jeudi 1 septembre 2011
Rapport de l'IGAS : la psychiatrie accidentée - Pierre Sidon
Pierre Sidon, psychanalyste, membre ECF
Coïncidence : quelques jours à peine avant la publication du rapport de l’IGAS1 sur les « accidents en psychiatrie », nous avons rencontré cette situation dans notre travail :
M. K., est amené au CAC (Centre d’Accueil et de Crise) de l’hôpital psychiatrique par son éducateur car il soliloque, excité, semble anormal et harcèle son entourage, notamment au téléphone. L’infirmière qui le reçoit ne parvient pas à le montrer au psychiatre qui récuse la consultation au motif que le patient est alcoolisé. On les envoie aux urgences de l’hôpital général. Il y est reçu à 14 heures par le chef de service à qui il explique entendre des voix. Il avoue qu’il a bu deux bières avant 10 heures. Son état somatique ne présentant aucune contre-indication, il est réadressé au CAC pour avis psychiatrique. En fin d’après-midi, l’infirmière des urgences, qui a rappelé l’éducateur pour lui signaler un oubli de quelques effets, apprend que le patient n’a pas été hospitalisé. Le soir même, retour de M. K. aux urgences pour examen chirurgical suite à un passage à tabac ; patient accompagné cette fois-ci non plus de son éducateur mais des forces de police car il est en garde à vue. Il est accusé d’avoir, sur la voie publique, tiré une petite fille par le bras, geste qui a alerté les riverains qui se sont acharnés sur lui jusqu’à ce que les forces de police n’interviennent.
Nous nous entretenons avec lui le lendemain, aux urgences, après l’examen médical qui ne retrouve que des contusions multiples. Il est confus et incohérent et l’on recueille difficilement des propos épars qui font difficilement sens… à part un propos qui insiste : « un gars cherchait à joindre une petite fille sur mon portable », portable qu’on lui a volé… mais sur lequel il a reçu un appel de la mère du voleur. Celle-ci lui a dit : « - Laissez mon fils en paix ! » Et : « - Ma fille n’a que douze ans ! » Ces propos sont parfaitement énigmatiques pour le patient lui-même : « - Je ne connais pas sa fille ! », se récrie-t-il. Par ailleurs il n’a aucun souvenir de l’acte qu’on lui reproche ni d’avoir été passé à tabac. Ce seul élément solide car constant - la signification énigmatique des violences faites à une petite fille – semble lui venir des voix entendues au téléphone. Or leur attribution est floue et il lui a été impossible d’en interroger la logique avec ses interlocuteurs mystérieux. L’ensemble évoque un syndrome hallucinatoire acoustico-verbal autour duquel peine à se construire un délire structuré. Deuxième fait clinique : l’acte esquissé sur la personne de la petite fille selon les témoins. Nous ne pouvons pas ne pas en déduire le lien entre l’idée délirante et l’acte dont il est le décalque même. Et si l’idée est rapportée après l’acte, comment ne pas faire l’hypothèse qu’en réalité elle le précède, puisque la veille déjà il se plaignait d’entendre des voix ? Et par suite, que l’acte découle des voix. D’où l’hypothèse qu’il aurait été possible de prévenir cet accident la veille par un traitement psychiatrique adapté.
Cette affaire soulève plusieurs points d’interrogation quant à l’organisation des urgences psychiatriques. Mais plus fondamentalement, elle illustre le rejet croissant dont les patients sont l’objet, par la psychiatrie elle-même. Au moment où le dernier rapport de l’IGAS épingle - maladroitement - les manquements de l’hôpital psychiatrique en matière de sécurité, ce fait divers illustre qu’outre la sortie intempestive de patients dangereux, il y a aussi un problème d’entrée des mêmes patients à l’hôpital. Dans le cas qui nous occupe, l’expert, à qui nous avons transmis notre observation, a fini par demander une Hospitalisation d’Office, ce qui est d’ailleurs dommage concernant un patient initialement demandeur. Mais il s’en est fallu de peu que ne survienne, peut-être, un passage à l’acte. Nous y voyons l’illustration, malheureusement classique désormais, d’un processus de rejet des patients les plus graves, qui contribue à leur criminalisation.
Les syndicats de psychiatres se sont dressés comme un seul homme contre les soins sous contrainte, au motif de l’impossibilité dudit « risque zéro » et parce que les patients schizophrènes seraient « plus souvent victimes que coupables de violences ». Le rapport de l’IGAS semble, quant à lui, contester cette statistique. Mais l’argument statistique ne dédouane de toute façon pas de la responsabilité, surtout lorsqu’il s’agit d’un passage à l’acte. Nous ne comprenons pas en outre cette comptabilité loufoque qui entend racheter quelques coupables par un grand nombre de victimes. Qui plus est, la situation que nous décrivons est bien faite pour illustrer la stérilité, d’ailleurs signalée par le rapport de l’IGAS, de cette dialectique manichéenne là où il y a bien, au final, deux victimes au-moins.
La psychiatrie se fourvoie et perd sa raison d’être parce qu’elle aime la liberté de ses patients. Elle renie ses origines qui sont sécuritaires autant qu’assistantielles, et contribue à la destitution sociale des sujets les plus rétifs parce qu’elle se méprend sur le sens du mot de ségrégation, toujours considéré péjorativement. La ségrégation, pour Lacan, témoigne pourtant de la prise dans un discours 2. La clinique psychiatrique classique et les hôpitaux psychiatriques, structurés comme des jardins à la française (et à l’allemande aussi), constituaient donc un discours protecteur de suppléance apte à contenir la liberté mortifère de certains sujets 3. Dans notre époque caractérisée par la pluralisation et le délitement des modalités de ce qu’on appelle aujourd’hui le « vivre ensemble » 4, la psychiatrie achève de se dégoûter d’elle-même : elle ne veut plus de contrainte et n’est ainsi plus d’aucun secours pour ses patients en ne se distinguant plus de la psychothérapie, de la distribution aveugle de médicaments 5 et de l'assistance sociale. Le rapport de l’IGAS quant à lui, pensant bien faire, préconise l’usage des échelles de dangerosité psychiatrique américaines ou québécoises. On se référera à ce sujet, à l’analyse critique de notre collègue américaine Julia Richards 6 pour leur préférer l’art de l’entretien clinique, que n’enseigne plus la psychiatrie universitaire. Et l’on prônera, contre la mortification d’une société assurancielle qui bouclera tout le monde par sécurité, la force de la souveraineté de l’acte des professionnels. Il nous reste maintenant à reconstruire des institutions à la hauteur, mais il s’agit d’un enjeu de société dont dépend la liberté de tous.
1 Analyse d’accidents en psychiatrie et propositions pour les éviter, LALANDE Françoise , LEPINE Carole , FRANCE. Inspection générale des affaires sociales, 31 mai 2011.
2 Lacan J., Préface au Jacques Lacan d’Anika Lemaire, 1969.
3 Naveau P., Les psychoses et le lien social, Anthropos, Economica, 2004.
4Lacan J., Discours de clôture des Journées sur les psychoses, 22 octobre 1967.
5 Lacan J., « Conférence Psychanalyse et médecine », Lettres de l'Ecole freudienne de Paris, n°1, février mars 1967.
6 Richards J., « Faits divers de la société américaine face à ses jeunes : du passage à l'acte à la psychopathie », revue Mental n° 21, octobre 2008
Posté
par [Dario Morales]
à 10:08
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dangerosité, destitution sociale, libérté des sujets, psychiatrie, sécurité, ségrégation
samedi 14 mars 2009
Fous dangereux : on demande un sujet supposé savoir - Catherine Stef
Catherine Stef, psychanalyste, membre de l'ECF
La réponse sociale (à la souffrance psychique), ne laisse plus beaucoup de place au hasard, à la contingence. Avec son pragmatisme simplificateur, avec son horreur du vide, avec l’arrogante certitude conférée par un pseudo savoir statistique, la réponse sociale s’oriente et opère par la classification et par la ségrégation. Un monde d’où l’on exclut le réel et la singularité, est un monde sans contingence, un monde violent.
La clinique : de la contingence et retour
Ils ont 15 ans. Tous les trois ont été hospitalisés dans une unité psychiatrique pour adolescents, à un moment où une question a fait violemment irruption dans leur vie.
Le premier pense tout le temps, il essaye de trouver des solutions aux problèmes de l’humanité. Il décide de devenir adulte, pour tourner la page.Il mange beaucoup, pour grandir et pour grossir, pour en imposer, pour que son corps le protège, pour se faire un corps. Mais ça ne marche pas. Depuis qu’il a rencontré Julie, il s’écrit sur le corps, avec un cutter : d’un coté du bras : je veux mourir, de l’autre, Julie pour toujours. Il veut la sauver, et se sauver lui-même. Mais quelque chose l’a poussé trop loin. Il fait des crises d’angoisse, quotidiennement, il veut mourir, il ne va plus au lycée. Il devient renfermé, il a peur de devenir agressif.
Le second est de plus en plus renfermé sur lui-même et agressif avec ses proches. Il s’est battu plusieurs fois avec son père. Il ne sait pas comment devenir un homme. Il a décidé de rester célibataire, parce que les filles sont compliquées. Depuis qu’il n’a plus de copine, c’est la violence qu’il essaye de comprendre. Il regarde les séries à la télé : NCIS, Cold case….il devient spécialiste en criminologie. Il est aussi le premier de la classe en histoire. Cette année ils font le 20ème siècle. Le prof leur a parlé de la deuxième guerre mondiale, en leur disant que les nazis étaient des fous dangereux. Il se demande ce que c’est que la folie. Et comment on reconnaît un homme dangereux. Il est de plus en plus angoissé. Et voudrait arrêter de grandir. Il a peur de devenir un homme dangereux..
Le troisième vient d’être est en examen pour agression sexuelle, qui sera peut-être qualifiée viol. Quand il a emménagé dans son nouveau quartier, avec sa mère et son beau-père, il avait 14 ans, il ne s’aimait pas beaucoup, il ne se trouvait pas beau. Il était seul et inhibé. La fille des voisins, 9 ans, venait de temps en temps à la maison avec ses parents. Il a vu qu’elle l’aimait bien. Ils sont allés jouer dans sa chambre. Cela a duré quelques mois. Jusqu’à ce que la mère de la petite fille vienne trouver ses parents, et porte plainte. Depuis, il est placé dans un centre éducatif en attente du jugement. On lui a dit qu’il pouvait aller en prison.
Ces cas ne sont pas extraordinaires. Trois parmi des dizaines de cas cliniques rencontrés au CMP ou en hospitalisation. Trois cas d’adolescents très différents, et en même temps très semblables, répartis entre névrose et psychose, ordinaires. Ils sont de notre temps.
La prise en charge thérapeutique
Dans ces cas, n’est pas très compliquée, une fois clarifié ce qui est en jeu. Ce qui est en jeu est de l’ordre de la singularité de chacun. Et concerne la réponse sociale qui a plutôt tendance à s’y opposer : politique des choses plutôt qu’orientation éthique. Pour accéder à la singularité, il faut un espace et du temps. Il faut créer les conditions d’une rencontre telle que quelque chose d’inédit puisse advenir. Quelque chose qui pourra être reconnu au delà de la répétition, de la norme, du conforme.
Ces prises en charge thérapeutiques demandent un engagement qui ne soit pas du semblant, et la garantie pour le jeune sujet supposé (demander un) savoir, qu’on ne le laissera pas tomber sitôt sa demande énoncée. Il y faut un désir décidé : celui du psychanalyste, en tant qu’il a pu être mis en fonction dans ce qu’on appelle la pratique de secteur psychiatrique : pratique ambulatoire fondée sur la disponibilité, la souplesse, la possibilité d’invention, et pratique en institution, une unité d’hospitalisation à l’hôpital psychiatrique, en l’occurrence.
Un monde sans réel
Contre la ségrégation des classes dangereuses, il y a l’autre voie, celle de la psychanalyse, y compris dans ses applications institutionnelles, en psychiatrie notamment, qui ont fait leurs preuves ….qui est de maintenir la possibilité d’une rencontre qui rende à l’angoisse sa valeur singulière, c’est à dire son rapport à ce qui la cause, pour un sujet : les filles, la sexualité, la paternité, l’amour, la jouissance, la mort …..
Arracher la contingence à la norme. L’angoisse est le signe que l’objet se trouve là. C’est donc là qu’il faut interposer l’offre de parole et de rencontre. La psychiatrie peut s’en saisir, ou au contraire laisser filer et dériver sens joui et jouis sens, en se rangeant du coté du contrôle et de l’expertise.
Pour ces trois jeunes sujets, le risque est grand, si nous laissons les choses aller ainsi, qu’ils se retrouvent un jour, classés fou dangereux, délinquant récidiviste ou pervers pédophile….
Posté
par [Dario Morales ]
à 09:26
jeudi 22 janvier 2009
La place contemporaine des psychoses dans la société : ségrégation ou exclusion ? – Pierre Sidon
Pierre Sidon, psychanalyste, membre de l'ECF,
Peu avant la succession dramatique des faits divers qui ont mis en lumière la grande misère de la psychiatrie contemporaine, minée aussi bien de l'intérieur que de l'extérieur, par des évolutions majeures, la SARP avait recueilli les propos de Pierre Sidon. Les voici :
Alors, les psychanalystes, vous êtes contents du résultat ? Vous vous enorgueillissez des progrès que la psychanalyse aurait permis à la psychiatrie et on entend dire, au contraire, qu'il y a une régression de la psychiatrie, un retour aux asiles et au Grand Renfermement, une pénalisation de la maladie mentale ?
Je sais bien à quoi vous faites allusion. Mais il faut bien faire attention à distinguer les choses : certains, en effet, croient voir, dans la présence grandissante des psychoses en prison, une réédition d'un chapitre qu'ils considèrent comme honteux : le « Grand Renfermement ». Ils font référence, à la suite de Michel Foucault, à cet épisode situé en 1656 après qu'un édit royal aurait soudainement précipité dix pour cents de la population parisienne dans ce qui deviendrait les Asiles. Cette interprétation omet, selon nous, quelques faits. Reprenons en détail :
D'une part, la soudaineté et l'ampleur de ce Grand Renfermement est remise en cause par les historiens pour plusieurs raisons :
- La première, combat l'idée reçue selon laquelle les fous ont, dans un temps considéré comme Age d'Or, joui de la liberté de vaquer. Cet Age d'Or situé au Moyen Age semble n'avoir jamais existé : les fous auraient bien plutôt bénéficié d'une réelle surveillance et d'un strict cantonnement familial ou villageois, ne se retrouvant en prison ou à l'hôpital qu'à la suite d'un passage à l'acte grave.
- Ensuite parce qu'à-partir du XVIè siècle, ce sont les méfaits conjugués de l'urbanisation puis de la crise économique, déstabilisant l'équilibre antérieur, qui ont amené progressivement un accroissement du vagabondage et de la mendicité, et corrélativement de la sévérité des édits interdisant l'errance. On crée alors des lieux d'hébergement qui mèneront à la fondation des Hôpitaux généraux.
- Enfin c'est le constat d'échec de cet enfermement qui va mener à sa montée en régime grâce à la mise en place d'un dispositif associant les lettres de cachet et les maisons de force. Ce procès s'étale entre la fin du XVIIè et la fin du XVIIIè siècle et le dispositif s'accélère grâce à un programme de constructions couplé à un dispositif policier plus efficace.
Donc, plutôt que d'un avant et d'un après faisant suite à un mythique Age d'Or, il s'est vraisemblablement agi d'ajustements progressifs plus ou moins efficaces pour palier les effets d'une profonde et croissante désocialisation de nombreux sujets, parmi lesquels des psychotiques.
Oui mais tout de même, enfermer les gens de force, il y a mieux comme resocialisation !
Peut-être, mais il faut replacer les choses dans le contexte de l'époque. A l'origine de cet enfermement, il n'y a pas que des raisons économiques et d'ordre public mais aussi un puissant idéal religieux : si on les enferme, c'est aussi bien pour parer leur « irréligion » et leur « carence morale ». L'Eglise songe même à créer un « ghetto des pauvres » à Rome. Et plus tard, ce courant charitable va se laïciser progressivement en doctrine hygiéniste. Quant aux « maisons de force » qui vont prendre le relais des hôpitaux généraux au XVIIIè siècle, ce sont pour beaucoup des communautés religieuses…
Vous faites porter la responsabilité de l'enfermement à l'Eglise, c'est tout de même un peu facile…
Non, l'Eglise semble avoir participé à ce mouvement en même temps que la doctrine de l'aumône perdait de son influence. L'errance et la mendicité que décrivent les historiens étaient vraisemblablement dues à un profond remaniement des repères ; il est normal que l'Eglise y ait été sensible.
Alors c'est bien cela : la psychanalyse défend l'ordre moral !
Non, la psychanalyse reconnaît ce que Michel Foucault se refusait à admettre, à savoir qu'il y a pire que l'ordre moral : l'absence de morale. La découverte freudienne c'est précisément que le sujet suscite les interdits qui assurent son armature symbolique et non pas que les interdits sont facteurs de névrose ! Dans ce mouvement d'enfermement, il y a un déploiement à l'échelle sociale de cet affrontement. C'est un tremblement de terre auquel parent de nouveaux murs quand les repères vacillent et que nombre de sujets sont jetés sur les routes.
Ne seriez-vous pas tout de même un peu ennemi de la liberté ?
Vous savez, les psychiatres connaissent une clinique bien particulière de la liberté, c'est l'état maniaque : le sujet ne connaît plus de limites, rien ne lui est impossible, c'est l'euphorie. L'évolution « naturelle » de ce tableau était classiquement la mort par exténuation, carence de sommeil, déshydratation, ou accident.
Dans ce cas, c'est la liberté ou la mort ?
Bien plutôt la liberté et la mort !
Et les Droits de l'homme alors ? Vous en contestez l'universalité ?
Certes il y a un problème avec l'universalité. Mais vous anticipez. Nous allons y revenir. Mais il faut finir sur l'enfermement : je dis que l'enfermement a effectivement constitué une première forme de resocialisation, très critiquable certes, et elle l'a constamment été à l'époque, suscitant des mouvements contradictoires dans le peuple et donnant lieu à de nombreux rapports et réformes. Toujours est-il que c'est bien ce mouvement d'enfermement qui a permis par la suite de séparer et de comprendre les causes de l'errance. Et c'est cette compréhension qui mènera progressivement aux distinctions cliniques et aux progrès de la thérapeutique. D'ailleurs, avec ces progrès, les asiles se sont vidés.
C'est un mal pour un bien…
Disons plutôt un profond remaniement sur plusieurs siècles avec des ajustements hasardeux et des tâtonnements progressifs qui assurent la permanence du cadre des idéaux. Ceux-ci vacillent à la fin du Moyen Age et avec la Renaissance, mais l'édifice de la société n'est pas encore ébranlé. Les plus fragiles peinent à s'adapter et se voient enfermés. L'enfermement vient donc au secours des idéaux mais c'est bien la solidité de ces idéaux qui soutient la réalisation de cet enfermement. La folie reste donc encadrée, comme elle l'a toujours été, mais par des moyens adaptés aux circonstances de l'Epoque.
Si je comprends bien, pour vous, les idéaux sont le contraire de la liberté, voilà bien un tour dont les psychanalystes ont le secret !
Pourquoi pas ! Je tiens même qu'il n'y a pas eu Grand Renfermement, au sens du discours, mais au contraire l'amorce d'une Grande Ouverture qui viendra progressivement, après la révolution française, puis avec la révolution des mœurs, relativiser et donc pulvériser les idéaux, et avec eux les soutènements symboliques de la société. Les Droits de l'homme que vous évoquiez tout à l'heure en sont l'exemple le plus frappant en ce qu'ils constituent une vraie déségrégation : un « pour tous » révolutionnaire en effet. Mais persiste une exception : la folie reste interdite comme elle l'avait toujours été, selon des modalités certes différentes.
Et vous ne trouvez pas ça injuste, cette exclusion ?
« Ségrégation » me paraît plus juste. Surtout qu' « exclusion » évoque un extérieur. Là il s'agit, ne l'oubliez pas, de sujets qu'on enferme.
Vous jouez sur les mots !
Ah mais c'est très important, les mots. Le motif de cette ségrégation est un statut, une exception du droit commun juridiquement définie et encadrée par plusieurs lois qui en dessinent précisément les contours : en particulier la loi qui définit les modalités d'hospitalisation sous contrainte, et celle qui permet la protection des biens. Celui qu'on enferme n'est pas un sujet de non droit. On peut même dire que, plus que d'être enfermé entre des murs il l'est par un discours de suppléance, la greffe d'un appareil symbolique supplémentaire.
Hmm, votre rhétorique...
Mais oui, prêtez attention au discours antipsychiatrique qu'on appelle « anti-aliéniste ». Et d'abord au mot d' « aliéné » lui-même. Que veut dire ce mot : « aliéné » ? Est-ce celui qui a perdu la liberté de raisonner comme le soutenait le grand psychiatre Henri Ey ? Ou est-ce ce sujet qu'on enferme, homme libre par excellence, libre de la famille et des les lois, errant en dehors de tout lien social ? Notez bien qu'Henri Ey lui-même était bien loin de souscrire au discours anti-aliéniste… De l'absence de lien social au trouble à l'ordre public, en passant par les difficultés caractérielles… c'est l'ordre symbolique qui manifeste sa façon particulière d'orienter et de tempérer les pulsions d'un sujet. Lorsque cela menace le corps social, celui-ci compense en produisant une aliénation. Et puis cette aspiration à la liberté, n'y reconnaissez-vous pas celle-là même des anti-aliénistes forcenés ? N'y voyez-vous pas cette croyance en cet Age d'Or de la folie ? N'y retrouvez-vous pas une inversion des causes et des effets dans l'affirmation que c'est l'enfermement qui rend fou ? Il y a ici l'idée d'un paradis retrouvé, d'un Eden possible…
… Holà ! Il faut savoir : tantôt vous souteniez l'Eglise et vous voilà tout à trac moquant l'Ancien Testament…
Non pas. L'idée d'un paradis jamais perdu, accessible ici et maintenant, n'est-ce pas là quelque profanation ? Et c'est bien là la certitude de ceux que le mors du langage ne réfrène pas. Rappelez-vous Lacan : « la jouissance est interdite à qui parle comme tel. ». Au début était le verbe…
Mais vous voilà reparti avec la religion ! Voudriez-vous revenir à la psychiatrie ?
Si vous y tenez. Vous voulez du concret, en voilà : considérez maintenant la situation contemporaine quant à l'hospitalisation. Guerre des psys ou pas, anti-aliénisme ou pas, tous les psychiatres s'accordent aujourd'hui sur ce point : l'impossibilité grandissante d'hospitaliser. Et dans le même moment, voilà qu'on s'émeut de découvrir les psychotiques en prison.
Je crois que je vais essayer de métaboliser tout cela. Nous nous retrouverons pour la suite ?
Certainement. A plus tard.
!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!!
- Enfin c'est le constat d'échec de cet enfermement qui va mener à sa montée en régime grâce à la mise en place d'un dispositif associant les lettres de cachet et les maisons de force. Ce procès s'étale entre la fin du XVIIè et la fin du XVIIIè siècle et le dispositif s'accélère grâce à un programme de constructions couplé à un dispositif policier plus efficace.
Donc, plutôt que d'un avant et d'un après faisant suite à un mythique Age d'Or, il s'est vraisemblablement agi d'ajustements progressifs plus ou moins efficaces pour palier les effets d'une profonde et croissante désocialisation de nombreux sujets, parmi lesquels des psychotiques.
Oui mais tout de même, enfermer les gens de force, il y a mieux comme resocialisation !
Peut-être, mais il faut replacer les choses dans le contexte de l'époque. A l'origine de cet enfermement, il n'y a pas que des raisons économiques et d'ordre public mais aussi un puissant idéal religieux : si on les enferme, c'est aussi bien pour parer leur « irréligion » et leur « carence morale ». L'Eglise songe même à créer un « ghetto des pauvres » à Rome. Et plus tard, ce courant charitable va se laïciser progressivement en doctrine hygiéniste. Quant aux « maisons de force » qui vont prendre le relais des hôpitaux généraux au XVIIIè siècle, ce sont pour beaucoup des communautés religieuses…
Vous faites porter la responsabilité de l'enfermement à l'Eglise, c'est tout de même un peu facile…
Non, l'Eglise semble avoir participé à ce mouvement en même temps que la doctrine de l'aumône perdait de son influence. L'errance et la mendicité que décrivent les historiens étaient vraisemblablement dues à un profond remaniement des repères ; il est normal que l'Eglise y ait été sensible.
Alors c'est bien cela : la psychanalyse défend l'ordre moral !
Non, la psychanalyse reconnaît ce que Michel Foucault se refusait à admettre, à savoir qu'il y a pire que l'ordre moral : l'absence de morale. La découverte freudienne c'est précisément que le sujet suscite les interdits qui assurent son armature symbolique et non pas que les interdits sont facteurs de névrose ! Dans ce mouvement d'enfermement, il y a un déploiement à l'échelle sociale de cet affrontement. C'est un tremblement de terre auquel parent de nouveaux murs quand les repères vacillent et que nombre de sujets sont jetés sur les routes.
Ne seriez-vous pas tout de même un peu ennemi de la liberté ?
Vous savez, les psychiatres connaissent une clinique bien particulière de la liberté, c'est l'état maniaque : le sujet ne connaît plus de limites, rien ne lui est impossible, c'est l'euphorie. L'évolution « naturelle » de ce tableau était classiquement la mort par exténuation, carence de sommeil, déshydratation, ou accident.
Dans ce cas, c'est la liberté ou la mort ?
Bien plutôt la liberté et la mort !
Et les Droits de l'homme alors ? Vous en contestez l'universalité ?
Certes il y a un problème avec l'universalité. Mais vous anticipez. Nous allons y revenir. Mais il faut finir sur l'enfermement : je dis que l'enfermement a effectivement constitué une première forme de resocialisation, très critiquable certes, et elle l'a constamment été à l'époque, suscitant des mouvements contradictoires dans le peuple et donnant lieu à de nombreux rapports et réformes. Toujours est-il que c'est bien ce mouvement d'enfermement qui a permis par la suite de séparer et de comprendre les causes de l'errance. Et c'est cette compréhension qui mènera progressivement aux distinctions cliniques et aux progrès de la thérapeutique. D'ailleurs, avec ces progrès, les asiles se sont vidés.
C'est un mal pour un bien…
Disons plutôt un profond remaniement sur plusieurs siècles avec des ajustements hasardeux et des tâtonnements progressifs qui assurent la permanence du cadre des idéaux. Ceux-ci vacillent à la fin du Moyen Age et avec la Renaissance, mais l'édifice de la société n'est pas encore ébranlé. Les plus fragiles peinent à s'adapter et se voient enfermés. L'enfermement vient donc au secours des idéaux mais c'est bien la solidité de ces idéaux qui soutient la réalisation de cet enfermement. La folie reste donc encadrée, comme elle l'a toujours été, mais par des moyens adaptés aux circonstances de l'Epoque.
Si je comprends bien, pour vous, les idéaux sont le contraire de la liberté, voilà bien un tour dont les psychanalystes ont le secret !
Pourquoi pas ! Je tiens même qu'il n'y a pas eu Grand Renfermement, au sens du discours, mais au contraire l'amorce d'une Grande Ouverture qui viendra progressivement, après la révolution française, puis avec la révolution des mœurs, relativiser et donc pulvériser les idéaux, et avec eux les soutènements symboliques de la société. Les Droits de l'homme que vous évoquiez tout à l'heure en sont l'exemple le plus frappant en ce qu'ils constituent une vraie déségrégation : un « pour tous » révolutionnaire en effet. Mais persiste une exception : la folie reste interdite comme elle l'avait toujours été, selon des modalités certes différentes.
Et vous ne trouvez pas ça injuste, cette exclusion ?
« Ségrégation » me paraît plus juste. Surtout qu' « exclusion » évoque un extérieur. Là il s'agit, ne l'oubliez pas, de sujets qu'on enferme.
Vous jouez sur les mots !
Ah mais c'est très important, les mots. Le motif de cette ségrégation est un statut, une exception du droit commun juridiquement définie et encadrée par plusieurs lois qui en dessinent précisément les contours : en particulier la loi qui définit les modalités d'hospitalisation sous contrainte, et celle qui permet la protection des biens. Celui qu'on enferme n'est pas un sujet de non droit. On peut même dire que, plus que d'être enfermé entre des murs il l'est par un discours de suppléance, la greffe d'un appareil symbolique supplémentaire.
Hmm, votre rhétorique...
Mais oui, prêtez attention au discours antipsychiatrique qu'on appelle « anti-aliéniste ». Et d'abord au mot d' « aliéné » lui-même. Que veut dire ce mot : « aliéné » ? Est-ce celui qui a perdu la liberté de raisonner comme le soutenait le grand psychiatre Henri Ey ? Ou est-ce ce sujet qu'on enferme, homme libre par excellence, libre de la famille et des les lois, errant en dehors de tout lien social ? Notez bien qu'Henri Ey lui-même était bien loin de souscrire au discours anti-aliéniste… De l'absence de lien social au trouble à l'ordre public, en passant par les difficultés caractérielles… c'est l'ordre symbolique qui manifeste sa façon particulière d'orienter et de tempérer les pulsions d'un sujet. Lorsque cela menace le corps social, celui-ci compense en produisant une aliénation. Et puis cette aspiration à la liberté, n'y reconnaissez-vous pas celle-là même des anti-aliénistes forcenés ? N'y voyez-vous pas cette croyance en cet Age d'Or de la folie ? N'y retrouvez-vous pas une inversion des causes et des effets dans l'affirmation que c'est l'enfermement qui rend fou ? Il y a ici l'idée d'un paradis retrouvé, d'un Eden possible…
… Holà ! Il faut savoir : tantôt vous souteniez l'Eglise et vous voilà tout à trac moquant l'Ancien Testament…
Non pas. L'idée d'un paradis jamais perdu, accessible ici et maintenant, n'est-ce pas là quelque profanation ? Et c'est bien là la certitude de ceux que le mors du langage ne réfrène pas. Rappelez-vous Lacan : « la jouissance est interdite à qui parle comme tel. ». Au début était le verbe…
Mais vous voilà reparti avec la religion ! Voudriez-vous revenir à la psychiatrie ?
Si vous y tenez. Vous voulez du concret, en voilà : considérez maintenant la situation contemporaine quant à l'hospitalisation. Guerre des psys ou pas, anti-aliénisme ou pas, tous les psychiatres s'accordent aujourd'hui sur ce point : l'impossibilité grandissante d'hospitaliser. Et dans le même moment, voilà qu'on s'émeut de découvrir les psychotiques en prison.
Je crois que je vais essayer de métaboliser tout cela. Nous nous retrouverons pour la suite ?
Certainement. A plus tard.
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La suite de ce entretien, peut-être consultée sur le site de la SARP, (Société pour l’Action et la Recherche en Psychiatrie)
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par [Dario Morales ]
à 11:51