélection hebdomadaire des numéros du New York Times offerte par Le Monde du 30 mai 2009 titrait en Une «  The coming Superbrain », « L’arrivée du Supercerveau « .Cet article nous indique que la dissolution de l’étanchéité entre l’imaginaire de la Science-fiction et les réalisations du discours de la science est accomplie.
Mais son cœur est l’anticipation d’un événement, déduction pensée par des ingénieurs en IA (pour Intelligence Artificielle) aux Etats-Unis conjointement à certains auteurs de Science-fiction, a savoir la survenue de ce qui est dénommé The Singularity. Cette prévision a donné lieu, en 2004, à la création d’un Institute of Singularity et autres Universités.
Le progrès technologique va induire des changements rapides dus au fait que, robots, machines et ordinateurs en tous genres, vont pouvoir faire mieux encore et de plus en plus vite, ce que l’homme ne peut réaliser que dans un temps chronologique distendu, à la mesure de ses possibilités. Et notamment en matière de puissance de calcul et de combinatoire mathématique Le couplage de cette puissance de calcul et des automates qui s’ensuivront - eux mêmes la décuplant en prenant en charge les calculs qui se nouveaux vont s’en trouvé accélérés, etc, va déterminer une accélération exponentielle.
Il est ainsi prévu que cette accélération, par l’autonomie qu’elle acquerra dans l’instauration de cette boucle, cristallisera une entité baptisée : « The singularity ». On trouve une version de cette conceptualisation dans un article de Verno Vinge du département de mathématiques de l’Université de San Diego et intitulé: The Singularity.
Une des conséquences est que cette accélération pourrait engendrer le franchissement d’un seuil, soit une rupture entre les productions et les créations de ces machines, et ce que pourrait en élaborer ou même imaginer l’homme. En d’autres termes, ce dernier pourrait se trouver dépaysé dans son propre monde, étranger aux productions de ces dernières. Ce seuil de rupture, point de disjonction irréversible, serait ainsi engendré par cette entité Intelligente cristallisée par cette accélération, et qu’on pourra même dire dotée d’auto-conscience, du fait des aptitudes des automates à rectifier et adapter leurs calculs en fonction de ce qu’eux-mêmes projetteraient de produire, après en avoir évaluer l’opportunité.
 
Dans sa conférence du 22 juin 1955, « Psychanalyse et cybernétique ou de la nature du langage », Jacques Lacan relève, à son époque, un bougé des lignes du côté de la science, frémissement qu’il perçoit ainsi: « quelque chose est passé dans le réel, et nous sommes à nous demander – peut-être pas très longtemps, mais des esprits non négligeables le font- si nous avons une machine qui pense ». Cette question, alors écliptique, a depuis donné lieu à ce concept de l’I.A : l’intelligence artificielle, dont on attend l’avènement dans le domaine de la technologie numérique sous la forme d’une « modélisation informatique des processus de pensée », ce qu’Alan Turing avait appelé « la machine esprit ».
C’est ce même Alan Mathison Turing (1912-1954), génial mathématicien qui, sur les brisées de C Shannon et Von Neumann connus l’un pour ses découvertes dans le domaine de l’information, l’autre dans celui de la cybernétique,  conçut un test censé convertir le lecteur à la conviction de l’existence de l’intelligence artificielle. Une théorie de théoriciens de tous horizons s’est à sa suite engouffrée pour valider ce concept, et dont l’une des branches les plus florissantes fut le cognitivisme.
Ce test met en scène un homme, une femme, et un interrogateur. Celui-ci- sans possibilité d’identifier ni visuellement, ni vocalement les deux premiers, doit déterminer leur sexe, à la manière dont ils répondent, par écrit, à ses questions. Puis, dans un second temps, l’un des deux, - on ne dit pas si c’est la femme ou l’homme -, est remplacé par un ordinateur qui fait  les réponses à sa place. C’est à partir de l’impossibilité de l’interrogateur de détecter cette substitution, que Turing pense démontrer l’existence de l’intelligence artificielle qui sait imiter parfaitement l’humain. Cette démonstration peut laisser pantois le lecteur. D’une part, du fait que sa modalité  se fasse par analogie, imitation, laissant de côté le raisonnement scientifique dont l’assise est la démonstration de l’ex-sistence d’un impossible, dont la nécessité s’éjecte d’un cheminement ou d’une combinatoire symbolique.
Et, en retour de ce glissement, quand il réalise, en s’aidant de la lecture du très argumenté livre de J Lassègue : Turing (mars 2003),  que pour l’éminent chercheur qu’était Turing, les caractères sexués se devaient d’être modelés, sinon absorbés dans une combinatoire du discours au point d’infiltrer ce dernier d’une logique différente suivant le sexe, logique qui reste cependant opaque.
Etre homme ou femme offrait, pour lui, une grande similitude avec la machine, c'est-à-dire tout en extériorité, modelant le moindre des prolongements du sujet, comportemental et langagier. Et surtout rapportable intégralement à une séquence symbolique décelable dans les énoncés. Ajoutons que ce test est encore en vogue pour ceux qui veulent faire valider cette notion.
L’évaporation du sujet, annoncée plus haut sous sa modalité d’éjection de son environnement, et ici dans sa déclinaison sexuée, n’est pas sans rapport, avec notre présent qui voit l’application méthodique de l’ingénierie moderne, informatique et protocolaire, aux grands ensembles sociaux, d’abord par l’économique puis maintenant par le politique, le tout alimentant un marché aux aguets. Synchroniquement, c’est un discours de la science qui «  a désormais pris le tour – ce n’est pas d’aujourd’hui, mais c’est en cours – de détruire la fiction du réel, au point que la question « Qu’est-ce que le réel ? » n’a plus que des réponses contradictoires, inconsistantes, en tous les cas incertaines» (1)
Cela trouve son origine dans les discours « défaits », « dévalorisés » comme ceux dans lesquels évoluaient la famille et la tradition en général, et « c’est le pur sujet de la science, le sujet dénaturé, le sujet tant et si bien universalisé qu’il est égaré quant à sa jouissance » (2), que rencontre la psychanalyse.
C’est un réel qui d’une part n’est plus assuré par les discours de la tradition, d’autre part, est entraîné dans un glissement de sa localisation qui brouille son identification. Qu’est ce que procréer ? Qu’est ce que travailler ? Qu’est ce qu’être homme ou femme ? Qu’est ce que sera l’humain quand de multiples inserts, électroniques et animaux, baliseront l’intérieur de son corps pour l’assister dans ses fonctions ? Le cinéma  préfigure actuellement ceux-ci lorsqu’il met en scène les cyborgs combinant l’humain et la machine, et dont l’exemple le plus abouti est le célèbre Terminator, aujourd’hui sur les écrans.
Ce réel qui n’en finit pas de se dissiper dans les moires des remaniements de la science a très tôt inspiré un genre romanesque : la science-fiction. Il apparaît aujourd’hui que ces récits, développés selon une nécessité qui trouvait son ombilic imaginaire dans un point situé à l’extérieur de l’actualité des discours, extériorité configurée à partir des possibles déduits du discours de la science, ont été, pour certains, l’anticipation ironique de ce qui se réalise aujourd’hui et que nous vivons, comme dans un état second, du fait de les avoir déjà lus. 
« Pour moi, disait Lacan, l’unique science vraie, sérieuse, à suivre, c’est la Science- fiction. L’Autre, celle qui est officielle, qui a ses autels dans les laboratoires avance à tâtons sans but et elle commence même à avoir peur de son ombre » (3).
Dans ce même entretien, Lacan ne lâchait pas la corde clinique, celle de l’impuissance inhérente au sujet, lorsque le journaliste pense déceler dans ses réponses son ton pessimiste : « …je ne suis pas pessimiste. Il n’arrivera rien. Pour la simple raison que l’homme est un bon à rien, même pas capable de se détruire ».
Reste le pouvoir de souffrir du même sujet. Une véritable pulsion. Que Freud a dégagée à partir de la réaction thérapeutique négative rencontrée dans certaines cures. Ce pouvoir de souffrir se dégage de la tonalité même de l’article que nous avons cité plus haut. Le ton d’oracle qui en émane, et qui est celui qui est généralement adopté par les scientifiques qui écrivent sur cet événement attendu, créant instituts et universités, est le versant rhétorique de la contenance que l’on se donne, alors qu’un mélange de jouissance et de terreur vous saisit intérieurement, ici à l’idée que l’homme puisse être effacé par ses productions technologiques,  et finir par vivre en marge d’un monde qui lui devient étranger. En effet pourquoi ne pas convenir de ralentir et tempérer tout ce processus ? N’assiste t on pas au consentement anticipé de ce qui va suivre ?
 
(1) Miller J.-A., « L’Autre qui n’existe pas et ses comités d’éthiques », revue La cause freudienne, 35
(2) Miller J.-A, « L’éthique de la psychanalyse », conférence tenue la même année que la publication du séminaire de Lacan L’éthique de la psychanalyse.
(3) Lacan J., Entretien avec Emilio Granzotto, Le magazine littéraire, 428, 2004
 

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