mardi 5 février 2013
Du mariage aux mariages*
Par Lilia Mahjoub
Psychanalyste, membre de l'ECF
La mise en ordre des corps
Il existe dans le monde une pluralité de mariages, en fonction des cultures, des religions, des croyances.
Le modèle du mariage civil en France, lequel reprend, après la Révolution française, de nombreuses règles appartenant au modèle chrétien du mariage, outre certains aspects sociaux et légaux, est un cadre juridique qui concerne le service des biens et notamment de ces biens que sont les corps. Ainsi, les échanges entre les corps, leur union, leur séparation et leur reproduction, font-ils l’objet de lois établies par les hommes et non plus de la loi divine. Le mariage religieux en France, n’est d’ailleurs pas comme tel reconnu par la loi. Ce bien qu’est le corps, de sa gestation jusqu’à sa disparition, est pris dans l’appareil de la législation qui en règle le statut à différentes étapes de la vie. La mise en ordre du service des biens dont fait partie le corps ne règle cependant en rien le rapport du sujet à son désir. Ce qui fait que, bien souvent, ce désir devient incompatible avec cette mise en ordre devenue carcan. C’est, dès lors, le désordre qui reprend le dessus, désordre nécessaire et qui fait tomber les masques comme, par exemple, celui de l’amour au nom duquel se fait le mariage.
La psychanalyse s’intéresse au rapport du sujet à son désir et non à la mise en ordre universelle des biens ou des corps. C’est son éthique. Aussi, aucune idéologie, y compris celle du mariage, ne saurait guider son action.
Si les psychanalystes sont intéressés par le débat en cours sur le mariage pour tous, ce n’est pas au nom d’idées sur le mariage, mais bien au nom de l’intérêt qu’ils portent aux discours à l’œuvre dans la société et d’en interpréter autant que faire se peut, la portée, la fausseté, les abus, les impasses, etc. Doubler des positions conservatrices et autoritaires du mariage, à coup de théories erronées sur la famille conjugale, le complexe d’Œdipe, les identifications nécessaires à « papa » ou à « maman », et j’en passe, ne saurait relever de la place qui leur revient en ce monde.
L’Église, qui a longtemps pourfendu la théorie psychanalytique sur les pulsions sexuelles et leur pluralité, ne se gêne pas aujourd’hui pour étayer ses positions sur des théories sinon erronées en tout cas passées à la moulinette du discours commun.
La question de l’enfant, sa venue
Le problème de fond, quant au mariage pour tous, est bien sûr relatif à la procréation, c’est-à-dire à la question de l’enfant. Avoir des enfants fut toujours mis du côté des biens, voire considéré comme une richesse, ce qui l’est encore, a fortiori avec la difficulté grandissante de nos jours de procréer.
Le mariage pour tous met donc l’accent sur l’accession et donc le droit pour tous à un tel bien. Mais au-delà de ce droit, des homosexuels comme des hétérosexuels, c’est une question de désir qui est à l’œuvre. En témoigne ces couples homoparentaux qui n’ont pas attendu la loi pour avoir des enfants et créer une famille.
L’être parlant n’est pas un animal qui agirait selon son instinct et serait ainsi poussé, selon ses cycles biologiques, à se reproduire. Il n’y a pas de reproduction naturelle, normale ou universelle, car le langage et l’usage qu’en fait l’être parlant, ont définitivement dérangé cette nature.
Les figures parentales, et partant la composition des familles, s’en trouvent diversifiées. La psychanalyse, en donnant libre cours à la parole de sujets bridés par les carcans familiaux, en dévoilant leur singularité voire leurs solutions inédites pour vivre, a certainement contribué à ce foisonnement que certains considèrent comme devant rentrer dans l’ordre. Un ordre d’avant, immuable, conservateur, inopérant, tombé en désuétude.
La conception d’un enfant et son accueil par un couple, connaissent aujourd’hui des voies nouvelles, dues entre autres aux avancées de la science, et montrent que ce n’est point lié au rapport sexuel entre un homme et une femme. La religion catholique repose bien sur « l’inexistence du rapport sexuel », telle que l’a formulée Lacan, et ce, avec la conception de Jésus par l’action du Saint-Esprit sur ce « vase d’élection » que fut la Vierge Marie. De nos jours, les éprouvettes ont désacralisé la conception, et si elles peuvent servir à reproduire des corps, elles ne suffisent pas à concevoir un sujet. Il y faut du désir et de l’amour, ce qui ne se trouve dans aucun vase concepteur.
Un enfant, au cours de la gestation, a une vie séparée du corps qui l’abrite. L’embryon possède ses propres enveloppes et il existe une barrière placentaire qui contrôle ses échanges métaboliques avec le corps dit maternel. À sa naissance, la coupure ne porte pas sur le corps maternel, mais est interne à « l’unité individuelle primordiale », soit entre l’individu jeté dans le monde extérieur et ses propres enveloppes. Ce dont l’enfant est ainsi séparé est donc une partie de lui-même, partie qui sera ensuite plaquée, sous une nouvelle forme, sur un autre corps, celui qui prendra soin de lui. C’est en l’occurrence le sein, ou tout autre objet de substitution, que Lacan désigne par l’objet a. Cet objet n’appartient pas à la mère, et c’est pour cela qu’aussi bien des nourrices que des pères, comme c’est le cas de nos jours, peuvent en être le support.
C’est dire que l’objet a est comme tel a-sexué. Cet objet entrera dans la dialectique de la demande et du désir voire de l’amour, qui sera au cœur de l’adoption d’un enfant par les parents qui ont attendu sa venue, et ce, sans distinction quant à leur statut (biologique, par PMA, adoptif).
Son identification sexuelle
Si l’on s’inquiète de l’identification sexuelle de l’enfant dans une famille homoparentale, c’est déjà dire que celle-ci n’est point innée, autrement dit naturelle, et n’est pas le pur reflet de l’anatomie.
Elle ne relève pas pour autant d’un mimétisme ou d’une normalisation à laquelle fut rapporté le fameux complexe d’Œdipe. Freud, on le sait, conceptualisa celui-ci à partir du modèle familial existant de son époque.
Tout un temps, l’enfant n’établit aucune différence sexuelle entre les êtres qui l’entourent. C’est ce que démontre le fameux cas du petit Hans étudié par Freud. Hans attribue indifféremment un « fait-pipi » au lion qu’il observe au zoo, à la locomotive qui évacue de l’eau, à Anna sa petite sœur, à sa mère. Dans ses élans amoureux, il ne fait aucune différence entre garçon et fille, et se livre à toutes sortes de jeux quant à ses choix d’objet, ce qui fait dire à Freud que Hans « semble vraiment être un modèle de toutes les perversités »1 .
Devenir homme ou femme n’a en effet rien de naturel. Ce devenir est fait de contingences, de rencontres avec un réel, de paroles qui marquent, qui n’adviennent pas ou qui arrivent trop tard, de malentendus, de perplexités, de fantasmes, de symptômes.
C’est dire la complexité de la sexuation et de la marge qui s’établit dans toute tentative de normalisation.
Il se trouve de nos jours, qu’à l’appui d’une fausse scientificité, cette complexité soit gommée en faisant de l’identité sexuelle non un choix du sujet, entendons ici le sujet de l’inconscient, mais ce qui serait lié à un facteur génétique. La singularité du sujet est ainsi évacuée et réduite à l’individualité génétique. Et curieusement, c’est à ce titre que des revendications pour le mariage pour tous s’élèvent.
Le petit Hans découvrira la différence sexuelle, à travers un long processus qui débutera par l’angoisse et en passera par une phobie.
Sa sexualité, mariage intime
Tous les petits garçons ne deviennent pas phobiques, mais ils n’en sont pas moins tous préoccupés voire tourmentés par certaines manifestations de leur corps, en l’occurrence par leur organe pénien, désigné de diverses façons selon les époques, les langues ou les cultures. Hans est embarrassé par cet organe, son wiwimacher, comme si c’était quelque chose hors de son corps. Et, si cela l’angoisse tout d’abord, ce n’est point pour ce qu’il en éprouve, mais à cause de ce qu’il refoule concernant la proximité, la présence réelle de sa mère, ses cajoleries, mais aussi ce qu’elle lui dit, ses menaces, ses interdits, ses propos ambigus, voire ce que son père lui dit aussi, et que l’un comme l’autre ne lui permettent pas de trouver une solution à cette angoisse. D’où le surgissement de la phobie. Mais d’autres solutions auraient pu s’offrir à lui, une fixation au fétiche, ou plus tard le choix d’un objet homosexuel. Néanmoins, avoir la garantie de l’hétérosexualité de Hans, ne permet pas de « penser que cela suffise à assurer pour lui une consistance plénière, si l’on peut dire, de l’objet féminin. »2
Très tôt, un enfant a affaire à ce corps qui sera soumis à la discipline familiale, mais aussi au désir et à l’amour qui, dans le meilleur des cas, traversent celle-ci. Il demeurera cependant un attachement irréductible du garçon à cet organe dont il est affligé, ce qui fera dire à Lacan que si l’homme est marié, c’est bien à cette partie de son corps.
Pour la petite fille, qui n’en est pas dotée, et s’en trouve ainsi plus libre, ce mariage n’existe pas, et si elle en éprouve le manque voire de l’angoisse, c’est par référence au garçon. C’est ce que la psychanalyse nous démontre au quotidien, dans sa pratique, à savoir que tout sujet a maille à partir avec la sexualité.
Au-delà d’un mariage aussi intime, il existe tous les autres mariages, adjuvants, solutions plus ou moins durables. À ce titre toutes les formes de mariages sont équivalentes et s’offrent donc au choix de tous.
Le mariage, au plan de sa réglementation, et en tant qu’invention humaine, est fait pour évoluer. Les psychanalystes ne sont en aucun cas les gardiens d’une norme quelconque et partant ne prônent aucun modèle unique de mariage qui vaudrait pour tous. Le discours du maître n’est pas immuable, il peut s’interpréter, et ce n’est certainement pas des psychanalystes qui y feront obstacle pour conserver des significations usées. La création de nouveaux signifiants, leur jeu, déboucheront sur de nouvelles significations. Les psychanalystes n’en sont en aucun cas maîtres, ils veillent juste à ce qu’une place soit faite, dans la cacophonie des opinions, à quelque chose qui s’appelle désir.
*Lacan Quotidien N°279
Notes
1 Freud S., Cinq psychanalyses, « Analyse d’une phobie chez un petit garçon de 5 ans », P.U.F, 1954, p. 101.
2 Lacan J., Le Séminaire, livre IV, La relation d’objet, Paris, Éditions du Seuil, mars 1994, p. 323.La méprise du sujet supposé se mari
samedi 26 janvier 2013
Mariage pour tous et rapport sexuel*
par Sophie Marret-Maleval
« Le mariage pour tous », une drôle d’idée, pensai-je au départ - sachant toutefois que pour moi c’était oui, car je ne voyais pas de raison pour que ce soit non. Un peu belle-âme, un peu tartuffe, cependant, suivant les positions pointées par Bernard Henri Levy1.
N’allait-t-on pas masquer d’autres urgences ? Mais à ce compte-là, on ne traiterait jamais aucune question de société, et celle-ci est bien une question forte du moment, l’objet d’une demande pressante des associations. D’autres pays ont fait le pas, on ne peut plus la laisser dans l’ombre. Ce « drôle d’idée » me venait surtout du sentiment que les « militants du genre » nous avaient habitués à mieux. Pourquoi souhaiter se ranger dans la tradition, quand ils avaient contribué à souligner combien la relation entre les sexes n’est pas affaire de nature, mais de semblant ? Ils poussaient, avec Judith Butler, jusqu’à en revendiquer un usage très libre. Cette manipulation décidée des semblants les éloigne de la psychanalyse, pour laquelle le choix du sexe est inconscient.
Celui-ci reste néanmoins un choix. « Les hommes, les femmes et les enfants, ce ne sont que des signifants »2, disait Lacan en 1973, un choix lesté par la contingence de la jouissance, « jouissance qui ne surgit jamais la première fois que par effraction, vous laissant une marque vouée à se répéter »3.
Réduire la demande du mariage pour tous à un conformisme serait négliger les nouveaux effets de subversion qu’elle emporte, comme en atteste l’intensité du débat actuel, qui pointe vers la dimension de semblant du mariage. Le paradoxe est qu’à réclamer de se ranger sous les signifants-maîtres de la civilisation, ceux-ci apparaissent dans leur dimension de semblant, ébranlant plus loin les vénérables croyances dans la nature. Pas de quoi fouetter un chat finalement : tout lecteur de Lacan y reconnaîtra ses petits, et ne verra guère en quoi la psychanalyse apporterait des arguments contradictoires. Reprenons à notre compte la remarque de Bernard Henri Levy : « Et, si trouble il y a, il semble bien que le regard porté sur l’enfant par une société imprégnée d’homophobie soit infiniment plus perturbant que l’indistinction apparente des rôles dans la famille ainsi composée… »4.
Certes l’affaire peut s’avérer complexe pour un enfant. Mais qui dit qu’elle ne l’est pas tout autant dans une famille hétéro-normée ? Parier sur la pathologie serait encore oublier la puissance inventive du fantasme. La référence parentale n’est pas affaire de corps biologique, mais de signifant, de corps tissé de symbolique, de réel et d’imaginaire. La paternité est une fiction légale, enseignait Lacan. Le mariage pour tous, l’extension de la PMA, dévoilent que la maternité aussi. Le mariage pour tous est le produit de la société hypermoderne. Elle a pour boussole, Jacques-Alain Miller l’a montré, l’objet petit a, qui s’impose à un sujet désorienté, et dont la vérité est que le savoir n’est que semblant5. « Le discours de la civilisation hypermoderne a la structure du discours de l’analyste », montrait-il non sans surprise en 20046. « La pratique freudienne a frayé la voie à ce qui se manifestait, avec tous les guillemets que vous voulez, comme une libération de la jouissance. La pratique freudienne a anticipé la montée de l’objet petit a au zénith social et elle a contribué à l’installer. D’ailleurs, ce n’est pas un astre, c’est un Spoutnik, un produit artificiel. […] La pratique lacanienne, elle, a affaire aux conséquences de ce succès sensationnel. »7 Il précisait déjà : « La dictature du plus-de-jouir dévaste la nature, elle fait éclater le mariage, elle disperse la famille, et elle remanie le corps », mais il n’invitait à nul recours à « l’inconscient de papa ». Il nous recommandait de laisser derrière nous : 1) une « pratique réactionnaire de la psychanalyse », qui procède « par l’exaltation du symbolique véhiculé par la tradition » ; 2) une pratique « passéiste », procédant « par la consolidation d’un refuge imaginaire » ; 3) enfin, celle qui se voue « à un ralliement […] au réel de la science », indiquant qu’elle ont en commun de viser un « ça marche », d’ouvrir sur des pratiques de suggestion. (Jacques-Alain Miller relevait déjà en 2004 : « D’ailleurs, on assiste à des alliances sensationnelles avec tous les traditionalismes, qui mettent en valeur une convergence saisissante entre la Bible et
L’Interprétation des rêves »). A l’opposé de ces trois positions, il invitait à redéfinir la pratique lacanienne : elle « ne peut avoir d’autre principe, si elle se distingue des autres, que “ça rate” ». Ce ratage « est la manifestation du rapport à un impossible », rappelant « que Lacan n’a pas reculé devant ça. Il a même terminé une de ses dernières leçons d’une façon énigmatique en disant: “il s’agit que la psychanalyse soit une pratique sans valeur” »8.
Le mariage pour tous pointe que ça rate dans l’ordre sexuel, quelle que soit la croyance éventuelle au « mariage pour chacun », qui pourrait viser à faire exister le rapport sexuel qu’il n’y a pas (quelle que soit l’orientation sexuelle des deux parties). « C’est le “il n’y a pas de rapport sexuel” qui donne le site de la pratique lacanienne », notait encore Jacques-Alain Miller. Cet énoncé, disait-il, « est à entendre au regard de celui qui affirme : “il y a du savoir dans le réel”. Le “il n’y a pas de rapport sexuel” répond à l’affirmation “il y a du savoir dans le réel”. C’est le rapport sexuel qui fait objection à la toute-puissance du discours de la science ».
Si l’amour connaît une promotion spéciale dans le dernier enseignement de Lacan, c’est qu’il peut faire médiation « entre les uns-tout-seuls ». La civilisation hypermoderne « joue sa partie dans la dimension d’un réel qui rate, de telle sorte que le rapport des deux sexes entre eux va devenir de plus en plus impossible, que l’un-tout-seul, si je puis dire, sera le standard post-humain, l’un-tout-seul à remplir les questionnaires pour recevoir son évaluation, et l’un-tout-seul commandé par un plus-de-jouir qui se présente sous son aspect le plus anxiogène »9.
Donc, au fond, sans en faire un étendard qui confondrait encore solution prêt-à-porter, de l’ordre de l’universel, et invention toujours singulière du symptôme, contentons-nous de constater que le « mariage pour tous » ne contrevient pas aux orientations d’une psychanalyse éclairée par Lacan.
*Lacan Quotidien N°272
1 : Bernard Henri-Levy, « Les mariés de l’an 13 », Le point, 10 janvier 2013
2 : Jacques Lacan, Encore (1972-73), Paris : Seuil, 1975, p. 34
3 : Jacques-Alain Miller, « Mariage homosexuel : oublier la nature », Le point, 10 janvier 2013
4 : Bernard Henri-Levy, « Les mariés de l’an 13 »
5 : Jacques-Alain Miller, « Une fantaisie », conférence au congrès de l’AMP à Comendatuba, 2004, http://www.congresoamp.com/fr/template.php
6 : Ibid
7 : Ibid
8 : Ibid
9 : Ibid
vendredi 25 janvier 2013
Qui s’occupera des enfants ?*
Par Éric Laurent
La Déclaration que nous venons de signer à la suite de manifestations hostiles au projet de loi sur « le mariage pour tous » et à la modification des standards de filiation à venir, mentionne qu’« il revient à chaque être parlant de trouver les voies de son désir, qui sont pour chacun singulières, tordues, et marquées de contingence et de malencontres ». Elle admet la torsion générale de ce qui fait communication chez l’animal parlant.
Les lectures proposées de l’expérience psychanalytique et de l’enseignement de Lacan comme garants d’un « invariant anthropologique » sont néanmoins particulièrement tordues. Elles relèvent tout bonnement d’une lecture à l’envers, d’un asservissement à des fins conservatrices, de toute la mise en cause par Lacan des « Noms-du-Père », au pluriel. Au départ, Lacan vise une extension du domaine du Nom-du-Père dans le contexte des familles divorcées des années 30. Comme lui !
Le divorce et l’Œdipe
Il est aberrant de constater que celui qui, dès 1938, avant la restauration de Pétain, dans ses « Complexes familiaux… », au pluriel, appréciait de façon critique l’apport freudien du « complexe d’Œdipe », se retrouve embringué comme garant d’un ordre immuable. Celui qui plaidait pour la complexité des familles, divorcées, et recomposées en notant qu’elles étaient, « formatrices pour la raison », se retrouve enrôlé comme garant d’une forme unique de présentation de la différence sexuelle.
Le désir et les familles recomposées
Lacan n’était « pas de ceux qui s’affligent d’un prétendu relâchement du lien familial ». Il soulignait plutôt que le dit « relâchement » est en fait une complexification du lien par intégration « des plus hauts progrès culturels », y compris l’égalité des droits entre homme et femme. Le développement de son œuvre allait faire de la femme, un autre « Nom-du-Père », affirmant une égalité au-delà de la différence sexuelle. Je développerai ce point dans d’autres chroniques, mais pour l’instant, il me suffit de souligner cette égalité complexe.
Il rapportait enfin la naissance de la psychanalyse au contexte du « déclin social de l’imago paternelle ». Cela ne légitimait nulle perspective de « restauration », mais au contraire la prise en compte de la véritable place du père. Dans le dispositif freudien, relu à l’endroit, le « père » n’est pas un garant anthropologique, il vient incarner le caractère transgressif du désir singulier contre les impératifs moraux communément admis, qui prétendent définir la façon de vivre la pulsion. Le père sépare, par son désir, s’il est accepté, la mère de sa relation exclusive à l’enfant. Il incarne la pluralité de jouissances.
Lacan fondait ainsi en raison freudienne le sort des parents divorcés qui rompaient en pionniers dans ces années-là avec l’ordre moral. Le divorce avait en effet restauré dans l’institution juridique le primat du choix du couple sur l’ordre familial et celui de la filiation. C’est ce qui en anglais apparaît clairement dans l’opposition entre marriage et kinship.
S’occuper des objets (a) !
Trente ans plus tard, après 1968, dans sa « Note sur l’enfant », Lacan précisait dans la même ligne que le père donne nom à une « incarnation de la Loi dans le désir ». Ceux qui nous bassinent avec « l’invariant anthropologique » lisent à l’envers cette expression. Ils en font une « sublimation du désir dans la Loi », supposée naturelle pour faire bonne mesure. Autrement dit, ils lisent la fonction du père comme une normalisation du désir. La mère serait la pulsion, le père la Loi. Cette lecture est absurde. L’écart, la différence dont il s’agit est que le « Nom-du-Père », fonction dont une femme peut être porteur, invente une façon de s’occuper des enfants de la mère, ses « objets (a) », pour les inscrire dans la loi commune, immanente. Ce qui était daté en 1968, doit maintenant s’actualiser avec les couples LGBT.
Les débats à venir
Notre Déclaration marque un début. Après le vote de la loi sur le « mariage pour tous », et jusqu’à l’examen de la Loi sur la famille, de nombreux débats vont traverser la société française.
La querelle sur le père va se développer. Ce sera l’occasion de préciser notre position. De quoi le père est-il l’incarnation ? D’un invariant monotone, ou le nom d’une invention de la façon dont une époque vit la contingence du rapport des sexes ?
Le 13 janvier 2013
*Texte publié dans Lacan Quotidien N° 270
vendredi 12 juin 2009
Les repentirs de l'Intranquille - Christiane Terrisse
Christiane Terrisse, psychanalyste, membre ECF
mardi 2 juin 2009
The Pleasure of Being…. Robbed - Catherine Bonningue