jeudi 2 septembre 2010
Brainstorming - Marie Hélène Brousse
Marie-Hélène Brousse, psychanalyste, membre ECF
A partir des années trente, l’ordre symbolique a définitivement changé sans que ce changement se soit manifesté immédiatement dans le champ des institutions et du discours.
Rétroactivement on peut dire que le point de capiton de l’ordre symbolique avait cessé d’être le nom-du-père. L’ordre symbolique ne répond plus ni au Un fondant une hiérarchie, ni au principe de nommer. Il est soumis au multiple, l’essaim, et à la fonction définie en termes de chiffre ou de petite lettre. En tant que discours il n’a pas cessé pour autant de constituer un mode de jouir. Pour faire vite disons que les forces de l’Idéal du moi se sont progressivement effacées au profit de celles du Surmoi. Lacan prédisait cela : « Les puissances sombres du Surmoi… », « les moyens d’agir sur le psychisme »1 .Son enseignement en a accompagné la montée au sens d’en élucider les mécanismes et aussi d’y constituer des réponses adéquates. Jacques-Alain Miller poursuit cette orientation autant clinique que politique.
Le S1 est aujourd’hui l’impératif surmoïque : jouis. Impératif de jouissance contre lois de la parole. La bataille est donc, comme dans la cure analytique, entre l’inconscient et le surmoi, ce qui exige un brouillage, un autre réglage des repères pris dans la première et la deuxième topique freudiennes. Jacques Alain Miller soulignait la puissance de mobilisation et de désir de la première topique, certes réinterprétée par tout l’enseignement de Lacan, lors des journées d’automne dernières, on la voit aussi dans l’effet des témoignages des AE de ce Congrès.
Question : 1 quelles sont les conséquences symptomatiques de cette montée au zénith du surmoi et de cette chute de l’Idéal dans le traitement du Réel? 2 quelles modifications entraînent-elles dans la cure et la théorie analytiques sur le statut de l’inconscient par exemple? Quelles forces mobiliser dans ce nouvel ordre symbolique contre les forces obscures du SM ?
1 Lacan J. Autres écrits, pg 120
Posté
par [Dario Morales ]
à 10:02
vendredi 2 juillet 2010
Le style dans la psychose ou l'équarrissage du langage - Bruno Miani
Bruno Miani, psychanalyste, membre ECF
Ce terme de réhabilitation, détourné de ses usages judiciaire, religieux ou moral et introduit actuellement dans le champ des psychoses, n'en paraît pas pour autant débarrassé de son parfum originel.
Ce remugle entêtant qui persiste malgré des rinçages et essorages théoriques successifs, témoigne surtout de l'épuisement et de l'imprécision des outils conceptuels quand ceux-ci ne sont pas fondés sur la clinique, mais sur le seul préjugé moral, ou le bon sens.
Le bon sens, ou encore le sens commun parce qu'il est le mieux partagé par tous, ce sont aussi ces idées reçues dont Gustave Flaubert, faute d’avoir pu en établir le dictionnaire, les avait incarnées dans le personnage de Monsieur Hormais, véritable héros moderne, à vouloir s'en draper pour soulager son prochain1.
Or ces idées reçues trouvent la limite de leur efficace quand il s'agit de la psychose.
Celle-ci, et c'est sans doute son malheur, demeure imperméable aux idées reçues et elle reste peu sensible à l'humour involontaire que suggèrent les tentatives ingénues de notre scientifique pharmacien.
C'est une telle extériorité de la psychose qu'avait déjà raté le mouvement anti-psychiatrique des années 70, en faisant du fou le réceptacle de tout ce que la société ne pouvait pas contenir dans ses propres limites.
Guide spirituel, gourou, shaman etc., il est remarquable d’observer que l'anti-psychiatrie invitait en son temps à un voyage à travers la folie2 qui offrait à "l'homme normal" la pure et simple réhabilitation de tout ce dont la société capitaliste l'aurait dépouillé. A l'instar de Walt Whitman ou de Henry Thoreau, icônes ressuscitées des années 70, le fou devenait donc à son tour cette véritable instance réhabilitatrice qui assurait à l' "homo societatis", l'illusion d'un état premier.
Si Freud fut un moment tenté par une telle assimilation du malade mental, du primitif et de l'enfant, toute son oeuvre cependant s'y opposait.
Car, l'idéalisation de la folie n'a jamais été la position de la psychanalyse qui, dès le départ, introduisait une nuance dans cette approche simplifiée de la psychose où l’idéalisation apparaissait en réalité comme la manière moderne de stigmatiser à nouveau la folie.
Mais c'est un autre décentrement auquel nous invite la psychanalyse en soutenant que ce point étrange, ce "kakon" irréductible qu'avait déjà cerné le psychiatre Guiraud3, est en réalité produit par le langage lui-même dont le sujet est affecté dès l'origine.
C'est ce qui se constate au quotidien dans les cures psychanalytiques : au fur et à mesure que le sujet parle, se met à consister parallèlement cet irréductible au langage mais qui est cependant produit par le langage même.
C'est déjà ce qu'avait repéré Freud comme obstacle à la terminaison d'une cure4 et c'est aussi ce que théorisera Jacques Lacan sous le nom d'objet a.
Dès lors pour la psychanalyse il n'y a pas d'autre traumatisme que celui qu'introduit le langage lui-même.
C'est à ce traumatisme du langage que s'affrontent, sous les modalités du refoulement et de la forclusion, aussi bien le névrosé que le psychotique.
En cela, la névrose comme la psychose peuvent-elles apparaître comme des modes de défense face à ce réel produit et délimité par l'introduction du langage chez le sujet.
Mais dans le cas de la psychose, il faut ajouter cette précision que pour le schizophrène tout le symbolique du langage est réel5. Dès lors, si on accepte de reconnaître la psychose comme un mode de défense face au réel, il s'agira moins de vouloir thérapiser le sujet psychotique ou de prétendre le réhabiliter, ce qui relèverait d’une démarche d’évitement de ce réel incurable, mais il s’agira de s'en faire le " secrétaire" appliqué comme pouvait le suggérer Lacan dès le début de son enseignement6.
Il s'agira de se faire le secrétaire de ce travail incessant auquel le sujet psychotique est déjà à la tâche afin de se soulager de ce réel qui l'assaille en permanence que ce soit sous la forme de voix obsédantes ou des hallucinations persistantes. Ce travail du psychotique, la plupart du temps inaperçu des âmes pieuses, est d'autant plus varié dans ses manifestations que le sujet psychotique n'a pas à sa disposition, comme le névrosé, la solution universelle du "prêt-à-porter oedipien".
En effet, faute de ce capitonnage du sens qu’offre le Nom du ¨Père et dont bénéficie le névrosé, il ne reste au psychotique que la solution du "sur-mesure" pour limiter le réel.
C'est un tel travail propre au psychotique que déjà Freud introduisait quand il interprétait le délire du psychotique "comme un processus restitutif de guérison" 7.
Nous avançons que le but de ce travail acharné que s'impose le sujet psychotique est la production d'un style qui lui sera propre et qui sera pour lui un élément sinon de guérison du moins de stabilisation.
Pour introduire cette question de la pertinence du style dans la psychose, je ferais d'abord référence à l'ouverture des Ecrits de Lacan où en 1966, il choisissait de placer son oeuvre sous l'égide non du concept mais sous celle du style en précisant que "le style c'est l'homme même".
Mais l'adresse à l'Autre suffit-elle à faire style?
Non, nous dit Lacan 8, car le style nécessite l'effacement à la fois du sujet qui en est le porteur et de l'Autre à qui il s’adresse : le style commence quand il n'y plus la garantie que peut offrir habituellement l'Autre au sujet qui parle.
Disons le plus radicalement: le style surgit quand le sujet n'a plus d'autre garantie.
Une autre volonté que celle de s'adresser à l'Autre serait en jeu dans la manifestation d'un style et celui-ci ne serait pas seulement l'expression d'un vouloir dire. Autrement dit, dans le style d'un sujet, se profilerait une autre volonté qui se spécifierait de ne pas s'adresser à l'Autre.
Ainsi l'art d'écrire, par exemple relèverait aussi de ce vouloir particulier qui serait le vouloir jouir de l'écriture, c'est ce que Lacan plus tard nommera la jouissance de la lettre 9, mais que dés 1966, il repérait comme ce qui constitue le style du sujet, seule garantie qui demeure devant l'incertitude de la place de l'Autre.
Pour Lacan, ce n'est donc ni le sujet, ni même l'Autre, mais seulement l'objet qui va répondre à la question du style. Un tel objet sera la condition même de la possibilité d'un style pour un sujet qui va s'y soumettre en s'effaçant, car pour la psychanalyse c'est seulement au niveau de la pulsion que le sujet peut trouver sa propre garantie et non dans son rapport à l’Autre. C'est en cela d'ailleurs qu’une cure psychanalytique n'est pas une psychothérapie qui trouve sa garantie dans le seul rapport intersubjectif.
Essayons de donner les coordonnées du style chez des sujets psychotiques. Il s'inscrirait donc entre un vouloir dire qui supposerait l'Autre à qui l'on s'adresse et un vouloir jouir qui implique un objet (de jouissance) qui reste en dehors de toute adresse.
On peut aussi s'apercevoir qu'une définition aussi restreinte de la stylistique implique une différence radicale, selon que nous situons le style dans la névrose ou dans la psychose.
En effet, ce que nous appelons l'objet et qui fonderait un style, est à situe différemment selon que nous sommes dans la névrose ou dans la psychose. Dans le premier cas, l'objet est d'emblée situé par le névrosé du côté de l'Autre et c'est d'ailleurs ce qui le lui rend aimable et qui fonde la possibilité d'un transfert psychanalytique. Or dans la psychose, ce que nous nommons l'objet est à situer du côté du sujet lui-même. D'où les voix, les hallucinations et les persécuteurs qui témoigneraient de cette volonté que le sujet psychotique peut ressentir comme extérieure, mais qui s'acharnerait à vouloir le dessaisir de cet objet qu'il aurait en quelque sorte dans sa poche, pour reprendre une expression familière de Lacan à ce sujet.
Nous poserons d'abord la question de ce qui autorise à parler de style à propos du sujet psychotique?
Dans une très belle intervention lors d'un Colloque sur le traitement des psychoses en 1987, Jacques-Alain Miller pouvait à ce sujet remarquer que: "La voie que Lacan indique pour le traitement de la psychose passe par ce trait qui est central chez Schreber et qui est le trait de création" 10.
Disons simplement que dans la psychose il s'agit d'une autre création que la création poétique ou artistique, et c'est précisément à cette autre création que Lacan donnera à la fin de son enseignement son nom de sinthome 11.
Mais parler de style dans la psychose fait d'emblée difficulté tant l'adresse à l'Autre est ici relative, puisque l'objet qui fait habituellement le style reste profondément attaché au sujet psychotique au point que cet objet peut lui demeurer particulièrement opaque.
Je dirais que c’est cette proximité de l'objet qui fait précisément la particularité du style dans la psychose.
En effet, ici, le style sera moins la volonté de s'adresser à l'Autre en s'affichant devant lui, comme chez le dandy ou même le modiste, mais il s’agirait plutôt
d’une tentative de dégagement de cet objet qui est sans cesse réclamé au sujet psychotique par les voix ou les hallucinations, autrement dit cet objet qui est sans cesse exigé par l'Autre persécuteur.
Nous faisons l'hypothèse que, grâce au travail du style, le sujet psychotique cherche moins à rendre lisible cet objet qu'à tenter surtout de le circonscrire.
Cela peut se repérer si on est attentif à son travail incessant sur la langue à l'instar par exemple de ce travail continuel d'écriture qui fait l'oeuvre d'un James Joyce 12.
Ce travail sur la langue qui caractérise le schizophrène, décrit précisément le rapport du sujet psychotique avec son objet.
Comment s'opère concrètement un tel travail stylistique dans la psychose ?
Pour avancer sur cette question, on peut s'aider de la définition du style que donne le linguiste Roman Jakobson.
On s’aperçoit en effet que pour Jakobson il y a style quand un message n'est plus adresse à l'Autre mais quand il est seulement "envisagé pour son propre compte" 13. Et Jakobson ajoute que le style, c'est "une hésitation entre le son et le sens".
Autrement dit, le sentiment du style apparaît quand la phrase devient à elle-même sa propre référence. Dans le travail du style, le sujet opère une véritable restriction sur le message afin de ramener au minimum tout ce qui dans la phrase pourrait faire équivoque.
Grâce à la définition qu’en donne Jakobson, on peut s’apercevoir que le style est conçu comme volontairement pauvre. Le style est donc cet appauvrissement décidé par le sujet qui s'y voue.
Or, c'est précisément pour cette raison que la production d'un style peut avoir toute son importance dans la psychose, là où le sujet psychotique a affaire essentiellement au signifiant c'est-à-dire à l'équivoque.
On peut faire en effet l'hypothèse que la restriction du champ d'activité, l'appauvrissement relationnel, l'effilement progressif de la parole qui sont autant de processus souvent observables dans la psychose, ne relèvent pas d'un déficit quelconque, mais que tout cela est, chez le psychotique, seulement affaire de style.
Donc, si on considère qu'une langue est toujours un mode singulier de faire équivoque, alors on s'aperçoit que le style dans la psychose, c'est très précisément ce qui permet au sujet psychotique de faire obstacle à l'équivoque.
Nous faisons l'hypothèse que le sujet psychotique, grâce à son travail continuel, se voue à limiter "l'incommensurabilité de la langue", (selon l’expression de Milner) et nous ajouterons que cette limitation volontaire de la langue, c'est justement ce que l'on peut appeler ici un style.
Ce style s'obtient ni par une munificence imaginaire du personnage, ni par les particularités exubérantes d'une apparence, car tout cela ne serait que simple adresse à l'Autre, ce qui n'a pas cours ici car cet homme est psychotique.
Ici, plus sérieusement, le style s'obtient par la constriction volontaire de la langue où il s'agit de la débarrasser de toute équivoque. Il s'agit aussi de la soulager de ce "double langage" qui l'infiltre continuellement. Il s'agit enfin d'atteindre ce que Lacan appelle "lalangue".
Le style s’obtient alors par un véritable équarrissage de la langue qui fait alors surgir la « lalangue » soit cette part du langage qui ne s’adresse pas à l’Autre, mais qui signale la jouissance de la langue propre au sujet.
C'est à cette tâche permanente que le sujet psychotique consacre l'essentiel de son temps en acceptant d'y associer une limitation volontaire de son champ d'activité, ainsi qu'une restriction de ses intérêts personnels ou même de ses relations elles aussi de plus en plus diminuées.
1-Flaubert G, Madame Bovary, Livre de Poche.
2- Barnes M, Berke J, Un voyage à travers la folie, Editions du Seuil, Paris, 1971.
3- Guiraud P., Cité par J. Lacan in "Introduction théorique aux fonctions de la psychanalyse en criminologie", in Ecrits, Seuil, Paris, 1966.
4- Freud S, "Analyse finie et infinie" in Résultats, idées et problèmes, II, PUF, 1985.
5- Miller J-A., "La clinique ironique", Actes de l'Ecole de la Cause freudienne.
6- Lacan J., Le Séminaire, Livre III "Les psychoses" texte établi par J-A. Miller, seuil, Paris, 1981.
7- Freud S., « Le président Schreber »in Cinq psychanalyses, PUF.
8- Lacan J., Ecrits, Paris Seuil, 1966.
9- Ibid p9.
10-Lacan J., "La question préliminaire à tout traitement possible de la psychose" in Ecrits, Seuil, Paris, 1966.
11- Miller J-A., "La leçon des psychoses", p 144, Actes de l'Ecole de la Cause freudienne, 1987.
12- Lacan J., Le séminaire, Livre XXIII "Le sinthome", texte établi par J-A. Miller, paris, Seuil, 2004.
13- Ibid.
Posté
par [Dario Morales ]
à 10:37
jeudi 19 novembre 2009
Portrait de l'artiste en épouse et mère - Christiane Terrisse
Christiane Terrisse, psychanalyste, membre ECF
J’avais entendu parler par les propriétaires de la galerie Pièce Unique du monogramme LB*, brodé sur un grand drap de lin déniché dans une brocante et offert à Louise Bourgeois. Je savais qu’elle inscrivait sur cette toile une œuvre à sa démesure, visible à l’automne à Paris.
L’intitulé « Self-portrait 2009 » évoquait pour moi le vieux Rembrandt en clair - obscur, les derniers Picasso quasi cadavériques ou encore les 11 planches anatomiques d’« Extrême tension » proposées par LB en 2007.
Mais l’attente impatiente d’une surprise expose au « ce n’est pas ça ! ».
Déception devant ce mur quasiment monochrome, face à cette horloge enfantine, sa grande et sa petite aiguille, ses heures sagement alignées. Où sont passées l’ironie, la férocité, le baroquisme, l’audace de l’artiste, son anti-conformisme ? La ronde des 24 vignettes à la pointe sèche sur tissu illustre, pas à pas, le parcours d’une vie depuis « 1911 », année de sa naissance, indiquée par les aiguilles d’un drôle de cadran qui, en fait, ne cadre pas. Elle nous propose en 24 épisodes l’autobiographie d’une femme pourvue d’un mari et d’enfants et convoque des dessins d’archive, principalement celles sélectionnées pour l’exposition La famille en 2006 à la Kunsthalle de Cologne. Cette rétrospective évoque La Boîte-en-valise publiée en 1941 par M Duchamp, sélection représentative de ses œuvres miniaturisées.
Pour chaque gravure l’artiste propose une légende laconique : fillette, désir, Robert, Louise et Robert, Michel, enceinte, naissanceet l’on reconnaît son graphisme épuré, sans aucune complaisance esthétique : érection, déformation de la grossesse, écartèlement de l’accouchement, nouveau né chu dans le monde apparaissent en gros plan d’un réalisme sans fard. Une main négative figure le mariage. Janus présente la division du sujet hystérique. Louise s’incarne, par deux fois en longs cheveux dressés puis coiffure lisse et collier de perles, en effigie de la femme rangée, sage image qu’elle entend nous transmettre à la fin d’une vie vouée à être « The Runaway Girl ». De son œuvre ne subsistent que la profusion mamellaire de la mère, l’arc de l’hystérie masculine, l’art topiaire de la coupure et enfin l’araignée maternelle qui clos la série.
Cette énumération appliquée est surmontée de trois gravures en liminaire, deux profils encadrant une des vingt images exposées au final de la rétrospective de 2008, gouache rouge représentant un couple: l’homme en érection étreint une femme-fleur, enceinte d’un fœtus prêt à naître, visible en transparence. « Le rouge est la couleur du sang. Le rouge est la couleur de l’insistance ».
En 2002 elle sous titrait déjà le dessin d’une horloge « réparation, restauration ».
En 2009 elle signe cet autoportrait du seul monogramme brodé LB, initiales de son père, épitaphe liminaire pour ce drap linceul minimaliste.
« Il faut du temps pour se faire à l’être », disait son contemporain J. Lacan. Louise nous indique que l’être débarrassé de ses efflorescences imaginaires se réduit, en sa plus simple expression, au réel de son inscription symbolique.
* Louise Bourgeois est une référence majeure de l’art moderne et contemporain. Elle présente sa dernière oeuvre à la galerie Pièce Unique, dernier trimestre 2009
Posté
par [Dario Morales ]
à 12:17
samedi 14 novembre 2009
La clé du bien-être : un bain de Jouvence
Monique Amirault, psychanalyste, membre ECF
Les psychanalystes, on le sait, travaillent beaucoup et voyagent souvent (cure, contrôle, cartels, interventions auprès des collègues d’autres villes, régions ou pays, etc). Ils sont des habitués des halls de gare où ils se procurent parfois un quotidien ou un magazine dans ces points de presse qui se révèlent, si l’on y prête attention, être de véritables vitrines sur le monde.
On y trouve depuis quelque temps une collection éditée par les éditions Jouvence, dont le siège social est en Suisse et qui se font depuis 1989, « les éditeurs du bien-être ». Sous la forme de petits cahiers, voire de cahiers d’exercices, chacun est invité à devenir « l’acteur de son bien-être » par une pratique très simple de « sport cérébral du bien-être ». Ces cahiers ont l’aspect délicatement suranné des cahiers d’écoliers d’antan, ceux immortalisés par les photos de Doisneau, et sur les feuilles quadrillées, alternent maximes, encouragements, conseils et exercices sur papier doucement rugueux – recyclable, probablement – dans une calligraphie qui évoque celle des antiques maîtresses d’école. Dessins, schémas, tableaux, d’un simplisme inégalé, facilitent au lecteur la compréhension des consignes et la réalisation des exercices. Dans sa forme, le cahier d’un enfant fréquentant une classe de CP ou de CE1 pourrait en être le modèle.
Celui qui s’offrait à moi, ce jour-là, portait comme titre « petit cahier d’exercices d’estime de soi » : « Quelques définitions brèves pour y voir clair » – accompagnées du dessin d’une femme devant son miroir et serrant la main à son image, un questionnaire à choix multiples pour évaluer le niveau d’estime que vous avez de vous-même et, déjà, pour vous « délasser », un labyrinthe à parcourir avec la pointe d’un crayon. Suit « comment construire l’estime de soi », des exercices d’auto-diagnostic de vos « positions de vie » et des exercices d’auto conditionnement, le tout complété de bonnes résolutions à découper pour chaque jour. La suite est au diapason.
Nous savons les difficultés, voire les impasses que rencontre actuellement la commission sur la mesure de la performance économique et du progrès social dans sa recherche des mesures les plus pertinentes, au-delà du PIB, pour évaluer, entre autres paramètres, le bien-être social. Autrement dit, de quoi est fait le bonheur d’un peuple ? (voir sur France 3 « Ce soir ou jamais à laquelle participait il y a quelques semaines, J-A Miller), cette impasse ne fait que grandir quant il s’agit, avec le concept de BNB (bonheur national brut), né au Bhoutan dans les années 1970, d’espérer trouver un indice destiné à mesurer autrement le progrès social.
Même si on ne peut nier qu’être jeune, riche et bien portant est un facteur de bonheur comme l’ont démontré d’éminentes recherches, l’impossible à définir et à collectiviser le bonheur trouve son corollaire dans ce qu’Eric Laurent propose comme la nécessité d’une conversation permanente autour de cet impossible.
Au niveau collectif du politique comme au niveau singulier du bien-être de chacun, ni le PIB, ni le BIB pour les premiers, pas plus que les petits cahiers d’exercices qui font le succès des éditions Jouvence pour le second, ne rendront compte du bien-être de ces parlêtres ratés que nous sommes, affectés de l’inconscient. A cette fêlure peu naturelle découverte par Freud et formulée par Lacan dans l’aphorisme « Il n’y a pas de rapport sexuel », répond chez chacun ce qu’il y a de plus intime et ne se collectivise ni ne s’éduque. Mais ce plus intime peut se positiver en une satisfaction, en un goût de la vie, en un art, qui ne vaut que pour un. Ce « il n’y a pas de rapport sexuel » condense ce qu’il en est du savoir du psychanalyste, celui appris dans sa cure, à ses frais, au frais de son symptôme. Il ouvre à un savoir troué qui inclut l’inconscient et à un savoir faire avec les semblants pour border le réel.
Les éditions Jouvence prospèrent, infantilisant, abêtissant, au point d’en être comique, les « grandes personnes », ces grandes personnes qu’il n’y a plus. C’était en tous cas l’avis de ce religieux dont Malraux rapporte le propos, cité par Lacan : « J’en viens à croire, voyez-vous, en ce déclin de ma vie, qu’il n’y a pas de grandes personnes ». Mais y-a-t-il encore des enfants ? Les enfants sont-ils un espoir d’invention, de nouveau, lorsqu’on les anticipe comme délinquants, troublés, hyperactifs, handicapés, lorsqu’on les appréhende comme individus à contrôler à rééduquer, à formater ?
S’il n’y a plus de grandes personnes, il n’y a plus, non plus, d’enfants. Et les éditions Jouvence prospèrent. A l’opposé, de petites maisons d’édition peinent à se maintenir, telles les bien nommées Où sont les enfants ?, aux travaux soignés et inventifs, qui annoncent ainsi leur ligne éditoriale : Les enfants regardent le monde. Donnons-leur des livres qui ne baissent pas les yeux.
Posté
par [Dario Morales ]
à 03:02
mardi 6 octobre 2009
User la vérité - Jacqueline Dhéret
Jacqueline Dhéret, psychanalyste, membre ECF
Il y a plusieurs politiques du symptôme.Il y a celle qui veut adapter le sujet au discours du maître, profondément ébranlé par le discours de la science. Douce en ses formes, autoritaire en son fond, elle entend ramener la singularité à l’universalité. Il y a la politique freudienne du symptôme, qui tire, dans le champ social, les conséquences de son expérience. Freud a donné au symptôme, parmi les formations de l’inconscient, une place particulière. C’est la leçon de l’hystérique : Les éléments libidinaux se transforment en symptômes. Les éléments agressifs, en insatisfaction, mécontentement, malaise. Là, la clinique passe dans le politique : toute formation humaine, nous dit Freud, est cimentée par des relations libidinales réciproques et pâtit de cette solidarité. Ainsi considère-t-il, dans tous les cas, les institutions, comme le résultat d’un échec. Cela ne doit pas nous paralyser, dit-il ! 1.
Enfin, il y a la politique lacanienne du symptôme. Pour Lacan, en son fond, le symptôme n’est pas en lien avec l’identification, plutôt est-il appelé là où il n’y a pas de signification universelle. Le sinthome est la façon qu’a le symptôme d’atteindre la singularité, au point de devenir le nom du destin du sujet. Lacan a eu besoin de produire un signifiant inédit, le sinthome, pour dire ce fait nouveau que Joyce lui avait fait découvrir. Le sinthome, comme solution au regard d’une impossibilité et non d’un échec. Il y a la réponse par le symptôme, qui a montré à Freud les limites du pouvoir de l’identification, il y a la réponse lacanienne qui nous invite à agrandir les conséquences du symptôme, jusqu’au point d’en répondre et d’y impliquer la pulsion. Le sinthome, dirait Lacan à Freud, pour faire, avec ce qui n’a pas de solution véritable.
Considérons tout d’abord la première politique, qui veut effacer la dimension de l’incommensurable et qui promeut le tout signifiant.
Elle se déploie en de multiples variantes mais repose en son fond sur une logique assez simple qui n’est pas étrangère aux techniques du marketing. La tendance à l’unification qu’elle opère implique toujours de séparer le symptôme, du sujet qui le porte, voire, d’en faire la victime. Cette séparation permet, dans tous les cas, de supposer une causalité organique au trouble.
La véritable unification est là : si la causalité organique ou génétique n’est pas démontrée aujourd’hui, elle le sera demain.
C’est le critère de l’évidence2. Une fois posée cette loi de formation, on obtient des séries. On peut alors, sur tous les fronts, se livrer à une interprétation des mini signes qui associent dans un rapport causal, les symptômes dont souffre quelqu’un, avec un trouble, déjà identifié ou à promouvoir.
Bien sur, l’apparition d’une nouvelle catégorie s’accompagne nécessairement de l’apparition d’individus que l’on peut dénombrer, répondant à cette catégorie. Une conception du symptôme, donc, qui comporte sa mise en scène, et qui, comme nous l’a montré l’actualité journalistique de la rentrée, implique de s’en prendre directement à la psychanalyse.
Comment s’opère l’extension d’un domaine ? Le mode du témoignage connaît un engouement certain. Relayé par les médias, il amène des lecteurs, des spectateurs à se reconnaître dans le tableau présenté. La liste est longue de ces propositions, de ces allégations qui nous viennent de l’Autre et qui nous figent dans l’univers de représentations préfabriquées : harcelés moraux, dépressifs, toccistes, hyperactifs, précaires etc…
L’extension s’opère aussi par la création d’associations qui justifient l’apparition d’une nouvelle catégorie ou la réclament, toujours appuyées par une ou deux autorités dites scientifiques. Ainsi avons-nous vu apparaître une nouvelle entité, les TOP, troubles oppositionnels avec provocation qui viserait à éradiquer, par une rééducation comportementale, les comportements troublions, des l’école maternelle. La médecine « prédictive », grâce au dépistage en milieu scolaire, permettrait ainsi de lutter contre les troubles d’adaptation à la vie sociale. Espérons qu’il y aura, à l’Education Nationale, des fripons pour désobéir !
Ces campagnes qui servent une politique autoritaire du symptôme, commencent par des rapports plus ou moins officiels. C’est le cas, par exemple, d’une enquête réalisée en 2000 sur les violences envers les femmes en France 3 dont on voit aujourd’hui qu’elle engage les mêmes développements , à une différence près : la thérapeutique sollicitée est cette fois juridique.
Dans tous les cas il s’agit de faire connaître, de briser le silence, souvent de nommer et de prévenir. C’est un nouveau régime de construction d’un Autre consistant.
La politique freudienne du symptôme, tenait compte de ce que l’hystérique avait enseigné à Freud. On peut s’en doute avancer qu’elle en est restée prisonnière et que cela tient à une certain opérativité du discours du maître, contemporain de l’époque freudienne. A l’omniprésence du discours humain, l’hystérique objecte par son symptôme, plus fort que l’idéal.
Que montre-t-elle ? Plus on cherche à obtenir une conformité, à ramener le sujet de sa particularité à l’universalité, plus on fait apparaître l’impuissance, plus on programme la réaction thérapeutique négative.
Le discours hystérique montre ce que le symptôme doit à la logique subjective : une cohérence privée, tissées d’associations qui tiennent aux lois du langage. L’inconscient génère des symptômes.
La clinique de l’hystérie nous enseigne quelque chose de très utile pour aborder le malaise dans la civilisation : le sujet ne trouve jamais de véritable apaisement de ses tensions subjectives dans l’identification communautaire. Il se porte mieux, quand on l’aide à en desserrer l’étau. Plutôt choisit-il l’identification au petit trait de jouissance qui choque, fait problème. Ainsi le symptôme hystérique, derrière la revendication ou la plainte, est-il satisfaction du petit passe-droit, de l’exception, qui met en échec les tendances socialisantes.
C’est une manière de répondre à l’affirmation collectivisante. Cependant, cette protestation reste prisonnière de la répétition, d’être captive de l’identification.
Le propre de l’hystérie est de savoir inscrire cette part pulsionnelle que comporte le symptôme dans un discours, en allant la chercher chez l’Autre, en tant qu’objet perdu. Une part de cette jouissance est attrapée par l’Autre, qui se saisit par la langue, la culture. C’est un savoir faire qui nous engage à nous intéresser au langage, au vécu du corps, à l’expression verbale du symptôme.
C’est une toute autre politique que celle précédemment évoquée. Elle suppose la causalité sexuelle, l’insistance du réel4, là où les maîtres contemporains postulent la causalité organique.
Elle nous rappelle ce que Freud a découvert au temps où le Nom Du Père faisait encore l’histoire : le symptôme est l’expression d’une pensée de la liberté.
Pour aborder les problèmes contemporains, il nous faut considérer le symptôme, comme ce qui nous vient du réel. J Lacan nous montre qu’il est tentative pour faire avec un impossible, plus exigeant que la réalité langagière à laquelle, cependant, il recourt. Pas d’espoir d’atteindre le réel par la représentation.
Nous apercevons mieux, dans notre monde contemporain, que quelque chose objecte au fait que le sujet trouve sa place dans l’Autre. Nous comprenons mieux que la civilisation est faite de ce que nous bricolons, en marge de ce qui fait standard. Nous découvrons ce que Lacan enseignait en 75, avec « le sinthôme »5:pas seulement le malentendu dont le sujet hérite et qui lui vient de l’Autre, mais le truquage qu’il s’invente.
Dés lors, il nous faut réviser les modalités des discours. Il est plus difficile aujourd’hui de faire lien social à partir du champ défini par le semblant paternel, à partir de l’Idéal. Lorsque le lien ; n’est plus soutenu par le discours du maître, que la connexion au savoir se perd, il devient plus problématique de viser la vérité de l’inconscient, de rechercher un type de décision subjective qui interroge l’Autre, sur son désir.
C’est ce que rencontrent aussi les comportementalistes :débarrassez-moi de mon symptôme et du réel. Eux, croient que c’est possible. Nous, nous accueillons ces demandes, mais nous croyons qu’il y a une identité entre ce qui est insupportable, la jouissance, et ce que nous ne pouvons pas éviter. Nous, psychanalystes lacaniens, supposons que le symptôme, est au principe du vivant, qu’il parle tout seul, comme le sujet contemporain. C’est le point d’où nous partons.
Le concept de sinthôme apporté par Lacan inclut ce réel. Il est le symptôme freudien en tant qu’il est accroché au langage 6, en tant que l’on peut en faire muter le sens, et il prend en considération la part du symptôme, qui est bourdonnement, tourbillon , celle qui ne s’adresse pas à l’Autre.
L’analyse avertit qu’il y a bien des façons de faire avec ces marques, ces dépôts de la langue, capables de drainer une satisfaction particulière et qui, paradoxalement, peuvent se partager. On ne guérit pas du symptôme qui est nœud d’équivoque. Le mieux que l’on puisse faire dit Lacan, c’est de le déplacer, car la jouissance progresse dans le tissu des équivoques. Une langue, ce sont des achoppements, toutes sortes de façon de dire, dans lesquelles réside l’inconscient.
Dans une analyse, on passe du symptôme structuré comme un langage, à une bévue, radicalement hors norme, qui se suffit à elle même. Cela suppose d’admettre que le contenu latent de l’inconscient est du côté des S1. Des nœuds se construisent et font chaîne, grâce à la matière signifiante qui ouvre à l’équivoque. Ce réel hors sens pâtit du symbolique et circule dans le langage.
Là, la clinique passe dans le politique : les symptômes peuvent s’assembler, se multiplier, parce qu’ils ne répondent pas au programme identificatoire. Au fond, Freud avait une vision réaliste du symptôme : pas de lien social sans symptômes. La vision lacanienne est différente. Elle instaure une équivalence entre lien social et symptôme7. Cette perspective met le psychanalyste à l’heure de notre modernité. On entre dans la langue commune à partir de ce que l’on a de plus singulier et c’est ainsi que l’on peut se dire à l’Autre.
1 Sigmund Freud, Malaise dans le civilisation, PUF, 1981 p 32
2 DSMIII, 1988
3 Enquête nationale sur la violence envers les femmes en France, voir Norbert Elias, La civilisation des mœurs, éditions Calmann-Lévy, 1991
4Jacques Lacan, La troisième, Lettres de l’Ecole freudienne, 1975, n°16
5 Jacques Lacan, Le sinthôme, Le séminaire Livre XXVIII, Editions du Seuil, 2005.
6 le sinthome, déjà cité, p39
7 La conversation d’Arcachon, éditions Agalma, 1997
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par [Dario Morales ]
à 10:32
samedi 14 mars 2009
Fous dangereux : on demande un sujet supposé savoir - Catherine Stef
Catherine Stef, psychanalyste, membre de l'ECF
La réponse sociale (à la souffrance psychique), ne laisse plus beaucoup de place au hasard, à la contingence. Avec son pragmatisme simplificateur, avec son horreur du vide, avec l’arrogante certitude conférée par un pseudo savoir statistique, la réponse sociale s’oriente et opère par la classification et par la ségrégation. Un monde d’où l’on exclut le réel et la singularité, est un monde sans contingence, un monde violent.
La clinique : de la contingence et retour
Ils ont 15 ans. Tous les trois ont été hospitalisés dans une unité psychiatrique pour adolescents, à un moment où une question a fait violemment irruption dans leur vie.
Le premier pense tout le temps, il essaye de trouver des solutions aux problèmes de l’humanité. Il décide de devenir adulte, pour tourner la page.Il mange beaucoup, pour grandir et pour grossir, pour en imposer, pour que son corps le protège, pour se faire un corps. Mais ça ne marche pas. Depuis qu’il a rencontré Julie, il s’écrit sur le corps, avec un cutter : d’un coté du bras : je veux mourir, de l’autre, Julie pour toujours. Il veut la sauver, et se sauver lui-même. Mais quelque chose l’a poussé trop loin. Il fait des crises d’angoisse, quotidiennement, il veut mourir, il ne va plus au lycée. Il devient renfermé, il a peur de devenir agressif.
Le second est de plus en plus renfermé sur lui-même et agressif avec ses proches. Il s’est battu plusieurs fois avec son père. Il ne sait pas comment devenir un homme. Il a décidé de rester célibataire, parce que les filles sont compliquées. Depuis qu’il n’a plus de copine, c’est la violence qu’il essaye de comprendre. Il regarde les séries à la télé : NCIS, Cold case….il devient spécialiste en criminologie. Il est aussi le premier de la classe en histoire. Cette année ils font le 20ème siècle. Le prof leur a parlé de la deuxième guerre mondiale, en leur disant que les nazis étaient des fous dangereux. Il se demande ce que c’est que la folie. Et comment on reconnaît un homme dangereux. Il est de plus en plus angoissé. Et voudrait arrêter de grandir. Il a peur de devenir un homme dangereux..
Le troisième vient d’être est en examen pour agression sexuelle, qui sera peut-être qualifiée viol. Quand il a emménagé dans son nouveau quartier, avec sa mère et son beau-père, il avait 14 ans, il ne s’aimait pas beaucoup, il ne se trouvait pas beau. Il était seul et inhibé. La fille des voisins, 9 ans, venait de temps en temps à la maison avec ses parents. Il a vu qu’elle l’aimait bien. Ils sont allés jouer dans sa chambre. Cela a duré quelques mois. Jusqu’à ce que la mère de la petite fille vienne trouver ses parents, et porte plainte. Depuis, il est placé dans un centre éducatif en attente du jugement. On lui a dit qu’il pouvait aller en prison.
Ces cas ne sont pas extraordinaires. Trois parmi des dizaines de cas cliniques rencontrés au CMP ou en hospitalisation. Trois cas d’adolescents très différents, et en même temps très semblables, répartis entre névrose et psychose, ordinaires. Ils sont de notre temps.
La prise en charge thérapeutique
Dans ces cas, n’est pas très compliquée, une fois clarifié ce qui est en jeu. Ce qui est en jeu est de l’ordre de la singularité de chacun. Et concerne la réponse sociale qui a plutôt tendance à s’y opposer : politique des choses plutôt qu’orientation éthique. Pour accéder à la singularité, il faut un espace et du temps. Il faut créer les conditions d’une rencontre telle que quelque chose d’inédit puisse advenir. Quelque chose qui pourra être reconnu au delà de la répétition, de la norme, du conforme.
Ces prises en charge thérapeutiques demandent un engagement qui ne soit pas du semblant, et la garantie pour le jeune sujet supposé (demander un) savoir, qu’on ne le laissera pas tomber sitôt sa demande énoncée. Il y faut un désir décidé : celui du psychanalyste, en tant qu’il a pu être mis en fonction dans ce qu’on appelle la pratique de secteur psychiatrique : pratique ambulatoire fondée sur la disponibilité, la souplesse, la possibilité d’invention, et pratique en institution, une unité d’hospitalisation à l’hôpital psychiatrique, en l’occurrence.
Un monde sans réel
Contre la ségrégation des classes dangereuses, il y a l’autre voie, celle de la psychanalyse, y compris dans ses applications institutionnelles, en psychiatrie notamment, qui ont fait leurs preuves ….qui est de maintenir la possibilité d’une rencontre qui rende à l’angoisse sa valeur singulière, c’est à dire son rapport à ce qui la cause, pour un sujet : les filles, la sexualité, la paternité, l’amour, la jouissance, la mort …..
Arracher la contingence à la norme. L’angoisse est le signe que l’objet se trouve là. C’est donc là qu’il faut interposer l’offre de parole et de rencontre. La psychiatrie peut s’en saisir, ou au contraire laisser filer et dériver sens joui et jouis sens, en se rangeant du coté du contrôle et de l’expertise.
Pour ces trois jeunes sujets, le risque est grand, si nous laissons les choses aller ainsi, qu’ils se retrouvent un jour, classés fou dangereux, délinquant récidiviste ou pervers pédophile….
Posté
par [Dario Morales ]
à 09:26
mardi 17 février 2009
Entre les mots, entre les hommes - Françoise Labridy
Françoise Labridy, psychanalyste, membre ECF
Les discours et les pratiques actuelles en se rigidifiant et en se réduisant à des normes acceptées et appliquées comme des exigences inéluctables, fonctionnent sur l'obéissance à une autorité extérieure posée comme idéale. Leurs raisons changent en fonction du moment de l'histoire : hygiène, pureté de la race, santé, sécurité, efficacité, économie, privatisation. S'y profile la possibilité de l'extension d'un pouvoir totalitaire renouvelé, s'il n'y a pas l'existence en contre-point, de débats politiques contradictoires, de controverses théoriques concernant les fondements nécessaires d'un lien social toujours à transformer afin qu'il reste vivable, à chaque moment de la civilisation.
De quel lieu la psychanalyse peut-elle intervenir dans le concert de ce qui ne fait pas monde ?
Lacan avait qualifié d 'art humain la position de certains psychiatres anglais orientés par la psychanalyse, pendant la guerre de 1940-45 : celle de préserver l'accès à cette « sensibilité des profondeurs humaines » comme une charge sociale dont ils n'avaient pas le privilège mais qui relevait de leur qualification d'analyste et de sa formation, ne méconnaissant pas le transfert et ses effets de pouvoir. Lacan s'inspirera en 1964, du travail de groupe qu'ils avaient inventé, où s'articulaient la dimension collective et le un par un, pour créer le dispositif du cartel, principe d'une élaboration soutenue entre quelques uns (de trois à cinq, plus un), comme principe de critique assidue de ce qui édulcore la psychanalyse. Ce à plusieurs remet à chacun la responsabilité du progrès de l'ensemble, subordonne le souci individuel de se faire valoir à la visée commune, instaure la possibilité de l'accueil de ce qui passe entre chacun, à leur insu.
Les psychanalystes n'échappent pas à la sclérose de leurs concepts et de leurs outils de travail, si ceux-ci ne sont pas vivifiés et transformés à partir d'une pratique analytique vivante en prise sur les questions du temps auxquelles les confrontent leurs analysants. Freud et Lacan, jusqu'à leur mort n'ont jamais lâché sur cette nécessité d'avoir à réinventer dans une parole inédite avec chaque nouvel analysant, les points d'appuis leur permettant de traverser l'angoisse d'avoir à vivre, avec ou sans raison de vivre. La psychanalyse est également soumise de l'extérieur à un ravalement de ses apports théoriques qui sont utilisés par les autres disciplines du champ social pour d'autres intérêts que ceux qui ont présidés à leur création dans les cures, notamment en toute méconnaissance du transfert. C'est ainsi qu'une vaste psychologisation de ses apports sous forme de connaissances impératives réductrices, contribue à la remplacer tout en la faisant disparaître, en détournant les humains du vif de leurs questions existentielles concernant la sexualité, la mort et l'amour dont la psychanalyse est un des lieux possibles de mise au point dans la plus grande singularité d'un désir.
Dans son dernier enseignement, Lacan prenait la mesure du changement de civilisation dans lequel nous entrions, avec l'offre démultipliée par les progrès scientifiques de la production d'objets variés permettant de satisfaire en masse un maximum d'individus. Il en déduisait le passage de la logique de gestion des masses par l'idéal mise en lumière par Freud à une autre beaucoup plus difficilement traitable, celle d'une logique de traitement des masses par la jouissance des objets de la science. Les objets manufacturés comblent, opacifient, embarrassent la recherche du désir pour chacun, ils contrarient la recherche d'une vérité dans une parole adressée à d'autres hommes. Pour Lacan, le fondement de la réalité sociale, c'est le langage, ce qui permet de ne plus se satisfaire de la figure imaginaire pour situer l'autorité, mais de considérer que chacun par l'usage de la langue et grâce à sa circulation vivante entre les hommes, peut arriver à construire ce qui fait autorité pour lui et commune mesure pour quelques uns. Le texte préparatoire à la Rencontre Européenne de Pipol IV, de Jacques-Alain Miller nous invite à travailler à Barcelone en juillet 2009 cette équivalence : la réalité psychique, la réalité sociale, le langage. L'invention de l'objet a, permet d'apercevoir comment les objets de la technoscience contribuent à venir boucher les orifices pulsionnels à partir desquels chacun d'entre nous trouve une jouissance de corps, en en multipliant les diversités à l'infini. Si l'insertion sociale se fait maintenant davantage par la consommation d'objets que par l'identification à l'idéal, l'usage répété d'objets virtuels crée des zones d'irréalité dont certains ne peuvent plus se séparer. L'angoisse ne disparaît pas, mais réapparaît ailleurs, dans des symptômes inédits.
Le discours scientifique ne permet pas de situer la juste place de l’angoisse pour un sujet, s'il empêche la dialectique possible au désir par un savoir prétendant à l'universalité. Le politique détourne également de l'angoisse en usant du savoir scientifique comme un « communément admis », faisant normalisation. Or l’angoisse témoigne de la vérité du réel pour les humains vivants et parlants, soit ce qui dans leurs expériences de vie et leur contexte d'histoire peut être impossible à symboliser pour eux. Alors l’angoisse s’éprouve, sans pouvoir se dire ; des « événements de corps » en témoignent (douleurs, spasmes, agitation, dégoûts...). Elle est trans-individuelle, et traverse les êtres parlants. Elle ne s’interprète pas, elle peut être ravivée, par des rencontres contingentes, elle avive en nous les douleurs de fantômes assoupis, de démons inassouvis, qui peuvent trouver passage à la réactivation de leurs cris ; elle est signe de ce qui résiste à se dire, à se parler, à faire sens, elle fait des humains des signes du réel. Elle peut coaguler des foules, faire basculer dans des idéologies honteuses attisant haine de soi par la haine de l'autre. Un totalitarisme de la satisfaction à tout prix, alors, monte sur scène, écrasant la recherche du désir, qui vit d'un manque à avoir et à être. Si dans une société, l'angoisse ne peut plus être acceptée dans sa valeur structurante de laisser faire place au désir par la circulation des mots de chaque sujet et à une irruption de la pulsion requérant une responsabilité dans ses actes ; alors peut se manifester une prise en masse du collectif par d'autres symptômes (paniques à grande échelles, généralisations phobiques, somatisations, hyper-activisme, fuite en avant, errance, refus, acting-out et passages à l'acte violents).
Comment les analystes peuvent-ils avertir du retour toujours possible des puissances sombres du surmoi afin que le dénominateur commun ne soit pas la haine ? Comment peuvent-ils contribuer dans le champ social à l'élaboration du « un par un », à travers une commune mesure qui reste humaine ? Préserver un avenir qui ne soit ni Dieu, ni diable, ni l'exercice d'une tyrannie, requiert de situer un lieu vide, où puisse s'inventer encore et encore la liberté des expériences humaines comme histoire vivante. Chaque homme est l'exclus d'une humanité en puissance à cause de cette jouissance pulsionnelle en excès dont il a à s'éloigner, il peut devenir le bannis de sa propre histoire, si on lui impose de nier « la part maudite » de son passé et s'il ne peut pas reconnaître sa part de négritude dans l'étrangeté de l'autre. La jouissance en trop, celle qui détruit, et opprime sans plus aucun discernement, peut aussi fédérer les hommes de manière inouïe, les « bannis disparates » peuvent en traversant les douleurs imposées par l'histoire trouver un dépassement vers l'universel par approfondissement de leur singularité. L’expérience ultime de l'analyse pousse à une autre radicalité de la singularité, solitude du non-commun, du non-monde : «S' il n'y a pas de tous, mais des épars désassortis. », l'improvisation de quelques uns peut trouver dans l'impasse d'une situation la force vive de nouvelles interventions.
Au petit matin de 2009, attendant la lumière de l'aube, nous avons vu se déployer les jeux de la folie guerrière et l'insolence des tueries rejaillir. Se laisser sidérer, fasciner, ravager par les plaies, ou ouvrir un espace vide où des fraternités âpres auront à cheminer pour que ne s'écrase pas la vie des désirs ? Février 2009, la crise économique se déploie dans un désarroi social, mais fait se rencontrer dans des conversations inédites ceux qui ne se côtoyaient pas, la contingence ouvre à un passage pour se retrouver et parler, circulation du discours, ou les plus de jouir de la langue viennent se substituer aux S1 du maître et à l'objet de consommation. Quel Autre pays des hommes peut se construire lorsque chaque homme peut y parler pour dire ce qu'il veut vivre.
Mots clés : solitude, universel, réel, singulier, parlêtre
Posté
par [Dario Morales ]
à 11:35