Psychanalyse et politique, le blog

Articles associés au tag "père"

mardi 5 février 2013

Du mariage aux mariages*

Par Lilia Mahjoub

Psychanalyste, membre de l'ECF

La mise en ordre des corps

Il existe dans le monde une pluralité de mariages, en fonction des cultures, des  religions, des croyances.

Le modèle du mariage civil en France, lequel reprend, après la Révolution  française, de nombreuses règles appartenant au modèle chrétien du mariage, outre  certains aspects sociaux et légaux, est un cadre juridique qui concerne le service des  biens et notamment de ces biens que sont les corps. Ainsi, les échanges entre les corps,  leur union, leur séparation et leur reproduction, font-ils l’objet de lois établies par les  hommes et non plus de la loi divine. Le mariage religieux en France, n’est d’ailleurs pas  comme tel reconnu par la loi. Ce bien qu’est le corps, de sa gestation  jusqu’à sa disparition, est pris dans l’appareil de  la législation qui en règle le statut à différentes  étapes de la vie. La mise en ordre du service des  biens dont fait partie le corps ne règle cependant  en rien le rapport du sujet à son désir. Ce qui fait  que, bien souvent, ce désir devient incompatible  avec cette mise en ordre devenue carcan. C’est,  dès lors, le désordre qui reprend le dessus,  désordre nécessaire et qui fait tomber les  masques comme, par exemple, celui de l’amour  au nom duquel se fait le mariage.

La psychanalyse s’intéresse au rapport du sujet à son désir et non à la mise en  ordre universelle des biens ou des corps. C’est son éthique. Aussi, aucune idéologie, y  compris celle du mariage, ne saurait guider son action.

Si les psychanalystes sont intéressés par le débat en cours sur le mariage pour  tous, ce n’est pas au nom d’idées sur le mariage, mais bien au nom de l’intérêt qu’ils  portent aux discours à l’œuvre dans la société et d’en interpréter autant que faire se  peut, la portée, la fausseté, les abus, les impasses, etc. Doubler des positions  conservatrices et autoritaires du mariage, à coup de théories erronées sur la famille  conjugale, le complexe d’Œdipe, les identifications nécessaires à « papa » ou à  « maman », et j’en passe, ne saurait relever de la place qui leur revient en ce monde.

L’Église, qui a longtemps pourfendu la théorie psychanalytique sur les pulsions  sexuelles et leur pluralité, ne se gêne pas aujourd’hui pour étayer ses positions sur des  théories sinon erronées en tout cas passées à la moulinette du discours commun.                                   

La question de l’enfant, sa venue

Le problème de fond, quant au mariage pour tous, est bien sûr relatif à la  procréation, c’est-à-dire à la question de l’enfant. Avoir des enfants fut toujours mis du  côté des biens, voire considéré comme une richesse, ce qui l’est encore, a fortiori avec la  difficulté grandissante de nos jours de procréer.

Le mariage pour tous met donc l’accent sur l’accession et donc le droit pour tous  à un tel bien. Mais au-delà de ce droit, des homosexuels  comme des hétérosexuels, c’est  une question de désir qui est à l’œuvre. En témoigne ces couples homoparentaux qui  n’ont pas attendu la loi pour avoir des enfants et créer une famille.

L’être parlant n’est pas un animal qui agirait selon son instinct et serait ainsi  poussé, selon ses cycles biologiques, à se reproduire. Il n’y a pas de reproduction naturelle, normale ou universelle, car le langage et l’usage qu’en fait l’être parlant, ont  définitivement dérangé cette nature. 

Les figures parentales, et partant la composition des familles, s’en trouvent  diversifiées. La psychanalyse, en donnant libre cours à la parole de sujets bridés par les  carcans familiaux, en dévoilant leur singularité voire leurs solutions inédites pour vivre,  a certainement contribué à ce foisonnement que certains considèrent comme devant  rentrer dans l’ordre. Un ordre d’avant, immuable, conservateur, inopérant, tombé en  désuétude. 

La conception d’un enfant et son  accueil par un couple, connaissent  aujourd’hui des voies nouvelles, dues entre  autres aux avancées de la science, et  montrent que ce n’est point lié au rapport  sexuel entre un homme et une femme. La  religion catholique repose bien sur  « l’inexistence du rapport sexuel », telle que  l’a formulée Lacan, et ce, avec la  conception  de Jésus par l’action du Saint-Esprit sur ce  « vase d’élection » que fut la Vierge Marie.  De nos jours, les éprouvettes ont désacralisé la conception, et si elles peuvent  servir à reproduire des corps, elles ne suffisent pas à concevoir un sujet. Il y faut du désir  et de l’amour, ce qui ne se trouve dans aucun vase concepteur.

Un enfant, au cours de la gestation, a une vie séparée du corps qui l’abrite.   L’embryon possède ses propres enveloppes et il existe une barrière placentaire qui  contrôle ses échanges métaboliques avec le corps dit maternel. À sa naissance, la  coupure ne porte pas sur le corps maternel, mais est interne à « l’unité individuelle  primordiale », soit entre l’individu jeté dans le monde extérieur et ses propres  enveloppes. Ce dont l’enfant est ainsi séparé est donc une partie de lui-même, partie qui  sera ensuite plaquée, sous une nouvelle forme, sur un autre corps, celui qui prendra soin  de lui. C’est en l’occurrence le sein, ou tout autre objet de substitution, que Lacan  désigne par l’objet a. Cet objet n’appartient pas à la mère, et c’est pour cela qu’aussi bien  des nourrices que des pères, comme c’est le cas de nos jours, peuvent en être le support.

C’est dire que l’objet a est comme tel a-sexué.   Cet objet entrera dans la dialectique de la demande et du désir voire de l’amour,  qui sera au cœur de l’adoption d’un enfant par les parents qui ont attendu sa venue, et  ce, sans distinction quant à leur statut (biologique, par PMA, adoptif).

Son identification sexuelle

Si l’on s’inquiète de l’identification sexuelle de l’enfant dans une famille  homoparentale,  c’est déjà dire que celle-ci n’est point innée, autrement dit naturelle, et  n’est pas le pur reflet de l’anatomie.

Elle ne relève pas pour autant d’un mimétisme ou d’une normalisation à laquelle  fut rapporté le fameux complexe d’Œdipe. Freud, on le sait, conceptualisa celui-ci à  partir du modèle familial existant de son époque.

Tout un temps, l’enfant n’établit aucune différence sexuelle entre les êtres qui  l’entourent. C’est ce que démontre le fameux cas du petit Hans étudié par Freud. Hans  attribue indifféremment un « fait-pipi » au lion qu’il observe au zoo, à la locomotive qui  évacue de l’eau, à Anna sa petite sœur, à sa mère. Dans ses élans amoureux, il ne fait  aucune différence entre garçon et fille, et se livre à toutes sortes de jeux quant à ses  choix d’objet, ce qui fait dire à Freud que Hans « semble vraiment être un modèle de  toutes les perversités »1 .

Devenir homme ou femme n’a en effet rien de naturel. Ce devenir  est fait de  contingences, de rencontres avec un réel, de paroles qui marquent, qui n’adviennent pas  ou qui arrivent trop tard, de malentendus, de perplexités, de fantasmes, de symptômes.

C’est dire la complexité de la sexuation et de la marge qui s’établit dans toute tentative  de normalisation.

Il se trouve de nos jours, qu’à l’appui d’une fausse scientificité, cette complexité  soit gommée en faisant de l’identité sexuelle non un choix du sujet, entendons ici le sujet  de l’inconscient, mais ce qui serait lié à un facteur génétique. La singularité du sujet est  ainsi évacuée et réduite à l’individualité génétique. Et curieusement, c’est à ce titre que  des revendications pour le mariage pour tous s’élèvent.

Le petit Hans découvrira la différence sexuelle, à travers un long processus qui  débutera par l’angoisse et en passera par une phobie.

Sa sexualité, mariage intime

Tous les petits garçons ne deviennent pas phobiques, mais ils n’en sont pas moins  tous préoccupés voire tourmentés par certaines manifestations de leur corps, en  l’occurrence par leur organe pénien, désigné de diverses façons selon les époques, les  langues ou les cultures. Hans est embarrassé par cet organe, son wiwimacher, comme si  c’était quelque chose hors de son corps. Et, si cela l’angoisse tout d’abord, ce n’est point  pour ce qu’il en éprouve, mais à cause de ce qu’il refoule concernant  la proximité, la  présence réelle de sa mère, ses cajoleries, mais aussi ce qu’elle lui dit, ses menaces, ses  interdits, ses propos ambigus, voire ce que son père lui dit aussi, et que l’un comme  l’autre ne lui permettent pas de trouver une solution à cette angoisse. D’où le  surgissement de la phobie. Mais d’autres solutions auraient pu s’offrir à lui, une fixation au fétiche, ou plus tard le choix d’un objet homosexuel. Néanmoins, avoir la garantie de  l’hétérosexualité de Hans, ne permet pas de « penser que cela suffise à assurer pour lui  une consistance plénière, si l’on peut dire, de l’objet féminin. »2

Très tôt, un enfant a affaire à ce corps qui sera soumis à la discipline familiale,  mais aussi au désir et à l’amour qui, dans le meilleur des cas, traversent celle-ci. Il  demeurera cependant un attachement irréductible du garçon à cet organe dont il est  affligé, ce qui fera dire à Lacan que si l’homme est marié, c’est bien à cette partie de son  corps.

Pour la petite fille, qui n’en est pas dotée, et s’en trouve ainsi plus libre, ce  mariage n’existe pas, et si elle en éprouve le manque voire de l’angoisse, c’est par  référence au garçon. C’est ce que la psychanalyse nous démontre au quotidien, dans sa  pratique, à savoir que tout sujet a maille à partir avec la sexualité.

Au-delà d’un mariage aussi intime, il existe tous les autres mariages, adjuvants,  solutions plus ou moins durables. À ce titre toutes les formes de mariages sont  équivalentes et s’offrent donc au choix de tous.

Le mariage, au plan de sa réglementation, et en tant qu’invention humaine, est  fait pour évoluer. Les psychanalystes ne sont en aucun cas les gardiens d’une norme  quelconque et partant ne prônent aucun modèle unique de mariage qui vaudrait pour  tous. Le discours du maître n’est pas immuable, il peut s’interpréter, et ce n’est  certainement pas des psychanalystes qui y feront obstacle pour conserver des  significations usées. La création de nouveaux signifiants, leur jeu, déboucheront sur de  nouvelles significations. Les psychanalystes n’en sont en aucun cas maîtres, ils veillent  juste à ce qu’une place soit faite, dans la cacophonie des opinions, à quelque chose qui  s’appelle désir.

*Lacan Quotidien N°279     

Notes

1 Freud S., Cinq psychanalyses, « Analyse d’une phobie chez un petit garçon de 5 ans », P.U.F, 1954, p. 101.

2 Lacan J., Le Séminaire, livre IV, La relation d’objet, Paris, Éditions du Seuil, mars 1994, p. 323.La méprise du sujet supposé se mari

Tags associés à cet article: Homoparentalité, Homosexualité, PMA, enfant, mariage pour tous, mère, père

samedi 26 janvier 2013

Mariage pour tous et rapport sexuel*

par Sophie Marret-Maleval

« Le mariage pour tous », une drôle d’idée, pensai-je au départ - sachant toutefois que pour moi c’était oui, car je ne voyais pas de raison pour que ce soit non. Un peu belle-âme, un peu tartuffe, cependant, suivant les positions pointées par Bernard Henri Levy1.

N’allait-t-on pas masquer d’autres urgences ? Mais à ce compte-là, on ne traiterait jamais aucune question de société, et celle-ci est bien une question forte du moment, l’objet d’une demande pressante des associations. D’autres pays ont fait le pas, on ne peut plus la laisser dans l’ombre. Ce « drôle d’idée » me venait surtout du sentiment que les « militants du genre » nous avaient habitués à mieux. Pourquoi souhaiter se ranger dans la tradition, quand ils avaient contribué à souligner combien la relation entre les sexes n’est pas affaire de nature, mais de semblant ? Ils poussaient, avec Judith  Butler,  jusqu’à en  revendiquer  un  usage  très libre. Cette  manipulation décidée des semblants les éloigne de la psychanalyse, pour laquelle le choix du sexe est inconscient.

Celui-ci reste néanmoins un choix. « Les hommes, les femmes et les enfants, ce ne sont que des signifants »2, disait Lacan en 1973, un choix lesté par la contingence de la jouissance, « jouissance qui ne surgit jamais la première fois que par effraction, vous laissant une marque vouée à se répéter »3.

Réduire la demande du mariage pour tous à un conformisme serait négliger les nouveaux effets de subversion  qu’elle  emporte,  comme  en  atteste  l’intensité  du  débat  actuel,  qui  pointe  vers  la dimension de semblant du mariage. Le paradoxe est qu’à réclamer de se ranger sous les signifants-maîtres de la civilisation, ceux-ci apparaissent dans leur dimension de semblant, ébranlant plus loin les vénérables croyances dans la nature. Pas de quoi fouetter un chat finalement : tout lecteur de Lacan y reconnaîtra ses petits, et ne verra guère en quoi la psychanalyse apporterait des arguments contradictoires. Reprenons à notre compte la remarque de Bernard Henri Levy : « Et, si trouble il y a, il semble bien que le regard porté sur l’enfant par une société imprégnée d’homophobie soit infiniment  plus  perturbant  que  l’indistinction  apparente  des  rôles  dans  la  famille  ainsi composée… »4.

Certes l’affaire peut s’avérer complexe pour un enfant. Mais qui dit qu’elle ne l’est pas tout autant dans  une  famille  hétéro-normée ?  Parier  sur  la  pathologie  serait  encore  oublier  la  puissance inventive  du  fantasme.  La  référence  parentale  n’est  pas  affaire  de  corps  biologique,  mais  de signifant, de corps tissé de symbolique, de réel et d’imaginaire. La paternité est une fiction légale, enseignait Lacan. Le mariage pour tous, l’extension de la PMA, dévoilent que la maternité aussi.  Le mariage pour tous est le produit de la société hypermoderne. Elle a pour boussole, Jacques-Alain Miller l’a montré, l’objet petit a, qui s’impose à un sujet désorienté, et dont la vérité est que le savoir n’est que semblant5. « Le discours de la civilisation hypermoderne a la structure du discours de l’analyste », montrait-il non sans surprise en 20046. « La pratique freudienne a frayé la voie à ce qui se manifestait, avec tous les guillemets que vous voulez, comme une libération de la jouissance. La pratique freudienne a anticipé la montée de l’objet petit  a  au zénith social et elle a contribué à l’installer. D’ailleurs, ce n’est pas un astre, c’est un Spoutnik, un produit artificiel. […] La pratique lacanienne, elle, a affaire aux conséquences de ce succès sensationnel. »7 Il précisait déjà : « La dictature du plus-de-jouir dévaste la nature, elle fait éclater le mariage, elle disperse la famille, et elle remanie le corps », mais il n’invitait à nul recours à « l’inconscient de papa ».  Il  nous  recommandait  de  laisser  derrière  nous : 1)  une  « pratique  réactionnaire  de la psychanalyse », qui procède « par l’exaltation du symbolique véhiculé par la tradition » ; 2) une pratique « passéiste », procédant « par la consolidation d’un refuge imaginaire » ; 3) enfin, celle qui se voue « à un ralliement […] au réel de la science », indiquant qu’elle ont en commun de viser un « ça marche », d’ouvrir sur des pratiques de suggestion. (Jacques-Alain Miller relevait déjà en 2004 : « D’ailleurs, on assiste à des alliances sensationnelles avec tous les traditionalismes, qui mettent en valeur une convergence saisissante entre la Bible et

L’Interprétation  des  rêves »).  A  l’opposé  de  ces  trois  positions,  il  invitait  à  redéfinir  la  pratique lacanienne : elle « ne peut avoir d’autre principe, si elle se distingue des autres, que “ça rate” ». Ce ratage « est la manifestation du rapport à un impossible », rappelant « que Lacan n’a pas reculé devant ça. Il a même terminé une de ses dernières leçons d’une façon énigmatique en disant: “il s’agit que la psychanalyse soit une pratique sans valeur” »8.

Le mariage pour tous pointe que ça rate dans l’ordre sexuel, quelle que soit la croyance éventuelle au « mariage pour chacun », qui pourrait viser à faire exister le rapport sexuel qu’il n’y a pas (quelle que soit l’orientation sexuelle des deux parties). « C’est le “il n’y a pas de rapport sexuel” qui donne le site de la pratique lacanienne », notait encore Jacques-Alain Miller. Cet énoncé, disait-il, « est à entendre au regard de celui qui affirme : “il y a du savoir dans le réel”. Le “il n’y a pas de rapport sexuel” répond à l’affirmation “il y a du savoir dans le réel”. C’est le rapport sexuel qui fait objection à la toute-puissance du discours de la science ».

Si l’amour connaît une promotion spéciale dans le dernier enseignement de Lacan, c’est qu’il peut faire médiation « entre les uns-tout-seuls ». La civilisation hypermoderne « joue sa partie dans la dimension d’un réel qui rate, de telle sorte que le rapport des deux sexes entre eux va devenir de plus en plus impossible, que l’un-tout-seul, si je puis dire, sera le standard post-humain, l’un-tout-seul à remplir les questionnaires pour recevoir son évaluation, et l’un-tout-seul commandé par un plus-de-jouir qui se présente sous son aspect le plus anxiogène »9.

Donc, au fond, sans en faire un étendard qui confondrait encore solution prêt-à-porter, de l’ordre de l’universel, et  invention  toujours  singulière  du symptôme, contentons-nous de constater que  le « mariage pour tous » ne contrevient pas aux orientations d’une psychanalyse éclairée par Lacan.

*Lacan Quotidien N°272

1 : Bernard Henri-Levy, « Les mariés de l’an 13 », Le point, 10 janvier 2013

2 : Jacques Lacan, Encore (1972-73), Paris : Seuil, 1975, p. 34

3 : Jacques-Alain Miller, « Mariage homosexuel : oublier la nature », Le point, 10 janvier 2013

4 : Bernard Henri-Levy, « Les mariés de l’an 13 »

5  :  Jacques-Alain  Miller,  « Une  fantaisie »,  conférence  au  congrès  de  l’AMP  à  Comendatuba,  2004, http://www.congresoamp.com/fr/template.php

6 : Ibid

7 : Ibid

8 : Ibid

9 : Ibid

Tags associés à cet article: PMA, enfant, mariage, mère, père

vendredi 25 janvier 2013

Qui s’occupera des enfants ?*

Par Éric Laurent

La Déclaration que nous venons de signer à la suite de manifestations  hostiles au projet de loi sur « le mariage pour tous » et à la  modification des standards de filiation à venir, mentionne  qu’« il  revient à chaque être parlant de trouver les voies de son désir, qui  sont pour chacun singulières, tordues, et marquées de contingence et  de malencontres ». Elle admet la torsion générale de ce qui fait communication chez l’animal parlant.

Les lectures proposées de l’expérience psychanalytique et de  l’enseignement de Lacan comme garants d’un « invariant anthropologique » sont néanmoins  particulièrement tordues. Elles relèvent tout bonnement d’une lecture à l’envers, d’un  asservissement à des fins  conservatrices, de toute la mise en cause par Lacan des « Noms-du-Père », au pluriel. Au départ, Lacan vise une  extension du domaine du Nom-du-Père dans le  contexte des familles divorcées des années 30. Comme lui !

Le divorce et l’Œdipe

Il est aberrant de constater que celui qui, dès 1938, avant la restauration de Pétain, dans ses  « Complexes familiaux… », au pluriel, appréciait de façon critique l’apport freudien du  « complexe d’Œdipe », se retrouve embringué comme garant d’un ordre immuable. Celui qui  plaidait pour la complexité des familles, divorcées, et recomposées en notant qu’elles étaient,  « formatrices pour la raison », se retrouve enrôlé comme garant d’une forme unique de  présentation de la différence sexuelle.

Le désir et les familles recomposées

Lacan n’était « pas de ceux qui s’affligent d’un prétendu relâchement du lien familial ». Il  soulignait plutôt que le dit « relâchement » est en fait  une complexification du lien par  intégration « des plus hauts progrès culturels », y compris l’égalité des droits entre homme et  femme. Le développement de son œuvre allait faire de la femme, un autre « Nom-du-Père », affirmant une égalité au-delà de la différence sexuelle. Je développerai ce point dans d’autres  chroniques, mais pour l’instant, il me suffit de souligner cette égalité complexe.

Il rapportait enfin la naissance de la psychanalyse au contexte du « déclin social de  l’imago paternelle ». Cela ne légitimait nulle perspective de « restauration », mais au contraire la  prise en compte de la véritable place du père. Dans le dispositif freudien, relu à l’endroit, le  « père » n’est pas un garant anthropologique, il vient incarner le caractère transgressif du désir  singulier contre les impératifs moraux communément admis, qui prétendent définir la façon de vivre la pulsion. Le père sépare, par son désir, s’il est accepté, la mère de sa relation exclusive à  l’enfant. Il incarne la pluralité de jouissances.

Lacan fondait ainsi en raison freudienne le sort des parents divorcés qui rompaient en  pionniers dans ces années-là avec l’ordre moral. Le divorce avait en effet restauré dans  l’institution juridique le primat du choix du couple sur l’ordre familial et celui de la filiation. C’est  ce qui en anglais apparaît clairement dans l’opposition entre marriage et kinship.

S’occuper des objets (a) !

Trente ans plus tard, après 1968, dans sa « Note sur l’enfant », Lacan précisait dans la même  ligne que le père  donne nom à une « incarnation de la Loi dans le désir ». Ceux qui nous  bassinent avec « l’invariant anthropologique » lisent à l’envers cette expression. Ils en font une  « sublimation du désir dans la Loi », supposée naturelle pour faire bonne mesure. Autrement dit,  ils lisent la fonction du père comme une normalisation du désir. La mère serait la pulsion, le père  la Loi. Cette lecture est absurde. L’écart, la différence dont il s’agit est que le  « Nom-du-Père »,  fonction dont une femme peut être porteur, invente une façon de s’occuper des enfants de la  mère, ses « objets (a) », pour les inscrire dans la loi commune, immanente. Ce qui était daté en  1968, doit maintenant s’actualiser avec les couples LGBT.

Les débats à venir

Notre Déclaration marque un début. Après le vote de la loi sur le « mariage pour tous », et  jusqu’à l’examen de la Loi sur la famille, de nombreux débats vont traverser la société française.

La querelle sur le père va se développer. Ce sera l’occasion de préciser notre position. De quoi le  père est-il l’incarnation ? D’un invariant monotone, ou le nom d’une invention de la façon dont  une époque vit la contingence du rapport des sexes ?

Le 13 janvier 2013

*Texte publié dans Lacan Quotidien N° 270

Tags associés à cet article: Filiation, complexe d'Oedipe, enfant, famille, mariage, mère, père

vendredi 12 juin 2009

Les repentirs de l'Intranquille - Christiane Terrisse

 

 

Christiane Terrisse, psychanalyste, membre ECF

 

Le peintre Gérard Garouste vient de publier, aux éditions l’Iconoclaste, L’intranquille, sous-titré : Autoportrait d’un fils, d’un peintre, d’un fou. Cette trilogie pour un seul homme énumère les trois registres lacaniens : ancrage symbolique de la filiation, foisonnement imaginaire de la peinture, réel de la folie.
 
L’auteur secondé par Judith Pérignon, journaliste et écrivain, veut  transmettre le résultat de ses recherches sur ses origines familiales, sur leur rapport à ses crises de délire et sur la place de la peinture. Un an après la mort de son père et l’épitaphe adressée à ses fils : « votre grand-père faisait partie des petits salopards » il publie ce livre, inventaire des actes de ce père qui « lui reste sur les bras », ce père qui « n’avait pas pu faire héros. Alors il avait fait salaud. Son éducation de bon catholique l’y préparais ». L’antisémitisme basique d’Henri Garouste en fait pendant la guerre un spoliateur sans scrupules des biens juifs, condamné en 1945, un an avant la naissance de son fils unique qu’il voudra entraîner « vers sa honte, ses haines…tu sais mon fils, on est con de père en fils ».
Ce fils qui se disait : « dommage que je ne sois pas juif », épousera Elisabeth, fille de commerçants juifs communistes, elle lui donnera deux garçons qui auraient pendant le guerre été exterminés et, bien plus tard, apprendra l’hébreu pour lire la Torah.
Mais sa future paternité amènera le premier épisode délirant, l’hospitalisation et l’interprétation du psychiatre « Vous voyez, ce n’est pas la naissance de votre fils qui vous pose problème, mais sa conception », et la transmission du nom. L’auteur insiste sur la nécessité de se délester de son alliance, de son identité « Je m’appelle Zobie », (néologisme entre zob, job), de l’argent de ses parents, du désir de sa femme « tu vas être peintre », écho de la prédiction de sa mère « quand on dessine comme toi, on s’en sort toujours ».
Le père demeure cependant le seul point de référence dont il attend une image forte alors qu’il n’était qu’un « un mélange de force physique et de bêtise… Je voulais le séduire là où il ne m’attendait pas… devenir peintre, faire des instants rares de mon enfance l’essentiel de mes jours, et de mon éducation un dangereux mensonge ». Face à l’imposture paternelle il érigera les livres, Dante et sa Divine Comédie, Cervantés et son Don Quichotte, La Bible, le Talmud et peindra « une œuvre en forme de circonstance atténuante …(pour être) le ver dans le fruit ».
Si « La peinture est (son) instrument », l’écriture de l’Intranquille, à la fois dénonciation et reconstruction, témoignage et document clinique, opère la passe du privé au public, et transmet ce qui a été compris par l’analyse et par le questionnement des textes fondateurs : « ma tête s’est ouverte, elle est vidée d’un noir mirage, par la peinture et ici par les mots ».
 La mort réelle du père permet le passage à l’écrit de la solution sinthomatique inventée par l’auteur pour, tout en cédant à ses fils sa place dans la lignée, inscrira dans sa peinture ces « repentirs (qui) apparaîtront quand je ne serai plus là, ainsi je parlerai encore…(ils) me font penser au lapsus, à l’acte manqué…j’en ai glissé sous les couleurs, autant qu’il y en a dans la vie » ; Les 600 tableaux, non datés, échappent ainsi à la chronologie et recèlent le secret d’une œuvre qui nous regarde. Les repentirs (c’est ainsi qu’on appelle les corrections des peintres) du fils en lieu et place de l’absence de repentir du père, concernent tous ceux pour qui l’ombre portée de la seconde guerre mondiale suggère la question « Qu’as fait mon père ? » et plus intimement « qu’aurais-je fait à sa place ? »
Depuis lors l’art n’est plus comme le disait Freud, consolateur » mais « tout sauf consolant », il invite avec Gérard Wajmann à « ouvrir l’œil et à regarder le siècle ». Dans ce projet L’intranquille a sa place. La psychanalyse aussi.
Tags associés à cet article: père, sinthome, texte fondateur, écriture

mardi 2 juin 2009

The Pleasure of Being…. Robbed - Catherine Bonningue

 

 

Catherine Bonningue, psychanalyste, membre ECF
 
 
            Du jeune Josh Safdie, révélation new-yorkaise, au témoignage vibrant de Garouste, en passant par Ramon de Dominique Fernandez – Lacan ne fut-il pas vivement intéressé par De la personnalité de Ramon Fernandez, quand il écrivit sa thèse –, et cet auteur suédois qui fut dans sa jeunesse étiqueté schizophrène que nous a fait connaître la Comédie française… Autant de plaisirs offerts à la méditation du psychanalyste.
 
         Empruntons le titre du premier long-métrage du très jeune cinéaste new-yorkais Josh Safdie, qui donnera un fil à notre pensée. Dans The Pleasure of Being Robbed (récemment sur les écrans parisiens, et présenté à Cannes en 2009), une jeune femme, Éléonore, semble courir à la recherche de son être, dans un New York plus vrai que nature. Elle vole. Mais, à la différence des héroïnes kleptomanes de Au Bonheur des dames d’Émile Zola, toutes à la jouissance, nouvelle à l’époque, d’une procuration d’un plus-de-jouir, elle vole des objets dont elle ne jouira pas, ou seulement de façon médiée. Elle vole la « surprise » de cet aisé new-yorkais pour sa petite fille : un sac fermé, sans emballage-cadeau. Passons sur le plaisir alors, au début du film, de voler sans se faire prendre. Émerge de la Chose volée un chien tout à la folie de la liberté retrouvée. Elle lui ouvre la porte de sa chambre, comme un enfant rend la liberté à un oiseau en cage. Puis quatre chatons, moins empressés, apparaissent, qui retiennent quelques instants de plus l’intérêt d’Éléonore. Elle s’endort, satisfaite. Nouvelle version du « voler rien » de Lacan. Se découvrant un peu plus à sa victime, elle fouille un sac à main rempli de billets de banque, pour emprunter les clés de voiture, et aussi certes la carte de crédit. Elle ne peut en jouir, puisqu’elle ne sait pas conduire. Elle use de la carte pour acheter un objet valant un dollar et quelque, tout en informant, sans être crue, que c’est une carte volée. C’est un vieil ami rencontré par hasard qui l’aidera à trouver la voiture qui va avec la clef, et lui apprendra à conduire. Puis elle se fait prendre la main dans le sac à main, qu’elle fouille de façon ostensible, d’une jeune mère de famille, dans un parc où, par ailleurs, un père invite gentiment son fils à transgresser, pour le bonheur de son caméscope. La police intervient. Mais elle n’a rien volé… Elle reprend son errance. Le film se termine, nous laissant méditer sur the pleasure of being robbed. Mais qui est volé ? Qui en tire du plaisir ? Est certainement volée pour le plaisir celle qui vole, dérobe, dé-robée qu’elle est, tout comme la Lol V. Stein de Marguerite Duras.
            La psychanalyse a produit son lot de psychologues, psychiatres, psychothérapeutes, proposant une offre de parole tous azimuts. Le psychanalyste est confronté aux effets de ces offres nouvelles et pourrait se sentir délogé d’une place privilégiée qu’il a longtemps occupée. Il sera cependant attentif au manque de repères qu’ont beaucoup de ces nouveaux officiers de la parole, qui attendent parfois beaucoup de l’éclairage du psychanalyste qu’ils vont croiser, embarrassés qu’ils peuvent être des effets inattendus qu’ils produisent. Cette toute jeune fille, invitée à parler par un psychologue dans un contexte d’aide aux devoirs aux élèves de 6ème au collège, ne se met-elle pas à parler d’un viol. C’est d’emblée repéré comme fabulation par la psychologue qui anime le groupe de parole, mais qu’en faire ? La réponse du psychanalyste interpellé ne peut être dans ce cas que : cessez de la faire parler. Et la psychologue d’accepter l’interprétation. Ainsi, le psychanalyste n’a pas à céder au pleasure of being robbed, soit à se laisser voler la place qu’il s’est faite dans le monde, préférant plutôt un ne pas céder sur son désir d’analyste, qui peut équivaloir parfois à supporter le symptôme, le ce qui ne va pas, ce qui ne tourne pas rond, et préférer le silence à la parlotte.
            Ce début de vingt-et-unième siècle semble propice aux témoignages de plus en plus lucides de sujets aux prises avec la folie. La pièce de Lars Norén, Pur, mise en scène par lui-même au Théâtre du Vieux-Colombier, nous présentifie ce qu’un sujet étiqueté un temps schizophrène peut traduire dans l’art du théâtre. Norén par cette représentation a l’art de rendre le spectateur schizé en son tréfonds et le plonge dans un abîme de réflexions sur son peu d’être, être qui ferait consistance, dans ce monde. Ou encore le livre récemment paru aux éditions de L’iconoclaste de Gérard Garouste, L’intranquille, qui témoigne de l’effort de bien-dire, réussi à la perfection, sur ces trois fonctions qu’il assume dans la vie, et qu’il repère comme fondamentales et liées : fils, peintre, fou. Nous avons affaire ici à de l’inédit, une sorte d’expérience post-freudienne de la folie, folie non pas maîtrisée, mais acceptée, subjectivée, dirons-nous, quelle que soit la douleur d’exister exprimée. On y use, dans le cas de Garouste, de la psychanalyse avec modération ; elle n’est qu’une part dans une tentative de solution, essentielle sans doute. Elle a permis au sujet de saisir sa trilogie dramatique.
            Ce que nous dit Garouste le fils nous paraît bien loin et en même temps proche de l’effort d’un Dominique Fernandez, qui tente dans son livre Ramon, paru aussi récemment, une analyse plus contournée, mais impeccable, de son rapport à ce père qu’il a si peu connu. La faute du père — les raisins verts qu’ont mangés les parents font grincer les dents de leurs enfants, comme le rappelle Lacan — est ici triturée jusqu’à ce qu’elle rende tout son suc, bien au-delà d’une collaboration pendant la guerre, plutôt d’avoir reculé, selon son fils, à assumer une orientation homo sexuée.
            Un récent numéro de l’hebdomadaire Marianne a fait résonner à nos oreilles un mot d’aujourd’hui qui nous était encore peu familier : la dépatrimonialisation. Une série d’articles nous propose une réflexion sur notre rapport actuel à notre patrimoine et à ce qu’est, justement, un patrimoine. La définition de ce terme change dans notre société, notre société qualifiée de liquide par Zygmunt Bauman, cité par Jacques-Alain Miller à son cours l’an dernier. Le patrimoine, à l’image du déclin paternel, de l’état solide est passé à l’état liquide. Un point sur lequel s’interroge Françoise Waquet qui vient de publier Les enfants de Socrate. Son dialogue avec Éric Laurent, dans le cadre d’une Soirée de la Bibliothèque de l’École de la Cause freudienne, portait sur ce point d’une transmission d’un savoir sur un mode paternel et sur son éventuelle disparition dans un temps proche.
            Quel est notre mode de transmission dans la psychanalyse ? Le transfert, bien sûr. Le savoir, plus classiquement. Le vif de l’interprétation, encore. Mais il ne s’y agit pas de dépatrimonialiser, d’effacer le patrimoine d’un père auquel on ne veut plus croire, mais bien plutôt de préserver ce patrimoine, et tout en pouvant s’en passer, comme nous y a invité Lacan, pour mieux s’en servir.
Tags associés à cet article: folie, père, vol, être

---