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vendredi 2 juillet 2010

Le style dans la psychose ou l'équarrissage du langage - Bruno Miani

Bruno Miani, psychanalyste, membre ECF

 Ce terme de réhabilitation, détourné de ses usages judiciaire, religieux ou moral et introduit actuellement dans le champ des psychoses, n'en paraît pas pour autant débarrassé de son parfum originel.
 Ce remugle entêtant qui persiste malgré des rinçages et essorages théoriques successifs, témoigne surtout de l'épuisement et de l'imprécision des outils conceptuels quand ceux-ci ne sont pas fondés sur la clinique, mais sur le seul préjugé moral, ou le bon sens.
Le bon sens, ou encore le sens commun parce qu'il est le mieux partagé par tous, ce sont aussi ces idées reçues dont Gustave Flaubert, faute d’avoir pu en établir le dictionnaire, les avait incarnées dans le personnage de Monsieur Hormais, véritable héros moderne, à vouloir s'en draper pour soulager son prochain1.
 Or ces idées reçues trouvent la limite de leur efficace quand il s'agit de la psychose.
Celle-ci, et c'est sans doute son malheur, demeure imperméable aux idées reçues et elle reste peu sensible à l'humour involontaire que suggèrent les tentatives ingénues de notre scientifique pharmacien.
C'est une telle extériorité de la psychose qu'avait déjà raté le mouvement anti-psychiatrique des années 70, en faisant du fou le réceptacle de tout ce que la société ne pouvait pas contenir dans ses propres limites.
Guide spirituel, gourou, shaman etc., il est remarquable d’observer que l'anti-psychiatrie invitait en son temps à un voyage à travers la folie2 qui offrait à "l'homme normal" la pure et simple réhabilitation de tout ce dont la société capitaliste l'aurait dépouillé. A l'instar de Walt Whitman ou de Henry Thoreau, icônes ressuscitées des années 70, le fou devenait donc à son tour cette véritable instance réhabilitatrice qui assurait à l' "homo societatis", l'illusion d'un état premier.
Si Freud fut un moment tenté par une telle assimilation du malade mental, du primitif et de l'enfant, toute son oeuvre cependant s'y opposait.
Car, l'idéalisation de la folie n'a jamais été la position de la psychanalyse qui, dès le départ, introduisait une nuance dans cette approche simplifiée de la psychose où l’idéalisation apparaissait en réalité comme la manière moderne de stigmatiser à nouveau la folie.
Mais c'est un autre décentrement auquel nous invite la psychanalyse en soutenant que ce point étrange, ce "kakon" irréductible qu'avait déjà cerné le psychiatre Guiraud3, est en réalité produit par le langage lui-même dont le sujet est affecté dès l'origine.
C'est ce qui se constate au quotidien dans les cures psychanalytiques : au fur et à mesure que le sujet parle, se met à consister parallèlement cet irréductible au langage mais qui est cependant produit par le langage même.
C'est déjà ce qu'avait repéré Freud comme obstacle à la terminaison d'une cure4 et c'est aussi ce que théorisera Jacques Lacan sous le nom d'objet a.
Dès lors pour la psychanalyse il n'y a pas d'autre traumatisme que celui qu'introduit le langage lui-même.
 C'est à ce traumatisme du langage que s'affrontent, sous les modalités du refoulement et de la forclusion, aussi bien le névrosé que le psychotique.
En cela, la névrose comme la psychose peuvent-elles apparaître comme des modes de défense face à ce réel produit et délimité par l'introduction du langage chez le sujet.
Mais dans le cas de la psychose, il faut ajouter cette précision que pour le schizophrène tout le symbolique du langage est réel5. Dès lors, si on accepte de reconnaître la psychose comme un mode de défense face au réel, il s'agira moins de vouloir thérapiser le sujet psychotique ou de prétendre le réhabiliter, ce qui relèverait d’une démarche d’évitement de ce réel incurable, mais il s’agira de s'en faire le " secrétaire" appliqué comme pouvait le suggérer Lacan dès le début de son enseignement6.
 Il s'agira de se faire le secrétaire de ce travail incessant auquel le sujet psychotique est déjà à la tâche afin de se soulager de ce réel qui l'assaille en permanence que ce soit sous la forme de voix obsédantes ou des hallucinations persistantes. Ce travail du psychotique, la plupart du temps inaperçu des âmes pieuses, est d'autant plus varié dans ses manifestations que le sujet psychotique n'a pas à sa disposition, comme le névrosé, la solution universelle du "prêt-à-porter oedipien".
En effet, faute de ce capitonnage du sens qu’offre le Nom du ¨Père et dont bénéficie le névrosé, il ne reste au psychotique que la solution du "sur-mesure" pour limiter le réel.
C'est un tel travail propre au psychotique que déjà Freud introduisait quand il interprétait le délire du psychotique "comme un processus restitutif de guérison" 7.
Nous avançons que le but de ce travail acharné que s'impose le sujet psychotique est la production d'un style qui lui sera propre et qui sera pour lui un élément sinon de guérison du moins de stabilisation. 
Pour introduire cette question de la pertinence du style dans la psychose, je ferais d'abord référence à l'ouverture des Ecrits de Lacan où en 1966, il choisissait de placer son oeuvre sous l'égide non du concept mais sous celle du style en précisant que "le style c'est l'homme même".
Mais l'adresse à l'Autre suffit-elle à faire style?
Non, nous dit Lacan 8, car le style nécessite l'effacement à la fois du sujet qui en est le porteur et de l'Autre à qui il s’adresse : le style commence quand il n'y plus la garantie que peut offrir habituellement l'Autre au sujet qui parle.
Disons le plus radicalement: le style surgit quand le sujet n'a plus d'autre garantie.
Une autre volonté que celle de s'adresser à l'Autre serait en jeu dans la manifestation d'un style et celui-ci ne serait pas seulement l'expression d'un vouloir dire. Autrement dit, dans le style d'un sujet, se profilerait une autre volonté qui se spécifierait de ne pas s'adresser à l'Autre.
 Ainsi l'art d'écrire, par exemple relèverait aussi de ce vouloir particulier qui serait le vouloir jouir de l'écriture, c'est ce que Lacan plus tard nommera la jouissance de la lettre 9, mais que dés 1966, il repérait comme ce qui constitue le style du sujet, seule garantie qui demeure devant l'incertitude de la place de l'Autre.  
Pour Lacan, ce n'est donc ni le sujet, ni même l'Autre, mais seulement l'objet qui va répondre à la question du style. Un tel objet sera la condition même de la possibilité d'un style pour un sujet qui va s'y soumettre en s'effaçant, car pour la psychanalyse c'est seulement au niveau de la pulsion que le sujet peut trouver sa propre garantie et non dans son rapport à l’Autre. C'est en cela d'ailleurs qu’une cure psychanalytique n'est pas une psychothérapie qui trouve sa garantie dans le seul rapport intersubjectif. 
 Essayons de donner les coordonnées du style chez des sujets psychotiques. Il s'inscrirait donc entre un vouloir dire qui supposerait l'Autre à qui l'on s'adresse et un vouloir jouir qui implique un objet (de jouissance) qui reste en dehors de toute adresse. 
         On peut aussi s'apercevoir qu'une définition aussi restreinte de la stylistique implique une différence radicale, selon que nous situons le style dans la névrose ou dans la psychose.
 En effet, ce que nous appelons l'objet et qui fonderait un style, est à situe différemment selon que nous sommes dans la névrose ou dans la psychose. Dans le premier cas, l'objet est d'emblée situé par le névrosé du côté de l'Autre et c'est d'ailleurs ce qui le lui rend aimable et qui fonde la possibilité d'un transfert psychanalytique. Or dans la psychose, ce que nous nommons l'objet est à situer du côté du sujet lui-même. D'où les voix, les hallucinations et les persécuteurs qui témoigneraient de cette volonté que le sujet psychotique peut ressentir comme extérieure, mais qui s'acharnerait à vouloir le dessaisir de cet objet qu'il aurait en quelque sorte dans sa poche, pour reprendre une expression familière de Lacan à ce sujet. 
Nous poserons d'abord la question de ce qui autorise à parler de style à propos du sujet psychotique?
         Dans une très belle intervention lors d'un Colloque sur le traitement des psychoses en 1987, Jacques-Alain Miller pouvait à ce sujet remarquer que: "La voie que Lacan indique pour le traitement de la psychose passe par ce trait qui est central chez Schreber et qui est le trait de création" 10.
Disons simplement que dans la psychose il s'agit d'une autre création que la création poétique ou artistique, et c'est précisément à cette autre création que Lacan donnera à la fin de son enseignement son nom de sinthome 11.
Mais parler de style dans la psychose fait d'emblée difficulté tant l'adresse à l'Autre est ici relative, puisque l'objet qui fait habituellement le style reste profondément attaché au sujet psychotique au point que cet objet peut lui demeurer particulièrement opaque.
Je dirais que c’est cette proximité de l'objet qui fait précisément la particularité du style dans la psychose.
 En effet, ici, le style sera moins la volonté de s'adresser à l'Autre en s'affichant devant lui, comme chez le dandy ou même le modiste, mais il s’agirait plutôt
d’une tentative de dégagement de cet objet qui est sans cesse réclamé au sujet psychotique par les voix ou les hallucinations, autrement dit cet objet qui est sans cesse exigé par l'Autre persécuteur.
Nous faisons l'hypothèse que, grâce au travail du style, le sujet psychotique cherche moins à rendre lisible cet objet qu'à tenter surtout de le circonscrire.
Cela peut se repérer si on est attentif à son travail incessant sur la langue à l'instar par exemple de ce travail continuel d'écriture qui fait l'oeuvre d'un James Joyce 12.
Ce travail sur la langue qui caractérise le schizophrène, décrit précisément le rapport du sujet psychotique avec son objet.
Comment s'opère concrètement un tel travail stylistique dans la psychose ?
Pour avancer sur cette question, on peut s'aider de la définition du style que donne le linguiste Roman Jakobson.
On s’aperçoit en effet que pour Jakobson il y a style quand un message n'est plus adresse à l'Autre mais quand il est seulement "envisagé pour son propre compte" 13. Et Jakobson ajoute que le style, c'est "une hésitation entre le son et le sens".
Autrement dit, le sentiment du style apparaît quand la phrase devient à elle-même sa propre référence. Dans le travail du style, le sujet opère une véritable restriction sur le message afin de ramener au minimum tout ce qui dans la phrase pourrait faire équivoque.
Grâce à la définition qu’en donne Jakobson, on peut s’apercevoir que le style est conçu comme volontairement pauvre. Le style est donc cet appauvrissement décidé par le sujet qui s'y voue.
          Or, c'est précisément pour cette raison que la production d'un style peut avoir toute son importance dans la psychose, là où le sujet psychotique a affaire essentiellement au signifiant c'est-à-dire à l'équivoque.
         On peut faire en effet l'hypothèse que la restriction du champ d'activité, l'appauvrissement relationnel, l'effilement progressif de la parole qui sont autant de processus souvent observables dans la psychose, ne relèvent pas d'un déficit quelconque, mais que tout cela est, chez le psychotique, seulement affaire de style.
         Donc, si on considère qu'une langue est toujours un mode singulier de faire équivoque, alors on s'aperçoit que le style dans la psychose, c'est très précisément ce qui permet au sujet psychotique de faire obstacle à l'équivoque.
         Nous faisons l'hypothèse que le sujet psychotique, grâce à son travail continuel, se voue à limiter "l'incommensurabilité de la langue", (selon l’expression de Milner) et nous ajouterons que cette limitation volontaire de la langue, c'est justement ce que l'on peut appeler ici un style.
Ce style s'obtient ni par une munificence imaginaire du personnage, ni par les particularités exubérantes d'une apparence, car tout cela ne serait que simple adresse à l'Autre, ce qui n'a pas cours ici car cet homme est psychotique.
Ici, plus sérieusement, le style s'obtient par la constriction volontaire de la langue où il s'agit de la débarrasser de toute équivoque. Il s'agit aussi de la soulager de ce "double langage" qui l'infiltre continuellement. Il s'agit enfin d'atteindre ce que Lacan appelle "lalangue".
Le style s’obtient alors par un véritable équarrissage de la langue qui fait alors surgir la « lalangue » soit cette part du langage qui ne s’adresse pas à l’Autre, mais qui signale la jouissance de la langue propre au sujet.
C'est à cette tâche permanente que le sujet psychotique consacre l'essentiel de son temps en acceptant d'y associer une limitation volontaire de son champ d'activité, ainsi qu'une restriction de ses intérêts personnels ou même de ses relations elles aussi de plus en plus diminuées.
 
 
1-Flaubert G, Madame Bovary, Livre de Poche.
2- Barnes M, Berke J, Un voyage à travers la folie, Editions du Seuil, Paris, 1971.
3- Guiraud P., Cité par J. Lacan in "Introduction théorique aux fonctions de la psychanalyse en criminologie", in Ecrits, Seuil, Paris, 1966.
4- Freud S, "Analyse finie et infinie" in Résultats, idées et problèmes, II, PUF, 1985.
5- Miller J-A., "La clinique ironique", Actes de l'Ecole de la Cause freudienne.
6- Lacan J., Le Séminaire, Livre III "Les psychoses" texte établi par J-A. Miller, seuil, Paris, 1981.
7- Freud S., « Le président Schreber »in Cinq psychanalyses, PUF.
8- Lacan J., Ecrits, Paris Seuil, 1966.
9- Ibid p9.
10-Lacan J., "La question préliminaire à tout traitement possible de la psychose" in Ecrits, Seuil, Paris, 1966.
11- Miller J-A., "La leçon des psychoses", p 144, Actes de l'Ecole de la Cause freudienne, 1987.
12- Lacan J., Le séminaire, Livre XXIII "Le sinthome", texte établi par J-A. Miller, paris, Seuil, 2004.
13- Ibid.
 
 

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