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samedi 6 mars 2010

Sacrifice, lien sacrificiel - Huguette Béchade

 Huguette Béchade, psychanalyste, membre ECF

 
Il va s'agir de distinguer trois ordres de problématique : jouissance et désir, cause du désir et objet du désir, jouissance en deça et jouissance au-delà du phallique. Ces trois thèmes nous donnent quelques repères au niveau de ce qui se joue dans notre société dite post-moderne, dans laquelle ce qui est sacrifié c'est le désir et le sujet de l'énonciation. Quelle possibilité est laissée à chacun de " rejoindre la subjectivité de son époque " ? Comment, de nos jours, l'impératif de jouissance, surmoïque et séducteur de nos maîtres modernes s'emploie-t-il à ce que chacun succombe à leurs tentations? Passer d'une jouissance sacrificielle à la possibilité d'un désir , telle est la question posée par notre société.
D’Antigone à Jean Moulin, quelques cailloux blancs sauvent la face de l'Humanité. Si ceux-là émergent si résolus « c’est dans la mesure où la communauté s’y refuse », dévoile implacablement Lacan.
 
Relisons le texte de Sophocle.
Le garde, apeuré, craint pour son intégrité : "  je n’ai pas mérité qu’on me fasse des ennuis". " le coupable t'a touché au coeur, moi je n’offense que tes oreilles ", dit-il à Créon qu’il vient avertir de sa découverte du cadavre de Polynice sur lequel " quelqu'un a répandu de la terre sèche, conformément aux rites", " pas enterré, non, mais recouvert de poussière, juste de quoi éviter le sacrilège ", précise-t-il. Voyez ! il sait, le garde. Il sait, le peuple, quelles sont les limites à ne pas dépasser dans le champ des lois non écrites, celles des dieux. Le peuple sait, la communauté sait toujours … mais …" se refuse ".
Quelle est la question ici posée : ceux-là ont-ils consenti à la jouissance obscure du sacrifice, ou bien ceux-là ont-ils, y compris jusqu’à la mort, refusé de "céder sur leur désir" ?
                                  
Que le désir et le sujet de l’énonciation soient sacrifiés pour le triomphe des Marchés n’apparaît tout d’abord pas comme un sacrifice puisqu’ils s’échangent contre la jouissance des biens de consommation, laquelle jouissance donne, dans un premier temps nostalgique, accès à un retour promis, qui serait cette fois-ci enfin possible, à la jouissance qui a été perdue du fait de l’entrée dans la civilisation.
Ces jouissances sont une première fois d’abord trouvées par hasard et dès lors recherchées et attendues. " Comme c’est chaque fois le cas dans le domaine de la libido, l’homme se montre incapable de renoncer à la satisfaction dont il a jouit une fois ", découvre Freud. UNE FOIS ! L’inoubliable de cette jouissance éprouvée comme trace dans le corps est un point d’appel pour la répétition et il inaugure toutes les addictions.
L’une fois, la première fois … de même lorsque quelque part de par le monde un homme fait à un autre homme quelque chose de terrible, cette fois-là n’est pas " une fois " mais la première fois d’une série. La phrase, pensée, " plus jamais ça " est un voile qui cache ce savoir là.
L’être pullule de ces traces isolées, égarées, qui pourront à l’occasion être réactivées car aucune parole ne peut annuler l’éprouvé de cette jouissance, seule une jouissance de plus grande intensité - phénomène addictif - peut la remplacer avec l'horizon inassouvissable qui la spécifie, ou alors c’est une jouissance phallique appropriée qui le pourra peut-être, jouissance phallique qui est " satisfaction véritable " dit Lacan quelques mois avant sa mort.
Nous serons alors ici passé d’une jouissance en deçà du phallique - celle sur le renoncement de laquelle s’édifie le langage et le lien social, soit la civilisation - à une jouissance au-delà du phallique qui peut être jouissance du signifiant, de ce signifiant qui découpe le corps.
 
Revenons à la jouissance sacrificielle. Nous ne parlerons ici que du sacrifice ordinaire constituant un objet comme lequel peut se traiter un sujet pour la satisfaction voulue d’un partenaire ou d'un tenant-lieu de partenaire. Entre la satisfaction attendue et celle qui sera obtenue se creuse un écart déficitaire de la seconde par rapport à la première et c'est cet écart qui cause le désir du sujet. Lequel n'a plus alors qu'à s'identifier à l'objet pulsionnel privilégié que son expérience lui a appris à être, objet soit désiré soit demandé, et dont il croit que celui-ci va combler cet écart impossible à combler.
L'avidité des Marchés s'appuie sur cette constante pour exiger et obtenir le sacrifice du sujet qui devient alors lui-même objet-déchet produit par la Volonté de Jouissance qui est au coeur du discours capitaliste. Mais Lacan note bien que sa pratique lui a appris que cette jouissance, toujours, s'accompagne d'angoisse. Toujours.
Pour distinguer désir et jouissance, appuyons-nous sur le dernier objet topologique de Lacan, les Noeuds Borroméens : les jouissances sont constituées de deux consistances seulement alors que pour causer le désir, les trois consistances sont requises. C'est par ce qu'il appelle " l'interprétation poétique" (constituée par les trois consistances à la fois : un aspect imaginaire qui est le sens, un aspect symbolique qui est une signification et un aspect réel qui est un trou d'où peut s'originer un Che Vuoi ? ) que Lacan, par cette interprétation, analytique, ramène la cure au centre du noeud, là où s'édifie le désir 1.
La question de l'objet sacrificiel est la question centrale de la cure psychanalytique. Lorsque l'objet ( celui auquel s'est identifié ici le sujet, comme nous en avons parlé plus haut ) monte sur la scène analytique, il n'y apparaît que saisi au niveau de la fonction qu'il y occupe dans le transfert. C'est un ensemble étroitement conjugué, objet et fonction donnés ensemble d'un coup, une fois. Cette seule fois suffit pour établir un savoir sur l'échange possible d'un sujet qui se sacrifie en un " objet-bouchon " pour obturer le trou dans la structure, afin que l'(A) autre soit comblé.
C'est à l'aide de ce savoir - acquis dans l'expérience - que le sacrifice, parce que désormais il apparaît vain, devient dès lors impossible à s'établir, et que place est faite pour le dit " désir indestructible " appelé ainsi par Freud. Ceci est repris par Lacan qui ajoute que toute culpabilité ne provient que du fait d'avoir " cédé sur le désir "2.
Nous n'irons pas jusqu'à ce qui serait une obscénité à évoquer le " courageux regard " espéré par Lacan pour un temps d'un monstrueux désastre, mais n'y a-t-il pas déjà l'équivalent d'un certain " instant de voir " décidé  comme engagement dans un processus pour faire obstacle à cette " conséquence du remaniement des groupes sociaux par la science" qui est à l'oeuvre de nos jours.
 
1. Interprétation que Lacan explique dans Le Séminaire XXIV, leçon du 15 mars 1977, interprétation poétique dans laquelle sont présentes de ce fait aussi coupure et équivoque, constituées par le désir de l'analyste.
2. Revoir plus haut la démonstration sur les Noeuds Borroméens : une jouissance est constituée par deux consistances , seul le désir est constitué par les trois consistances .
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vendredi 2 octobre 2009

Un prophète - Laura Sokolowsky

Laura Sokolowsky, psychanalyste, membre ECF

Contrairement aux apparences, le dernier film de Jacques Audiard n’est pas un témoignage sur l’univers carcéral. Cette fiction montre qu’il existe des modalités de nomination sans lien avec le Nom-du-Père. Le nom proviendrait-il du réel ? Telle est la question.
 
A en croire certains, le lauréat du prix du jury du festival de Cannes aurait mérité de recevoir la Palme d’or décernée à Michael Haneke. Elisabeth Huppert, la présidente du festival, aurait été influencée par son travail antérieur sur le tournage de La Pianiste qu’Haneke adapta du sombre roman de l’écrivain autrichien et prix Nobel Elfriede Jelinek. Comme l’administration pénitentiaire a donné sa caution au film d’Audiard Un prophète, on s’y précipite donc avec l’espoir de voir un film coup de poing sur le milieu carcéral. Le cinéaste a toutefois prévenu qu’il s’agissait d’autre chose. Il a notamment mis l’accent sur la fonction du décor. Le tournage a eu lieu dans des immeubles qui ont été démolis par la suite et non pas dans un centre pénitentiaire. Malgré cela, la tentation de pouvoir la visiter l’enfer des prisons notre République à peu de frais en allant au spectacle le dimanche après-midi constitue toujours une honnête motivation.
 
Telles étaient les rumeurs, voyons le film. Le scénario apparaît mince : Malik, un jeune homme d’origine maghrébine a plongé. On n’en saura pas la raison, mise à part une allusion au fait qu’il se serait servi d’une arme blanche contre les forces de l’ordre. Le voici condamné à purger une peine de six années de prison. Malik est seul, personne ne l’attend dehors. C’est un homme sans passé, qui a grandi en foyer et qui dit ne rien savoir de ses origines. Il parle aussi bien l’arabe que le français, sans savoir laquelle de ces deux langues est sa langue maternelle. Autrement dit, c’est un parlêtre sans histoire.
 
Il est conduit à la Centrale. Nous assistons à la scène, maintes fois montrée au cinéma, où le héros doit se dénuder et se débarrasser de ses oripeaux en arrivant en prison. En général, ce dénuement vient simuler la deuxième naissance du sujet à lui-même ignorée. Rapidement, Malik va se trouver en danger car personne ne le protège. Pour survivre, il va devoir commettre un meurtre afin d’obtenir une protection intra muros. Il s’agit là d’un choix forcé qui le torture, mais ce sera sa vie contre celle de l’autre. Jusqu’ici, l’aspect sociologique domine. La corruption généralisée du personnel est dépeinte, ainsi que la saleté des lieux. La vie sociale apparaît structurée selon les règles du milieu. À l’intérieur de la prison, la maffia corse impose sa loi de terreur aux combattants de la charia. La prison est une communauté qui doit être maintenue en permanence, qui doit s’organiser et élaborer des prescriptions pour prévenir les menaces de rébellion et qui désigne des organes veillant à l’observance de ces prescriptions. On reconnaît ici la définition que Freud donnait de la communauté humaine lorsque celle-ci doit renoncer à la violence brute pour se soumettre au droit. On n’échappe pas non plus au lien d’aliénation inéluctable et progressif entre le héros sans père et un vieux gangster incarcéré génialement interprété par Niels Arestrup.
 
Une bascule se produit au moment du meurtre que le héros s’oblige à commettre afin d’avoir la vie sauve. Il doit s’introduire dans la chambre d’un traître qui, méfiant, n’ouvre sa porte à personne de crainte d’être trucidé. Le traître va tout de même ouvrir sa porte sans méfiance à son meurtrier car il a l’espoir d’avoir une relation sexuelle avec lui. L’homme méfiant va donc mourir car il ne peut renoncer au sexe. Il joue ainsi sa vie pour un instant de jouissance et le héros va profiter de ce désir irrépressible pour l’assassiner dans un corps-à-corps sanglant.
 
Le sujet sans histoire va se construire une identité à partir de cet assassinat. Sa victime lui apparaît sous une forme hallucinée. A partir de l’acte meurtrier, Malik n’est plus seul dans sa cellule. Son délire l’instruit. Il l’écoute. Il ne se défend pas de son hallucination, il l’attend et l’accepte. Celle-ci lui parle en arabe, elle lui parle d’Allah. Dès lors, donner la mort ne constitue plus un problème. L’assassinat permet au héros de retrouver la satisfaction du corps à corps qu’il avait éprouvé dans la cellule du traître. La réitération de l’homicide est inéluctable, la répétition d’une jouissance y est engagée. C’est par son truchement que l’homme sans nom va devenir ce semblable qu’il a détruit. Etonnamment, l’identification spéculaire se réalise par le biais de l’anéantissement de l’alter ego. La nomination procède ici du processus d’anéantissement réel de la relation fondamentale au semblable.
 
Freud nous a appris que le meurtre du père était constitutif du sujet de l’éthique. Une fiction d’aujourd’hui nous suggère la façon dont l’imaginaire et le réel peuvent se conjoindre au-delà de toute morale.
 

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