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mercredi 25 novembre 2009

La grande affaire d'une vie

Damien Guyonnet, psychologue clinicien

Les mémoires de Claude Lanzmann, parues sous le titre Le Lièvre de Patagonie*, ne peuvent laisser aucun lecteur insensible ; mieux, elles bouleversent. C’est un homme de 84 ans ayant traversé une partie du siècle dernier qui nous livre, dans une très belle écriture, et à travers un souci constant du Bien-dire – il ne se ménage d’ailleurs pas, confrontant toujours son courage ou sa lâcheté à l’épreuve des faits - ce que fut la grande affaire de sa vie, « les modes d’administration de la mort ». Cette mort, avec laquelle il a lui-même flirté plus souvent qu’à son tour, lorsqu’elle est infligée par un être humain à un autre, constitue pour lui un point d’horreur, en quelque sorte de fascination, qu’il ne peut taire. Mais alors comment le dire, et surtout le représenter, pour ne pas se contenter de fermer les yeux et oublier. Telle fut l’obsession, ou plutôt la cause du désir de Lanzmann.
 
Pour rendre compte de ce point d’impossible, il y a la peinture bien sûr. Ainsi est évoqué le tableau de Goya, Fusilamientos del 3 de mayo, représentant des exécuteurs de la Grande Armée vus uniquement de dos par le spectateur et faisant face aux futurs exécutés qu’ils ne regardent même pas. C’est un massacre à la chaîne car d’autres attendent leur tour, se cachant les yeux pour ne pas voir. Le point le plus lumineux du tableau se concentre sur ce futur condamné à la chemise si éclatante dont le regard fait face aux massacrants : « (…) l’homme en blanc regarde, lui, de tous ces yeux sa mort imminente. » commente Lanzmann. Ainsi Goya montre à voir quelque chose d’indicible car « (…) comment dire les yeux fous exorbités sous le charbon des sourcils (…) » ?
 
Lanzmann se souvient aussi et surtout de ces images atroces de mises à mort d’otages perpétrés sous la loi islamique en Irak ou Afghanistan. Il se souvient du regard de cet homme, « (…) perdu et vide, comme s’il était déjà hors de la vie (…) », qui regarde la caméra, c'est-à-dire le spectateur : « Nous verrons ainsi à plusieurs reprises pendant l’opération les yeux de l’égorgé rouler follement dans leurs orbites. » Ce dernier sera scié, égorgé, comme un animal : « Lorsque la tête enfin se détache du corps et que la main du scieur masqué signe démonstrativement son travail en la déposant, face à nous, sur le tronc étêté, une ultime révulsion des yeux marque que tout est terminé, à notre inavouable soulagement. » Quelque chose d’obscène passe ici à l’image.
 
Il n’en est rien pour cet événement unique et incomparable que fut l’extermination des juifs. Nous n’avons aucune image de l’intérieur, pas d’images de la mort dans les chambres à gaz. Mais il y a Shoah : « Mon film devait relever, dit-il, le défi ultime : remplacer les images inexistantes de la mort dans les chambres à gaz. » Plus qu’un témoignage, ce film découle pour son réalisateur d’une nécessité ; et qu’il ait pu l’achever relève d’une véritable position éthique : vouloir ce que l’on désire en ne cédant sur rien. Nulle compromission et nul compromis. Il s’agit alors de faire advenir une vérité et Lanzmann de conclure : « Parce que Shoah ne transige jamais avec la vérité, il est en un sens la transgression même. »  
 
L’objet et le sujet de Shoah est donc la mort et non la survie. Et cela ne peut se faire qu’en se situant au bord du réel : « J’étais obsédé,dit-il, par les derniers moments des condamnés ou, ce qui pour la plupart a été la même chose, par les premiers moments de l’arrivée dans un camp de la mort (…) ». Ainsi, lorsqu’il filme Treblinka, et l’arrivée des wagons sur la rampe du camp, cherche-t-il à « (…) habiter le regard de ceux qui allaient mourir. » Toujours ce regard associé à la mort.
 
Mais l’autre affaire de sa vie fut sans aucun doute l’amour, nous évoquant alors cette longue relation quasi maritale avec Simone de Beauvoir, dit le Castor ; ou d’autres amours encore, comme celui avec la grande actrice de théâtre Judith Magre. Mais retenons ici la rencontre avec Kim Kum-sun en Corée du nord. Infirmière de son état, vêtue du costume traditionnel, elle venait lui administrer quotidiennement dans la fesse une dose de vitamines. Ils ne se parlent pas. Ils ne se regardent pas. Et comment le pourraient-ils puisque les gardes locaux sont constamment présents. Seulement, le 7ème et dernier jour, elle arrive seule, habillée à l’européenne, « (…) d’une insolente et insolite beauté. » Cette fois-ci ils se regardent. Ils s’embrassent avidement et férocement. Mais le temps presse, on ne va pas les laisser seuls. Un rendez-vous est fixé, une rencontre a lieu, mais impossible d’échapper à la surveillance dans ce pays sous dictature. Leur amour est donc impossible. Tout juste pourra-t-elle offrir à son regard « (…) deux seins hauts, bruns, fermes, et sous le gauche, une terrible et profonde entaille calcinée qui balafrait son torse, prononçant à la coréenne un seul mot universel : napalm. » Et Lanzmann de confesser : « Pétrifié, bouleversé, condamné à l’immobilité par la situation, je lui vouai soudain un amour fou, comme de chevalerie, prêt à tout pour prendre sur moi ses souffrances passées et conquérir le saint Graal. » Ils se reverront le lendemain, toujours dans l’urgence, ayant juste  le temps d’échanger un deuxième et dernier baiser.  
On l’aura compris, Lanzmann, à travers ces mémoires, nous proclame d’abord son amour de la vie. La mort n’en est finalement qu’une composante, un maillon, fût-il essentiel.
 
*Claude Lanzmann, Le Lièvre de Patagonie, Paris, Gallimard, 2009
 
 
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