samedi 6 novembre 2010
Le palais idéal du facteur Cheval, une oeuvre au service de l'Autre - Sébastien Dauguet
Sébastien Dauguet, enseignant
A la charnière du XIXe et du XXe siècles, Ferdinand Cheval érigeait une œuvre monumentale à Hauterives qui ne cesse d’interroger le touriste contemporain. Pourquoi la visiter encore aujourd’hui alors qu’elle résiste à toute interprétation par le sens ? Il nous semble que là est son intérêt, de montrer avant l’heure, les enseignements de la psychanalyse quant à la fonction de l’art pour le sujet, notamment quand, pour lui, le nouage des registres du Réel, de l’Imaginaire et du Symbolique n’opère pas selon le mode névrotique.
Mon pied avait accroché un obstacle qui faillit me faire tomber : j’ai voulu savoir ce que c’était. C’était une pierre de forme si bizarre que je l’ai mise dans ma poche pour l’admirer à mon aise. Le lendemain, je suis repassé au même endroit, j’en ai encore retrouvé de plus belles, je les ai assemblées sur place, j’en suis resté ravi.
Je me suis dit : puisque la nature veut faire de la sculpture, moi, je ferai la maçonnerie et l’architecture 1.
Tels sont les termes employés par Ferdinand Cheval dans l’après-coup de ce qui, ayant eu valeur de tuché pour lui, l’a conduit en avril 1879, à l’âge de 43 ans, à entreprendre la réalisation de ses rêveries alors que celles-ci commençaient à lui échapper. Fils de paysan comme il aimait à le rappeler, devenu boulanger puis facteur, peu de choses sont connues sur son existence. Il a mené une vie routinière qui ne semblait pas le tirer du côté de l’exception et seule sa confiance en sa singularité au-delà de son conformisme de façade lui ouvrait la voie vers une autre existence : « Que faire en marchant perpétuellement dans le même décor, à moins que l’on ne songe. Pour distraire mes pensées, je construisais en rêve, un palais féérique… » C’est donc « ravi » par la contemplation d’une pierre insolite qu’il décide de suivre ce que ses sens, trompeurs, lui dictent. Il se fait l’artisan de son fantasme, puisqu’il en introduit dans le réel l’objet, mais il s’en fait aussi le complément, comme s’il ne suffisait pas pour l’orienter, s’il ne s’en faisait pas le soutien dans le même temps. Pendant 33 ans, bien au-delà de l’heure de sa retraite, il accumule des tas de pierres et les transporte le soir dans sa brouette jusque dans son jardin de Hauterives où il les utilise pour construire des murs, des terrasses, des grottes, des pinacles, des gargouilles. Il passe pour un « réalisateur d’inutile » mais cela l’indiffère, à l’instar de nombre d’événements majeurs de sa vie comme le décès de sa première épouse en 1873 2. Peut-être tire-t-il justement une satisfaction profonde à l’idée que son œuvre n’ait aucune autre fonction que celle de s’offrir au regard et d’interroger le sujet qui la contemple. Elle ne doit pas faire sens, seulement se soutenir à partir de ce qu’elle est en elle-même. Comme l’indique Alain Borne, le « Palais Idéal » de Cheval est un lieu « où l’homme circule à l’aise et peut accomplir bien des gestes sauf ceux de la vie quotidienne : on ne peut dans le monument ni manger ni dormir, sauf peut-être son dernier sommeil3 » En 1905, Cheval écrit : « Fils de paysan je veux vivre et mourir pour prouver que dans ma catégorie il y a aussi des hommes de génie et d’énergie. » La construction patiente de l’édifice s’inscrit contre le laisser-tomber qui le menace sans cesse. Le travail des matières dures mais néanmoins malléables va à contre-courant du mouvement d’un corps qui risque de se décomposer sans que le sujet puisse en sauver la consistance. Sur le belvédère à l’Est du Palais, érigé afin de permettre au spectateur de profiter de la vue sur son œuvre dans la lumière du soleil couchant, Cheval a écrit en ce sens : « Chaque fois que tu me regardes, tu vois la vie qui s’en va. » ou encore : « Ce n’est pas le temps qui passe, mais nous. » L’œuvre opère un nouage entre un savoir sur le corps qui lutte contre son propre évanouissement et un désir ferme de transmettre son nom à la postérité. Cheval a d’ailleurs souhaité que son corps et celui de sa femme soient enterrés sous le Palais, à l’égal des momies des pharaons. On notera par conséquent que là où le registre de l’Imaginaire risquait toujours de ne pas tenir le coup, le travail de l’artiste a pu sans nul doute favoriser la constitution d’un ego de substitution soutenant le sujet. L’usage de l’écriture à même l’œuvre a contribué à fixer voire doubler le savoir acquis par l’expérience artistique. A l’égal des écrits autobiographiques ultérieurs, il est aussi une manœuvre destinée à orienter, voire parfois gauchir, la lecture de l’Autre. Au fil des façades, le spectateur tire leçon de la déchirure au cœur d’un homme qui traitait sa mégalomanie par l’effort même qui la suscitait : « Le travail fut ma seule gloire, l’honneur mon seul bonheur. », indique-t-il, ou, ailleurs : « D’un songe j’ai sorti la reine du monde. », mais encore : « Travail d’un seul homme. », ou bien : « Plus opiniâtre que moi se mette à l’œuvre. ». Le syncrétisme de l’œuvre architecturale unit dans une même structure le poids d’une simple existence rurale et la force de réminiscences de l’épopée humaine, qu’il s’agisse d’allusions à la période antique ou à la Genèse ou encore de références à des Expositions Universelles, qu’exemplifient le temple hindou, le chalet suisse, la Maison Blanche, la Maison-Carrée d’Alger, le château fort et la mosquée sur la façade Ouest. Cheval a intéressé ou inspiré les plus grands noms de l’Art du XXe siècle, de Breton ou Dubuffet à Ernst et Picasso, car il serait l’exemple même de ce qui relève de l’Art naïf ou de l’Art Brut. Mais il faut dépasser la tentation de nommer l’irréductible étrangeté du Palais Idéal. Car ce qui intrigue au-delà du caractère improvisé de l’œuvre artistique, c’est le souci décidé de Cheval d’y inclure ce qui habituellement chute lors de son aboutissement : la pierre d’achoppement mythique est exposée sur le côté Ouest tandis que la brouette utilisée par Cheval pendant son ouvrage est offerte au regard de tous sur le côté Est : « Moi, sa brouette, j’ai eu cet honneur d’avoir été 27 ans sa compagne de labeur […] et, chez lui, […] j’occupe la place d’honneur. » Au fond, celui qui a pu écrire : « Ce monument est l’œuvre d’un paysan. » nous donne à voir une œuvre qui tente d’inclure au champ de l’Autre l’être de déchet de celui qui l’a élaborée. Cette œuvre se soutient d’être le sacrifice d’un seul homme pour faire exister l’Autre dont le regard est convoqué. Autant dire qu’elle est déjà questionnement sur le statut de l’Autre que l’Histoire contemporaine de Cheval contribue à ruiner. Satisfait de son travail mais dans l’impossibilité d’en faire son tombeau face au refus de l’administration, Cheval passe les dix dernières années de sa vie à construire sa sépulture. Il la nomme : « Le tombeau du silence et du repos sans fin. » Sa vie, dévouée à faire se rencontrer le défaut de son être et le caractère grandiose de son art, avait atteint son point d’aboutissement. En un temps où la chute des idéaux conduisait Sigmund Freud à inventer la psychanalyse, l’artiste témoignait déjà que la seule issue pour l’homme, c’est l’identification au sinthome, même si celui-ci consistait à vouloir sauver l’Autre pour sauver sa peau. A cet égard, il n’est pas sans intérêt de noter que le nom même de « Palais Idéal » trouve son origine dans l’Autre, incarné par un poète, Emile Roux, dont l’hommage à l’œuvre de Cheval s’intitulait : « Ton idéal. Ton palais. » 4.
1 Ferdinand Cheval, Lettre autobiographique du 15 mars 1905.
2 Claude Boncompain, Le Facteur Cheval, piéton de Hauterives, photographies de Jean-Louis Perret, Valence, Editions du Peuple Libre, 1993, p. 15.
3 Alain Borne, Le Facteur Cheval, Hauterives, Editions du Palais Idéal, 2007,p. 23.
4 Le poème a ensuite été intégré au monument de Ferdinand Cheval, sous la forme d’une inscription sur le mur Est du labyrinthe Sud.
Posté
par [Dario Morales ]
à 07:59