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vendredi 5 février 2010

Vertigineux Sollers - Fabian Fajnwaks

Fabian Fajnwaks, psychanalyste, membre ECF

 
Discours parfait n’est pas le qualificatif que Sollers appliquerait à son dernier livre, comme on peut le lire ces jours-ci dans les blogs, sites ou critiques journalistiques ou l’entendre dans les émissions littéraires télévisées.
Logos téleios est le titre des Evangiles hérétiques grecs trouvés par hasard sous le sable du désert égyptien par des paysans en 1945. De quoi parle le « Trésor de Nag Hamadi, cette bibliothèque gnostique datant du IVème. Siècle de notre ère ? De la « Puissance de la parole », et de la « résonance du son du Nom », de l’interprétation, et du « mouvement circulaire du temps, qui n’a jamais de commencement »1. Autant dire des termes qui nous intéressent et qui semblent nous parler encore aujourd’hui, 1700 ans plus tard.
A l’instar de ces paysans égyptiens, mais lui, en connaissance de cause, Sollers ramène des textes enfouis dans l’oubli du temps, pour faire vibrer leur corde la plus singulière. Au-delà des fondamentaux Baudelaire, Sade, Rimbaud, Flaubert, Verlaine, Joyce, Breton, Bataille, Céline, toujours abordés sous l’angle du divin détail, comme dans les précédents La Guerre du Goût et Eloge de l’Infini, il y a une lecture passionnante du nihilisme nietzschéen à partir de Heidegger, Heidegger qui écrit « contre toute notion biologisante »2. Remarque de la plus cruciale actualité. Contre la falsification qui est faite de ces deux auteurs, Sollers rappelle que la « seule critique du nazisme est (paradoxalement ?) dans Heidegger et nulle part ailleurs ». Où ça ? Dans sa conférence « Le péril » de 1949, publiée par L’Infini il n’y a pas très longtemps…. Sollers nous signale aussi que de toutes façons, Nietzsche est français (ou chinois), via Voltaire, du fait que « la mort de Dieu, ou le fait que Dieu soit mort se vivait particulièrement mieux en français que dans n’importe quel autre coin du monde » 3
À la fin du livre, vers la page. 825, un dialogue republié de Tel Quel sur « La Trinité de Joyce », dialogue duquel Lacan n’est pas absent, constitue un guide de lecture précieux d’Ulysse. « En écrivant sur Ulysse, Joyce est très habile, il n’est pas là pour prêcher, mais pour faire changer d’époque à l’Inconscient. » L’inconscient du temps de Freud : Remarque si actuelle dans ces temps de retraductions de l’oeuvre freudienne, et de relectures freudo-freudiennes qui voudraient faire oublier que « l’Inconscient a changé d’époque » avec Joyce, et qu’il y eu un Jacques Lacan pour le faire valoir…. Encore une preuve que Sollers est vraiment lacanien ? Ce terme « d’élangues » qu’il évoque avoir proposé à Lacan en 1975 « pour essayer de lui faire comprendre Joyce ». Le français est fait pour cet « élangues » : c’est l’élan et la langue », et Sollers se décale tout de suite de toute francité ou Académisme possible. « L’élangues » : le terme mériterait des précisions, en ceci qu’il semblerait donner à la lalangue sa poussée (Drang) pulsionnelle. Son ami, l’auteur du Bruissement de la langue, ne le récuserait pas…
« Il y a une poétique de Lacan », nous dit-il dans le petit texte « Passion de Lacan », et se demande que devient la psychanalyse à époque où le discours capitaliste bat son plein, sous la souveraineté de la Technique. « Tout serait à tout instant pour oublier la science de la censure inventée par Freud et biologiser ainsi l’essence de l’être parlant qu’on appelle l’homme (désormais fabricable) » 4.
« Marilyn, la suicidée du spectacle » commente l’excellent livre de Michel Schneider sur le mariage entre la psychanalyse et le cinéma à Hollywood dans les années’50. Truman Capote disait qu’en Californie dans ces années-là « tout le monde est en analyse, ou est psychanalyste, ou est un psychanalyste qui est en analyse ». Effectivement c’étaient d’autres temps…. »Freud aurait été étonné de découvrir que « la peste » apporté en Amérique avait attrapé un violent choléra : Cinéma ou vérité de paroles ? Images ou surprise des mots ? Qui va tuer qui ? ». Là où l’annafreudien Greenson s’écarte de plus en plus de la pratique habituelle, voit sa patiente tous les jours pendant plusieurs heures, demande à être présent dans les plateaux pour coacher sa patiente et l’introduit dans sa famille,  « Très peu humain, Lacan l’aurait reçu quelques minutes, au lieu de la materner et la faire déjeuner en famille, il serait resté indifférent à ses films et ses amants, et en soupirant lui aurait demandé des sommes folles pour ses séances (….) Voilà le drame de l’Amérique et peut-être du monde - conclue Sollers - la psychanalyse n’y existe plus parce que le cinéma a pris la place du réel ». Vertigineux Sollers : A lire d’urgence.
Sollers P., Discours Parfait. Gallimard. Paris. 2010. P. 98.
1 P. 218.
2 P. 225.
3 P. 239.
 
 

jeudi 24 décembre 2009

Les petits maux de Mlle Socrate

Jean Reboul, psychanalyste membre ECF

 Mais je ne suis pas psychologue ! dit-elle entre deux sanglots. Deux consultations seulement et elle était à bout de forces. Désemparée. Elève sage-femme en fin d’études, Mlle Socrate s’était présentée dans le service de Gynécologie et d’Obstétrique du C.H.U pour y être admise comme stagiaire. Elle avait sorti d’un grand classeur vert une feuille à l’en-tête de son Ecole sur laquelle était imprimé le titre de son mémoire : « Les petits maux de la grossesse ». Stimulé par l’intérêt clinique de son thème de travail, peut-être aussi par la résonance de son patronyme, j’acceptai aussitôt la qualification de « Maître de stage » et je l’invitai à commencer sur le champ.
 
La première patiente, enceinte de vingt quatre semaines environ se plaignait de son ventre. De sa grossesse, elle n’en disait rien. Mais elle parlait de sa douleur. De sa douleur et de ses nausées. Elle avait « un besoin impérieux de rejeter ». Ou plutôt, précisait-elle, « une envie d’une grande violence ». Je la laissais s’exprimer laissant à plus tard les indispensables précisions de la surveillance biologique de la gestation.
Elle parlait. Avec ses mots. Je regardais de temps en temps Mlle Socrate qui avait sorti un bloc note et un crayon. Elle était pétrifiée. La page restait blanche, comme sa blouse et comme son visage. Tout était lisse, uniforme.
Je risquai quelques brèves interventions : j’attendais, chez mon élève, une réaction, un mouvement. Pas même. Mais j’espérais.  
Quand j’évoquai le père il se passa enfin quelque chose. La pointe « bic » que la sage-femme tenait dans sa main droite descendit jusqu’à la feuille mais n’y imprima qu’un point. Aucune écriture ne prit corps.
 
Le signifiant « père » avait ouvert une brèche dans le discours de la patiente. Elle racontait :
Il part très tôt le matin. Les journées sont très longues. J’attends. Mais quand il rentre, sa présence ne m’apaise pas non plus.  L’homme, expliquait-elle, s’était « détaché ». Il s’était éloigné dès les premières semaines de la grossesse. Il avait même dit qu’il ne pourrait plus s’approcher de ce corps nouveau. Alors elle attendait, sans comprendre. Et le soir, quand il rentrait, les douleurs et les nausées se manifestaient avec plus de violence encore. Elle trouvait les mots qu’il faut, les siens, pour dire que celui qu’elle avait choisi fuyait la place que sa fonction lui désignait: Je l’attends toujours où il n’est pas, disait-elle. Sans lui, je ne peux être mère, mais avec lui, maintenant, je ne le peux pas non plus. Que vais-je faire ?
 
Le « don de la parole »
Comment naître s’il manque une parole de reconnaissance ? Elle savait, cette femme, que le père fait don de la Parole et qu’il en est ainsi de la transmission du désir. Elle nous demandait d’accueillir sa présence, car la présence en appelle à un commencement : et ce moment privilégié est pétri de mots et de corps et de sexe. En ce temps et ce lieu où la parole advient quand on accepte d’être le témoin de ce temps de l’origine. Comment la jeune sage-femme peut-elle entendre, de sa place, que pour recevoir l’appel d’un patient il faut lui offrir notre aptitude à nous interroger pour « savoir ce qu’il veut faire croire » 1 ?
 

J’aurais voulu dire à Mlle Socrate : qu’être dans le domaine de la parole, aujourd’hui, c’est entendre qu’une femme enceinte désire être reconnue, qu’être dans le domaine de la technique, c’est aussi accepter sa dimension profonde en respectant le corps par un examen attentif avant de le livrer à l’évaluation instrumentale,

 
 
 
que la conception, la naissance n’ont rien à attendre de la technique quand elle évalue, calcule et programme. Quand elle affirme un savoir nouveau : celui qui ne tient aucun compte de la vérité et dont une visée frénétique des résultats ne laisse aucune place pour le manque. J’aurais souhaité transmettre à Mlle Socrate qu’on ne peut interroger son désir de soigner et de « guérir » par l’objectivité et la certitude.

Et transmettre c’est aussi témoigner : au moment de l’examen, j’invitai la jeune sage-femme à s’approcher pour y participer. Mais elle était déroutée. Elle posa ses mains sur le ventre rond. D’abord avec hésitation, après avoir jeté un coup d’œil furtif au « monitoring » que je n’avais pas sollicité. L’utérus était « tonique », il est vrai. Mais un relâchement s’exprimait très vite quand les mains allaient à sa rencontre. Et le col utérin ne présentait aucune béance.
Pour entendre le cœur de l’enfant j’écartai le doppler fœtal dont le souffle métallique chante, pour tous, le même refrain. Je choisis le bouche à oreille du stéthoscope :
Et nous avons écouté, un par un, parce que nous étions invités à entendre ce signe initial d’un échange. parce que c’est dans le regard de l’autre que l’être humain «s’apprendra
comme corps », et parce que c’est dans l’autre qu’il apprendra, aussi, avant le langage, à reconnaître son désir. (2) Accepter cette première rencontre avec l’enfant d’homme, c’est aussi accepter d’entendre qu’un bruissement de vie peut devenir parole. Parole, moyen d’être reconnu, dit Lacan. Parole qui est là « avant toute chose qu’il y a derrière. Et, par là, elle est ambivalente, et absolument insondable ». (3) Et ce mirage premier nous assure que nous sommes entrés dans son champ. Sans cette dimension, ce matin, notre communication ne serait qu’un mouvement mécanique.
 
Le danger
 
Après le départ de la jeune femme, je dis simplement à Mlle Socrate que la clinique est une source féconde, toujours recommencée, qui nous enseigne et toujours nous interroge. Et qu’être au plus près de la technique ne nous dispense pas d’accueillir une demande avec respect. Elle éclata encore en sanglots, balbutiant toujours : « mais je ne suis pas psychologue ! ». Puis elle sortit une liste de son classeur vert, avec précipitation. Presque avec frénésie. Une liste, précisa-t-elle, avec 120 questions. Il fallait y répondre par « oui » ou par « non ». Cette forclusion du discours fermait tout horizon. Mais j’appris bien vite qu’il en était de même au plus haut niveau de l’institution. Ce qui témoignait, pour mon élève, dans le contexte où elle évoluait, d’une résistance incurable. Le lendemain, mon chef de service me précisa qu’il avait lui-même libellé le titre du mémoire et que « les petits maux », pour lui, ne comportaient aucune ambiguïté. Il faudrait donc en rester là. Certes, il entendait bien que le travail que je proposais était intéressant. Il conclut, avec amitié, qu’il m’accordait toute sa confiance. J’étais informé.
 
Mlle Socrate ne se présenta pas à la consultation suivante. Mais je reçus un appel téléphonique à l’heure de notre rendez-vous. La responsable des études de l’Ecole, elle-même, me demanda de mettre un terme à des initiatives qui entravaient les projets de travail de l’institution. Elle s’était adressée à moi, me dit-elle, pour une fonction précise : l’accueil d’une élève sur un terrain de stage. Il n’avait jamais été question de changer l’ordre établi. Elle précisa qu’une liste avait été remise à la stagiaire et que des réponses devaient être enregistrées. Le ton du propos ne laissait point d’espace pour un dialogue. Je répondis donc, courtois mais abrupt, que je ne serais point le complice d’une attitude trop éloignée de mon éthique. Ainsi s’éteignit ma brève rencontre avec la sage-femme Mlle Socrate.
Elle trouva un autre lieu d’accueil, dans le même service. Je la croisais dans les couloirs. Mince, transparente. Un crayon dans la main et la liste dans l’autre. Je la surpris, un jour, courant derrière la question : - Avez-vous des nausées ? - Combien de fois par jour ?
Elle marchait, absente, les yeux rivés sur les cases vides. La répétition de cette insistance à remplir était devenue son symptôme. Elle maigrit. Devint plus pâle encore. Sa poitrine se creusa et son dos s’arrondit. Elle portait les bras ballants lourds comme des balanciers plombés, rappelant celui de la pendule  des « Vieux » dans la chanson de Jacques Brel :
 
« Qui dit Oui
Qui dit Non
Qui dit Oui
Qui dit Non »
 
Elle paraissait aussi plus grande. Comme si elle s’était allongée. Et cette métamorphose lui enlevait tout souffle de vie. C’est cela. Elle s’était allongée, comme une liste. Car la longue liste, elle l’était devenue…L’histoire de Mlle Socrate doit être reçue comme un cas clinique. Et non comme l’illustration généralisable de la formation des sages-femmes : j’ai pour elles le plus grand respect et les qualités professionnelles dont je peux témoigner tous les jours dans ma pratique ne sont plus à démontrer. Le cas illustre, pour tous, un danger menaçant dont nous devons nous préserver.
 
1 Lacan J., Le Séminaire, Livre I, Les écrits techniques de Freud (1953-1954), Paris, Seuil, 1975, p.264.
2 ibid, pg 193
3 ibid, pg 264
 
 
 
 
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