jeudi 18 février 2010
Rien de personnel - René Fiori
René Fiori - membre de l'Envers de Paris
Hyper, ΰπέρ, « au dessus » dit le Bailly. Hyperréalisme, au dessus du réalisme. Très au dessus, à des années-lumière, c’est ce que Mathias Gokalp a voulu pour son film, son premier long-métrage auquel il a donné pour titre : Rien de personnel*. Eviter l’illusion réaliste pour mieux rejoindre « la fiction vraie ». Le scénario est co-écrit avec Nadine Lamari.
Nous sommes en soirée, au début d’une réception. Le flot des invités arrive. Le lieu est un musée. Des masques anciens. Des représentations d’anatomies humaines, autrement dit des écorchés. Petits fours, champagne… Zabou Breitman/Christine Barbiéri, en prêtresse de la communication, déclame les règles (apparentes) du jeu qui va suivre « Je vois que chacun a trouvé son partenaire… ». Dans un décor baroque, le simulacre commence. Les Maîtres-mots : exercice de coaching- cadres-rachat d’entreprise-jeu de rôles (pas drôles) - entreprise pharmaceutique- licenciements- compromission - sauve-qui-peut - (peu peuvent) - délégué syndical – coucherie - vérités - trahison. Mélodie de Chabrier- pour ceux et celles qui n’ont pu saisir, l’année dernière, l’occasion de voir le film en salle : sortie du DVD le 3 février 2010.
Mathias Gokalp faufile le spectateur entre les personnages, les situations, les décors La musique de Fleming Nordkroge discrètement nous apostrophe. Off, elle se pose sur le décorum comme sur les personnages. Etincelles sonores et ludiques qui nappent le brouha-ha de cette soirée organisée par le patron (Pascal Greggory) des Laboratoires Müller, brouha-ha dont elle perfore la fluidité, l’écoulement, le continuum. Elle représente en quelque sorte notre ignorance, elle est aussi notre persona. Le développé du film, par lentes répétitions, par successifs décalages des points de vue, déploie le spectre, la gamme des places qui vont happer untel ou untel, les uns aux autres s’intervertissant. Il y a quelque chose de La loi, de Roger Vailland, dans cette permutation des places. Le délégué syndical (Denis Podalydès/Gilles Bergeret), chamboulé, veut, lui, dire non à ce piège. Pas, peu, de profondeur de champ. Les superbes plans rapprochés focalisent les personnages et leur incrustation dans la foule floutée des nombreux salariés de la firme, à laquelle font écho d’indistinctes conversations hors champs. Le spectateur, en un progressif décalement des points de vue, se découvre des angles aveugles. La consécution des images active un véritable kaléidoscope, celle de la dégradation du sens en non-sens. Celui du travail, de la place de chacun dans son organisation, du rôle que chacun y croyait tenir. Récit d’une lente déstructuration des liens, d’implosion des idéaux. C’est une comédie. Pas de pathos. Emotion minimale. Mais des personnages qui ont du corps. Ils ont aussi un corps auquel certains se voient vertigineusement, ou instantanément, réduits. Angoisse. La pétulante Melanie Mouttet / Natacha Gauthier-Stevens s’évanouit en son corps, se dissipe de son corps, c’est selon. Touchée qu’elle est par une fulgurante subjectivation d’informations croisées, où son mari lui apparaît adverse à elle-même, et donc à l’amour. Jean Pierre Darroussin/ Bruno Couffe, cadre en CDD longue durée, se retrouve à exhiber un corps désensibilisé, indolore. Les corps sont gagnés par le spectaculaire, à la mesure des mots qui ne font plus face, n’y suffisent plus. On passe du non-dit au hors-dit, au hors-dire. Le patron de la firme pharmaceutique, survolant son pupitre, déploie sa voix hors-corps, nappant l’assemblée silencieuse. Che vuoi, boss? Au trouble qui progressivement gagne le spectateur se superpose l’inconsistance qui gagne le milieu ambiant. Plus rien n’est garanti, plus personne n’est garant.
Si tout est humour dans ce film, c’est que tout est théâtre, théâtre de l’absurde. L’homme de ménage (Marek/Fréderic Bonpart) se ménage la place du patron, et monte en sa limousine. Il est, dans le film, notre intelligence. Il a capté le subtil et burlesque délitement qui s’opère sous ses yeux. Plus qu’un film, cette œuvre de Mathias Gokalp est un texte, celui du bain qui aujourd’hui ravit celui et celle qui travaillent dans les grands groupes comme dans les petites firmes. Bain de la souffrance, qui de virtuelle, incorporée, programmée dans la structure, impose son enveloppement délétère, pour finir par asphyxier l’atmosphère et se précipiter, sans crier gare, dans les corps. Voir ce film, c’est lire. Et lire, c’est rire, et dans le meilleur des cas, s’éveiller à l’horreur feutrée. Comment sortir de ce mauvais rêve ? Rien de personnel, là ou le personnel ne vaut plus, rien.
*Rien de personnel, réalisateur : Mathias Gokalp - Acteurs principaux : Jean-Pierre Darroussin, Denis Podalydès, Mélanie Doutey, Zabou Breitman, Bouli Lanners, Pascal Greggory, Dimitri Storoge, Frédéric Bonpart, Samuel Ferret -
Durée : 90 mnEditeur : Paris, Rezo films
Posté
par [Dario Morales]
à 11:34
jeudi 16 juillet 2009
Les SMS dans la vie amoureuse des femmes - Hélène Bonnaud
Hélène Bonnaud, psychanalyste, membre ECF
La clinique de l’amour a rencontré un nouvel objet dans le lien amoureux. Les SMS ont délogé les messages téléphoniques. À l’adolescence notamment, ce mode de lien se caractérise par une urgence extrême, un appel à l’Autre constant et la nécessité de sa réponse immédiate. De fait, l’exigence d’être toujours « connecté » n’est pas sans interroger cette nouvelle forme de l’échange amoureux.
Si on attendait les lettres de son amoureux jusqu’au milieu du XXe siècle, l’arrivée du téléphone puis des portables a totalement modifié les modalités de communication dans la vie amoureuse. La forme épistolaire semble avoir disparu de nos mœurs. Le téléphone a détrôné l’écriture. Peut-on considérer que les mails et les SMS sont les rejetons des lettres d’amour d’autrefois ? Il ne s’agit pas de correspondance proprement dite, mais d’une écriture qui porte les traces d’un dire. « L’écriture est une trace où se lit un effet de langage. C’est ce qui se passe quand vous gribouillez quelque chose »1, dit Lacan dans Encore.
Quelles sont donc les propriétés de cet objet SMS, entre voix et écriture, dans la vie amoureuse des femmes, puisque ce sont souvent elles qui évoquent, en analyse, la place qu’il occupe dans leur vie ?
Il y a tout d’abord la dimension de la parole. De quoi sont faits les SMS amoureux ? Ce sont des messages d’amour d’un style propre à chacun. En même temps, la nécessité de faire court – un nombre de signes ne peut être dépassé –, exige une écriture condensée. Une langue s’écrit, à partir des phonèmes des lettres, laissant au vestiaire la grammaire et l’orthographe. Les sons s’utilisent comme les empreintes sonores des signifiants et doivent se décrypter. Il faut penser ce langage à travers l’audition de ce qui s’entend. Il s’agit d’oraliser les consonnes pour rétablir le sens. Les procédés utilisés comme l’abréviation, la phonétique et le rébus typographique procèdent d’une compression des mots. Les messages sont donc des marqueurs de sens. Il n’est pas question d’invention singulière d’une langue proprement dite, la métaphore en est absente et le lapsus n’y a pas cours. Bien au contraire. S’il y a bien une jouissance qui s’insère à déformer la langue, elle n’en reste pas moins liée à servir la communication et à faire sens. Il ne s’agit pas d’une prévalence de l’équivoque mais d’une écriture qui doit se lire dans un codage simplifié. C’est l’envers de l’art de Joyce qui « a fini par imposer au langage même une sorte de brisure, de décomposition, qui fait qu’il n’y a plus d’identité phonatoire »2. La langue des SMS est une construction minimale, sans recherche d’effets linguistiques. Le langage n’y est pas torturé comme dans l’écriture des surréalistes, mais réduit. C’est la simplification qui force à jouer avec les phonèmes, et non la recherche de la polyphonie de la parole. Le sens phonatoire y est au contraire construit comme le bruit, la sonorité de la lettre libérée de sa carapace grammaticale. De ce fait, « je t’aime » s’écrit « JTM ». C’est une écriture concentrique. Je fais cependant l’hypothèse qu’écrire « JTM » n’a pas la même valeur que d’écrire « je t’aime » en toutes lettres. Cette écriture est symptomatique d’un nouveau mode de jouir des mots. L’effet sonore produit une jouissance qui s’affranchit des normes pour mieux servir le sens commun. Il y a donc une subversion de la norme qui peut être interprétée comme jubilation d’une écriture sonorisée.
Le deuxième point concerne le temps. Il n’y a plus de laps. C’est l’instantané qui domine. L’échange de SMS provoque une accélération de l’urgence, une précipitation de l’attente. Celle-ci fait symptôme. Les femmes supportent très mal le délai, l’absence de réponse immédiate à leur demande d’amour. Elles font équivaloir le manque de réponse à un manque d’amour. La demande s’incarne dans la présence qui doit être permanente. Sitôt satisfaite, elle s’évanouit. Les preuves d’amour passent par ce dialogue qui défile tout au long de la journée. La connexion à l’être aimé doit être continue. Cette exigence de rapidité manifeste la fragilité symbolique des messages. Ils ne valent pas grand-chose sur le plan du contenu, leur sens est marqué d’une grande pauvreté : c’est leur manifestation qui vaut. Précipité du prêt-à-jouir. Le modèle du stimulus, qui provoque un acte dans l’immédiateté, en est l’expression. Nous y reconnaissons celle du besoin, quand la répétition réitère la rencontre avec une jouissance impérative. Proche du harcèlement, cette position marque le pas d’une demande sans limite et fait le lit de l’interprétation d’une rupture du lien là où le signe manque.
Ainsi, l’usage des SMS fait caisse de résonance à la demande d’être connecté à l’Autre de façon incessante. Cette irruption d’une écriture, qui surgit à tout instant dans le portable de chacun, favorise l’illimité d’une jouissance qui sert à absorber la présence de l’autre. Il s’agit d’une clinique de la connexion qui peut prendre la forme d’un symptôme compulsif, mettant à jour un rapport de branchement à l’autre qui ne fait qu’exacerber la particularité du rapport à l’Autre toujours insatisfait ou impossible. C’est aussi la fragilité du lien qui s’en déduit, comme une menace qui perturbe le présent, rendant les signes de l’amour réduits à quelques lettres, présence / absence où l’Autre manque toujours.
1 Lacan J., Le séminaire, livre XI, Encore, Paris, Seuil, 1975, p. 110.
2 Lacan J., Le séminaire, livre XXIII, Le sinthome, Paris, Seuil, 2005, p. 97.
Posté
par [Dario Morales ]
à 10:51