vendredi 1 avril 2011
Un mot sur Virginia Woolf, l'écriture, refuge contre la folie - Stella Harrison
Stella Harrison, psychanalyste, membre ECF
Ce livre est né de brindilles vigoureuses, craquantes, comme celles qui alimentent des heures les âtres les plus récalcitrants : un brin de phrases.
Jacques - Alain Miller, le 14 janvier 2009, évoquait dans son cours le stream of consciousness, « flux de conscience », de la fin du XIXe siècle, début du XX e, genre littéraire auquel s'était adonnée, après Joyce avec Ulysses, Virginia Woolf avec Mrs Dalloway.
Il déclarait, que la schizophrénie de Virginia Woolf n’était pas encore assez avancée dans ce « gentil roman ».
Cet ouvrage collectif, sorti en librairie ce 24 mars 2011 aux Editions Michèle, Collection "Je est un autre", rassemble neuf textes, et veut éclairer la singularité des écritures de Virginia Woolf. Jacques Aubert, qui dirige la nouvelle traduction de l’œuvre romanesque de Virginia Woolf pour la Pléiade en 2012, m’a fait l’honneur et le plaisir d’en écrire l’avant-propos. Plusieurs collègues de notre Champ y participent.
Un jour, il s’est imposé à moi de lire convenablement, proprement, c’est-à-dire dans « lalanglaise », comme le dit Lacan dans Encore, Virginia Woolf, puis d'écrire sur elle, et, enfin, de donner envie d’écrire sur elle ; c’est l’été, chaud !, 2010.
Mais enfin…nous sommes en mars 2011 !
Eh oui, « ça ne cesse pas de ne pas s’écrire » : ce 22 mars 2011, J.-A. Miller nous dit que « l’écrit dans le langage peut s’autonomiser » et il évoque l’isolat de l’écrit dans le langage, puis, du rapport sexuel, il rappelle que celui-ci ne peut pas être écrit, « l’écriture est la mesure de l’existence ».
Qu’a fabriqué, avec tant de souffrance, Virginia Woolf en écrivant, et sa vie durant ?
I am so composed that nothing is real unless I write it .
Je suis faite de telle sorte que rien n’est réel que je ne l’écrive », écrit Virginia Woolf (1882- 1941) en 1937.
Lisons en l’instant Jacques Aubert à la page 170 de la revue La Cause freudienne, n°76 : « Virginia Woolf : qu’il n’y ait pas de rapport sexuel l’insupporte ; Il lui faut dire comment il n’y en a pas, en reprenant et en maniant ces deux objets qui la persécutent, le regard et la voix. Comment et pourquoi il n’y a, à divers niveaux, que de l’équivoque, en introduisant dans la fiction biographique et dans l’histoire – la sienne pour commencer, contre elles, la voix de l’écriture poétique. »
Cet ouvrage collectif s’essaie à des réponses, à des avancées sur ce point.
Il faut savoir que le titre du livre, trouvé après des semaines d’hésitations des auteurs, par Philippe Lacadée, qui dirige la collection "Je est un autre", (au coeur du Journal d’adolescence de Virginia Woolf), est un titre hardi : écrire, en effet, n’a pas solidement apaisé la certitude de Virginia de « redevenir folle », hantise confiée à son mari dans sa dernière lettre avant qu’elle ne se suicide.
1 Ouvrage collectif, sous la direction de Stella Harrison, sortie le 24 mars 2011, éd. Michèle, Paris.
Posté
par [Dario Morales ]
à 09:12
vendredi 2 juillet 2010
Le style dans la psychose ou l'équarrissage du langage - Bruno Miani
Bruno Miani, psychanalyste, membre ECF
Ce terme de réhabilitation, détourné de ses usages judiciaire, religieux ou moral et introduit actuellement dans le champ des psychoses, n'en paraît pas pour autant débarrassé de son parfum originel.
Ce remugle entêtant qui persiste malgré des rinçages et essorages théoriques successifs, témoigne surtout de l'épuisement et de l'imprécision des outils conceptuels quand ceux-ci ne sont pas fondés sur la clinique, mais sur le seul préjugé moral, ou le bon sens.
Le bon sens, ou encore le sens commun parce qu'il est le mieux partagé par tous, ce sont aussi ces idées reçues dont Gustave Flaubert, faute d’avoir pu en établir le dictionnaire, les avait incarnées dans le personnage de Monsieur Hormais, véritable héros moderne, à vouloir s'en draper pour soulager son prochain1.
Or ces idées reçues trouvent la limite de leur efficace quand il s'agit de la psychose.
Celle-ci, et c'est sans doute son malheur, demeure imperméable aux idées reçues et elle reste peu sensible à l'humour involontaire que suggèrent les tentatives ingénues de notre scientifique pharmacien.
C'est une telle extériorité de la psychose qu'avait déjà raté le mouvement anti-psychiatrique des années 70, en faisant du fou le réceptacle de tout ce que la société ne pouvait pas contenir dans ses propres limites.
Guide spirituel, gourou, shaman etc., il est remarquable d’observer que l'anti-psychiatrie invitait en son temps à un voyage à travers la folie2 qui offrait à "l'homme normal" la pure et simple réhabilitation de tout ce dont la société capitaliste l'aurait dépouillé. A l'instar de Walt Whitman ou de Henry Thoreau, icônes ressuscitées des années 70, le fou devenait donc à son tour cette véritable instance réhabilitatrice qui assurait à l' "homo societatis", l'illusion d'un état premier.
Si Freud fut un moment tenté par une telle assimilation du malade mental, du primitif et de l'enfant, toute son oeuvre cependant s'y opposait.
Si Freud fut un moment tenté par une telle assimilation du malade mental, du primitif et de l'enfant, toute son oeuvre cependant s'y opposait.
Car, l'idéalisation de la folie n'a jamais été la position de la psychanalyse qui, dès le départ, introduisait une nuance dans cette approche simplifiée de la psychose où l’idéalisation apparaissait en réalité comme la manière moderne de stigmatiser à nouveau la folie.
Mais c'est un autre décentrement auquel nous invite la psychanalyse en soutenant que ce point étrange, ce "kakon" irréductible qu'avait déjà cerné le psychiatre Guiraud3, est en réalité produit par le langage lui-même dont le sujet est affecté dès l'origine.
C'est ce qui se constate au quotidien dans les cures psychanalytiques : au fur et à mesure que le sujet parle, se met à consister parallèlement cet irréductible au langage mais qui est cependant produit par le langage même.
C'est déjà ce qu'avait repéré Freud comme obstacle à la terminaison d'une cure4 et c'est aussi ce que théorisera Jacques Lacan sous le nom d'objet a.
Dès lors pour la psychanalyse il n'y a pas d'autre traumatisme que celui qu'introduit le langage lui-même.
C'est à ce traumatisme du langage que s'affrontent, sous les modalités du refoulement et de la forclusion, aussi bien le névrosé que le psychotique.
En cela, la névrose comme la psychose peuvent-elles apparaître comme des modes de défense face à ce réel produit et délimité par l'introduction du langage chez le sujet.
Mais dans le cas de la psychose, il faut ajouter cette précision que pour le schizophrène tout le symbolique du langage est réel5. Dès lors, si on accepte de reconnaître la psychose comme un mode de défense face au réel, il s'agira moins de vouloir thérapiser le sujet psychotique ou de prétendre le réhabiliter, ce qui relèverait d’une démarche d’évitement de ce réel incurable, mais il s’agira de s'en faire le " secrétaire" appliqué comme pouvait le suggérer Lacan dès le début de son enseignement6.
Il s'agira de se faire le secrétaire de ce travail incessant auquel le sujet psychotique est déjà à la tâche afin de se soulager de ce réel qui l'assaille en permanence que ce soit sous la forme de voix obsédantes ou des hallucinations persistantes. Ce travail du psychotique, la plupart du temps inaperçu des âmes pieuses, est d'autant plus varié dans ses manifestations que le sujet psychotique n'a pas à sa disposition, comme le névrosé, la solution universelle du "prêt-à-porter oedipien".
En effet, faute de ce capitonnage du sens qu’offre le Nom du ¨Père et dont bénéficie le névrosé, il ne reste au psychotique que la solution du "sur-mesure" pour limiter le réel.
C'est un tel travail propre au psychotique que déjà Freud introduisait quand il interprétait le délire du psychotique "comme un processus restitutif de guérison" 7.
Nous avançons que le but de ce travail acharné que s'impose le sujet psychotique est la production d'un style qui lui sera propre et qui sera pour lui un élément sinon de guérison du moins de stabilisation.
Pour introduire cette question de la pertinence du style dans la psychose, je ferais d'abord référence à l'ouverture des Ecrits de Lacan où en 1966, il choisissait de placer son oeuvre sous l'égide non du concept mais sous celle du style en précisant que "le style c'est l'homme même".
Mais l'adresse à l'Autre suffit-elle à faire style?
Non, nous dit Lacan 8, car le style nécessite l'effacement à la fois du sujet qui en est le porteur et de l'Autre à qui il s’adresse : le style commence quand il n'y plus la garantie que peut offrir habituellement l'Autre au sujet qui parle.
Disons le plus radicalement: le style surgit quand le sujet n'a plus d'autre garantie.
Une autre volonté que celle de s'adresser à l'Autre serait en jeu dans la manifestation d'un style et celui-ci ne serait pas seulement l'expression d'un vouloir dire. Autrement dit, dans le style d'un sujet, se profilerait une autre volonté qui se spécifierait de ne pas s'adresser à l'Autre.
Ainsi l'art d'écrire, par exemple relèverait aussi de ce vouloir particulier qui serait le vouloir jouir de l'écriture, c'est ce que Lacan plus tard nommera la jouissance de la lettre 9, mais que dés 1966, il repérait comme ce qui constitue le style du sujet, seule garantie qui demeure devant l'incertitude de la place de l'Autre.
Pour Lacan, ce n'est donc ni le sujet, ni même l'Autre, mais seulement l'objet qui va répondre à la question du style. Un tel objet sera la condition même de la possibilité d'un style pour un sujet qui va s'y soumettre en s'effaçant, car pour la psychanalyse c'est seulement au niveau de la pulsion que le sujet peut trouver sa propre garantie et non dans son rapport à l’Autre. C'est en cela d'ailleurs qu’une cure psychanalytique n'est pas une psychothérapie qui trouve sa garantie dans le seul rapport intersubjectif.
Essayons de donner les coordonnées du style chez des sujets psychotiques. Il s'inscrirait donc entre un vouloir dire qui supposerait l'Autre à qui l'on s'adresse et un vouloir jouir qui implique un objet (de jouissance) qui reste en dehors de toute adresse.
On peut aussi s'apercevoir qu'une définition aussi restreinte de la stylistique implique une différence radicale, selon que nous situons le style dans la névrose ou dans la psychose.
En effet, ce que nous appelons l'objet et qui fonderait un style, est à situe différemment selon que nous sommes dans la névrose ou dans la psychose. Dans le premier cas, l'objet est d'emblée situé par le névrosé du côté de l'Autre et c'est d'ailleurs ce qui le lui rend aimable et qui fonde la possibilité d'un transfert psychanalytique. Or dans la psychose, ce que nous nommons l'objet est à situer du côté du sujet lui-même. D'où les voix, les hallucinations et les persécuteurs qui témoigneraient de cette volonté que le sujet psychotique peut ressentir comme extérieure, mais qui s'acharnerait à vouloir le dessaisir de cet objet qu'il aurait en quelque sorte dans sa poche, pour reprendre une expression familière de Lacan à ce sujet.
Nous poserons d'abord la question de ce qui autorise à parler de style à propos du sujet psychotique?
Dans une très belle intervention lors d'un Colloque sur le traitement des psychoses en 1987, Jacques-Alain Miller pouvait à ce sujet remarquer que: "La voie que Lacan indique pour le traitement de la psychose passe par ce trait qui est central chez Schreber et qui est le trait de création" 10.
Disons simplement que dans la psychose il s'agit d'une autre création que la création poétique ou artistique, et c'est précisément à cette autre création que Lacan donnera à la fin de son enseignement son nom de sinthome 11.
Mais parler de style dans la psychose fait d'emblée difficulté tant l'adresse à l'Autre est ici relative, puisque l'objet qui fait habituellement le style reste profondément attaché au sujet psychotique au point que cet objet peut lui demeurer particulièrement opaque.
Je dirais que c’est cette proximité de l'objet qui fait précisément la particularité du style dans la psychose.
En effet, ici, le style sera moins la volonté de s'adresser à l'Autre en s'affichant devant lui, comme chez le dandy ou même le modiste, mais il s’agirait plutôt
d’une tentative de dégagement de cet objet qui est sans cesse réclamé au sujet psychotique par les voix ou les hallucinations, autrement dit cet objet qui est sans cesse exigé par l'Autre persécuteur.
Nous faisons l'hypothèse que, grâce au travail du style, le sujet psychotique cherche moins à rendre lisible cet objet qu'à tenter surtout de le circonscrire.
Cela peut se repérer si on est attentif à son travail incessant sur la langue à l'instar par exemple de ce travail continuel d'écriture qui fait l'oeuvre d'un James Joyce 12.
Ce travail sur la langue qui caractérise le schizophrène, décrit précisément le rapport du sujet psychotique avec son objet.
Comment s'opère concrètement un tel travail stylistique dans la psychose ?
Pour avancer sur cette question, on peut s'aider de la définition du style que donne le linguiste Roman Jakobson.
On s’aperçoit en effet que pour Jakobson il y a style quand un message n'est plus adresse à l'Autre mais quand il est seulement "envisagé pour son propre compte" 13. Et Jakobson ajoute que le style, c'est "une hésitation entre le son et le sens".
Autrement dit, le sentiment du style apparaît quand la phrase devient à elle-même sa propre référence. Dans le travail du style, le sujet opère une véritable restriction sur le message afin de ramener au minimum tout ce qui dans la phrase pourrait faire équivoque.
Grâce à la définition qu’en donne Jakobson, on peut s’apercevoir que le style est conçu comme volontairement pauvre. Le style est donc cet appauvrissement décidé par le sujet qui s'y voue.
Or, c'est précisément pour cette raison que la production d'un style peut avoir toute son importance dans la psychose, là où le sujet psychotique a affaire essentiellement au signifiant c'est-à-dire à l'équivoque.
On peut faire en effet l'hypothèse que la restriction du champ d'activité, l'appauvrissement relationnel, l'effilement progressif de la parole qui sont autant de processus souvent observables dans la psychose, ne relèvent pas d'un déficit quelconque, mais que tout cela est, chez le psychotique, seulement affaire de style.
Donc, si on considère qu'une langue est toujours un mode singulier de faire équivoque, alors on s'aperçoit que le style dans la psychose, c'est très précisément ce qui permet au sujet psychotique de faire obstacle à l'équivoque.
Nous faisons l'hypothèse que le sujet psychotique, grâce à son travail continuel, se voue à limiter "l'incommensurabilité de la langue", (selon l’expression de Milner) et nous ajouterons que cette limitation volontaire de la langue, c'est justement ce que l'on peut appeler ici un style.
Ce style s'obtient ni par une munificence imaginaire du personnage, ni par les particularités exubérantes d'une apparence, car tout cela ne serait que simple adresse à l'Autre, ce qui n'a pas cours ici car cet homme est psychotique.
Ici, plus sérieusement, le style s'obtient par la constriction volontaire de la langue où il s'agit de la débarrasser de toute équivoque. Il s'agit aussi de la soulager de ce "double langage" qui l'infiltre continuellement. Il s'agit enfin d'atteindre ce que Lacan appelle "lalangue".
Le style s’obtient alors par un véritable équarrissage de la langue qui fait alors surgir la « lalangue » soit cette part du langage qui ne s’adresse pas à l’Autre, mais qui signale la jouissance de la langue propre au sujet.
C'est à cette tâche permanente que le sujet psychotique consacre l'essentiel de son temps en acceptant d'y associer une limitation volontaire de son champ d'activité, ainsi qu'une restriction de ses intérêts personnels ou même de ses relations elles aussi de plus en plus diminuées.
1-Flaubert G, Madame Bovary, Livre de Poche.
2- Barnes M, Berke J, Un voyage à travers la folie, Editions du Seuil, Paris, 1971.
3- Guiraud P., Cité par J. Lacan in "Introduction théorique aux fonctions de la psychanalyse en criminologie", in Ecrits, Seuil, Paris, 1966.
4- Freud S, "Analyse finie et infinie" in Résultats, idées et problèmes, II, PUF, 1985.
5- Miller J-A., "La clinique ironique", Actes de l'Ecole de la Cause freudienne.
6- Lacan J., Le Séminaire, Livre III "Les psychoses" texte établi par J-A. Miller, seuil, Paris, 1981.
7- Freud S., « Le président Schreber »in Cinq psychanalyses, PUF.
8- Lacan J., Ecrits, Paris Seuil, 1966.
9- Ibid p9.
10-Lacan J., "La question préliminaire à tout traitement possible de la psychose" in Ecrits, Seuil, Paris, 1966.
11- Miller J-A., "La leçon des psychoses", p 144, Actes de l'Ecole de la Cause freudienne, 1987.
11- Miller J-A., "La leçon des psychoses", p 144, Actes de l'Ecole de la Cause freudienne, 1987.
12- Lacan J., Le séminaire, Livre XXIII "Le sinthome", texte établi par J-A. Miller, paris, Seuil, 2004.
13- Ibid.
Posté
par [Dario Morales ]
à 10:37
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mercredi 20 mai 2009
L'actualité du style dans la psychose - Bruno Miani
Bruno Miani, psychanalyste, membre ECF
« L'art peut atteindre le rang du symptôme », ainsi répondait Lacan à ses auditeurs en 75 (1). Projet étonnant qui prend à rebours la thèse classique de la sublimation en psychanalyse qui soutient une distinction radicale entre l’issue artistique et la production symptomatique.
Pour m'éclairer sur un tel renversement, je suis revenu à la question du style, à laquelle Lacan dès 1966 avait référé ses propres Ecrits ; Ainsi, parodiant Buffon, Lacan pouvait dire en ouverture: « le style c'est l'homme même ».
Tout en précisant que si le style est commandé par l'Autre à qui s'adresse le sujet qui écrit, cela ne suffit pas à faire un style.
Dès 1966, Lacan propose une définition du style qui néglige le sujet pour se centrer sur l'objet comme condition de possibilité d'un style quand le sujet accepte de s'y soumettre en s'effaçant.
10 ans plus tard, l'avancée de Lacan le conduit à définir le symptôme comme ce qui peut « se rebrousser en effet de création ». Le symptôme n’est plus seulement le substitut d’une satisfaction empêchée, il devient aussi l'invention qui est propre au sujet.
C'est cette dimension créative du symptôme que je voudrais cerner à propos du style dans la psychose.
En effet, si la psychose est l'effet d'une forclusion, et si le sujet psychotique est celui qui rejette toute forme d'identification, alors cela implique nécessairement chez le psychotique l'invention et la création, là où précisément le sujet névrosé se soutenait de l'identification.
C’est déjà ce que remarquait Jacques-Alain Miller en 1987, quant il soulignait que: « La voie que Lacan indique pour le traitement de la psychose passe par ce trait qui est central chez Schreber et qui est le trait de création ».
Ce trait de création est l’effet d’un travail sur la langue où se profile le style qui en témoignera.
Comment se construit ce travail du style dans la schizophrénie ?
Partons d'une définition du style proposée par Roman Jakobson : il y a style dit-il, quand le message n'est plus adressé à l'Autre mais lorsqu'il est seulement « envisagé pour son propre compte ».
Il y a style quand la phrase devient à elle-même sa propre référence.
Donc, le style n'informe pas, il ne dit pas, mais il fait seulement signe d'une présence. Le style est donc ici volontairement pauvre, le style est cet appauvrissement décidé par le sujet qui s'y consacre.
Le style donc opère par restriction de tout ce qui dans la phrase pourrait faire équivoque. Or qu’est ce que l’équivoque ?
A la fin de son enseignement, le dédoublement qu’opère Lacan entre langue et langage le conduit à mettre en relief ce qu'il appelle « lalangue », c'est à dire selon la définition qu'en donnera le linguiste Jean Claude Milner « ce qui est en toute langue, le registre qui la voue à l'équivoque".
Milner ajoute: « nous savons comment parvenir à lalangue: en déstratifiant, en confondant systématiquement son et sens, mention et usage, écriture et représenté ».
N'est ce pas exactement ce que fait par exemple James Joyce avec la langue?
Son oeuvre n'est-elle pas strictement une mise en ordre systématique de la langue?
Quand Joyce tord le signifiant pour l'infiltrer dans le signifié au point d'en saturer le sens, quand il obtient ainsi une écriture hors sens, il cherche à suppléer à ce qui n'a pas eu lieu pour lui, il crée la possibilité non d’un sens mais d’un ordonnancement rigoureux de la langue par l’écriture.
Joyce y parvient en bannissant l'équivoque signifiante grâce à l'exhaustion permanente de toutes les équivoques qui sont inclues dans le signifiant.
Son oeuvre ultime, Finnegans wakes témoigne de cette création par épuisement du signifiant. Cet ordre qui est particulier à l'écriture joycienne est le signe du rebroussement du symptôme en effet de création: le style obtenu offre à Joyce un passage possible du S1au S2 sans être encombré par le sens qui, à la différence du névrosé ne lui est d'aucun soutien.
Voici ce que Joyce répondait quand on l’interrogeait sur son travail: « J’ai travaillé toute la journée dit Joyce- Cela veut-il dire que vous avez beaucoup écrit?- Deux phrases dit Joyce-Vous cherchiez le mot juste?-Non dit Joyce. Les mots je les ai déjà. Ce que je cherche c'est la perfection dans l'ordre des mots de la phrase. Il y a un ordre qui convient parfaitement. Je crois l'avoir trouvé. Vous pouvez voir par vous même combien il y aurait d'autres façons de les arranger ».
Je résumerais ainsi: si une langue est toujours un mode singulier de faire équivoque, alors le style dans la psychose, est cet ordre rigoureux qui permet au sujet psychotique de faire obstacle à l'équivoque signifiante à laquelle le confronte en permanence sa psychose.
C'est à cette tâche que semble en effet se consacrer ce jeune patient, quand ses hallucinations verbales sont venues justement dénuder cette équivoque sexuelle de « lalangue » qui est incluse dans le langage.
A l'instar de Joyce qui se voulait fils de ses propres oeuvres, ce jeune homme m'avait déclaré d'emblée: « Je veux vivre à fond de ce que je crée ».
Il vivait donc en ville, mais il s'était retiré des circuits mondains ainsi que des activités professionnelles; Il occupait en toutes choses une place subalterne: une légère activité bénévole, peu de vie mondaine, quelques rares sorties et des rapports très distancés avec les femmes, tout cela faisait la parcimonie rigoureuse de son quotidien.
Cela lu permettait de se consacrer entièrement à ce qu'il considérait comme son art: peindre, écrire, chanter, jouer de la musique, tout cela l'occupait beaucoup car il plaçait ses activités sous l'égide d'une création continuelle où l'Autre avait peu de place ; en effet, s'il produisait beaucoup, il se produisait peu.
Ce jeune homme plutôt prudent avait donc été assailli par des voix hallucinées quand il s'était retrouvé délogé de la place très platonique qu'il s'était assuré depuis longtemps auprès d'une jeune femme qu'il savait sexuellement très occupée ailleurs.
Ces voix le préoccupaient parce qu'il devait répondre à celles d'entres elles qu'il appelait « les mauvaises voix »; Il avait ainsi baptisé certaines voix hallucinées qui portaient avec elles ce qu'il appelait une sorte de « double langage ». En effet, il disait que « la mauvaise voix » c'est la voix qui comporte ce qu'il nomme « l’équivoque », c'est-à-dire la présence du sexuel dans la voix qui s'adresse à lui : « équivoque » désigne ainsi chez ce jeune homme le retour du sexuel forclos sous la forme de la voix réelle.
"Equivoque" désigne aussi la dimension traumatique du signifiant auquel il s’affronte dans l'hallucination verbale. C'est donc par cette « équivoque verbale », c'est-à-dire par cette énonciation sexuelle, qu'il se sent visé par la voix, même s'il ignore ce qu'elle veut de lui. L’équivoque le met donc sans cesse en demeure d'avoir à lui répliquer.
La réplique consiste en une évacuation du sens sexuel.
Ainsi lors d'une partie de ballon quand il doit se saisir de la balle, une voix lui dit: »Tu vas la prendre », ce qui pourrait automatiquement signifier : « Tu vas (la) prendre (sexuellement)...la fille », ce qui l'oblige aussitôt à contrer l'équivoque en prenant la balle réelle.
Si la phrase s'interrompt sur le signifiant "prendre" c'est le signe que ce mot peut s’ouvrir à tous les sens et donc au sexuel. Cette équivoque lui fait donc signe que le “double langage ” pourrait s'infiltrer dans la langue même.
A ce moment, le mot entendu paraît lui échapper, le mot serait de l'Autre qui lui parle par les voix; Alors, l'équivoque leste la voix d’une charge libidinale qui la rend opaque. Cela nécessite donc sa réplique non au niveau du sens qui fait impasse pour lui, mais dans ce travail de bannissement réel de l'équivoque signifiante.
Ce jeune homme consacre donc l'essentiel de son temps à un véritable équarrissage de lalangue. Ce travail sur la langue se complète d'une limitation conjointe de ses activités ainsi que de ses intérêts personnels ou même de ses relations, elles aussi volontairement restreintes. Cette restriction généralisée n'est donc pas ici déficit mais affaire de style.
Le style lui permet de mettre en ordre sa vie en effectuant dans le langue cette opération de séparation entre le langage et lalangue ; Cette séparation lui permet en outre de cerner la place même de l'objet: il lui donne ainsi consistance tout en le préservant du sens imposé par les voix. Grâce à cette opération stylistique d'effacement de l'équivoque, il crée une forme. C’est donc un style en acte, un véritable work in progress, à condition de préciser que cette action est surtout « effacement », ce qui est, rappelons-le, la définition même du style.
(1) Lacan J., Le Séminaire, Livre XXIII, le Sinthome (1975-1976). Cf. la leçon du 9/12/1975.
Posté
par [Dario Morales ]
à 09:18
lundi 9 février 2009
Souffrance à rééduquer ? - Dominique Fabre Gaudry
Dominique Fabre-Gaudry, psychanalyste, ECF
Depuis quelques années sont apparus une série de catégories des troubles (dyslexies, dyspraxies, dyscalculies,…) qui viennent réduire les souffrances de l’enfant à un dysfonctionnement à rééduquer. Dans le Séminaire, L’éthique de la psychanalyse, Lacan remarquait que les « psychanalystes de l’enfant » sont souvent amenés à « empiéter sur le domaine de l’éducation et à opérer dans la dimension d’une orthopédie, dans un sens étymologique ». Il référait cette orientation à l’éthique d’Aristote qui est une « science du caractère » : une formation du caractère par « habitudes, dressage, éducation ». « La vertu morale […] est le produit de l’habitude ». A cette orientation il opposait « les traumas et leur persistance » c’est à dire « un repérage […] par rapport au réel »(1).
Aujourd’hui, force est de constater que l’orthopédie est l’orientation dominante dans le champ de la psychiatrie de l’enfant. Une collègue du CMP vient de recevoir un garçon de dix ans, avec un diagnostic de « dyspraxie visuo-spatiale » et une indication de « rééducation avec ergothérapeute ». Dans le dossier qui nous est transmis, trois pages d’une succession de résultats de tests et pas un propos de ce garçon ! L’intention se lit clairement quand la psychologue écrit : « J’ai noté quelques réactions immatures, il avait tendance à vouloir jouer. Il avait aussi envie de raconter des faits personnels, j’ai, néanmoins, réussi, très facilement à le recadrer ». Foin d’un enfant qui joue et qui parle ! On peut lire sur le site internet consacré à la dyspraxie visuo-spatiale : « Il est important d’expliquer ces troubles aux enfants et à leur entourage : ils souffrent d’une pathologie que l’on peut nommer et dont ils ne sont pas responsables, ni eux, ni leur famille ». La boucle est bouclée : le symptôme est réduit au silence et la responsabilité du sujet et son implication dans son symptôme sont évacuées.
Pour la psychanalyse, le symptôme d’un parlêtre est une réponse de l’inconscient à un réel et « l’inconscient est un savoir, un savoir-faire avec lalangue »(2).[1] Pour l’illustrer, deux vignettes : une de ma pratique, une de Freud.
Stéphane est né avec une malformation de l’intestin et a subi dix-sept interventions chirurgicales au cours des deux premières années de sa vie. Quand je le rencontre, à neuf ans, il alterne de longues périodes d’apathie, entrecoupées d’exploits soudains et intempestifs où il se met en danger. Il a aujourd’hui onze ans et s’est inscrit à un atelier de théâtre. Son dernier rôle - un torero – l’a beaucoup angoissé. « J’ai joué un… », il ne trouve pas le mot et poursuit : « C’était quand le taureau fonçait vers moi, vers mon ventre, pourtant je savais que les cornes étaient en carton, qu’il n’y avait pas de danger ». Il trouve alors le mot manquant : « J’ai joué un trouillero ». Aussitôt, il s’aperçoit que ce mot, un néologisme, n’est pas le bon. Néanmoins, il sait y reconnaître deux signifiants – trouille et héros – majeurs dans la conduite de sa vie. Cette invention langagière qui condense trouille et torero inclut aussi le trou réel du traumatisme qu’il vient border.
Dans une lettre à Fliess (29-12-1997)(3), Freud évoque M.E., un patient adulte qui a présenté « à l’âge de dix ans un accès d’anxiété au moment où il essayait d’attraper un coléoptère noir (Käfer) qui ne se laissait pas faire ». Freud note que la signification de cet accès demeurait obscure. Or, le patient « traitant du chapitre « perplexité » rapporte une conversation entre sa grand-mère et sa tante » à propos de sa mère, déjà morte à cette époque, conversation d’où « il fallait conclure qu’elle avait longtemps hésité avant de se décider ». Le patient interrompt tout à coup son récit pour reparler du coléoptère Käfer dont il a, depuis des mois, cessé de faire mention et ensuite des coccinelles (en allemand, Marienkäfer) (la mère du patient s’appelait Marie). Le patient éclate alors de rire mais, d’après Freud, interprète faussement sa gaîté à partir du nom savant que les zoologues donnent aux coccinelles. Cependant, la séance suivante, dès le début, il raconte qu’ « il s’est rappelé la signification du Käfer. C’était que faire ? (en français), soit perplexité ».Freud ajoute qu’on peut qualifier une femme de « gentil Käfer » et que la bonne de M. E., objet de ses premières amours, était française et qu’il avait appris le français avant l’allemand.
Voilà démontré le gai savoir de l’inconscient ! Tout est dans ces quelques lignes : l’inconscient structuré comme un langage, pris dans son « motérialisme »(4), l’inconscient qui se donne dans la surprise, la cause sexuelle et le symptôme qui témoigne chez le parlêtre de la rencontre entre lalangue et le corps.
(1) Lacan J., Le Séminaire, Livre VII, L’éthique de la psychanalyse, Paris, Le Seuil, 1986, p. 21.
(2) Lacan J., Le Séminaire, Livre XX, Encore, Paris, Le Seuil, 1975, p. 127.
(3) Freud S., La naissance de la psychanalyse, Paris, P.U.F., 1973, p.213-4.
(4) Lacan J., « Conférence à Genève sur le symptôme ».
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Posté
par [Dario Morales ]
à 08:54