mardi 23 mars 2010
Douleurs intraitables - Pierre Ebtinger
Pierre Ebtinger, psychanalyste, membre ECF
Il y a des douleurs dont aucune cause n’est décelable dans le corps. Ce sont de pures douleurs, des douleurs simplement réelles. Ces douleurs, comme l’angoisse, ne trompent pas, et résistent au savoir.
Lorsqu’une douleur est sans fondement physique, le facteur psychique est appelé à la rescousse, de façon souvent confuse. La confusion cesse dès lors que l’on considère, entre la douleur et le corps, le rapport de l’individu à son propre corps.
Ce rapport au corps ne va toujours de soi. L’être humain se distingue de l’animal en ceci qu’il n’est pas identique à son corps. Il n’est pas un corps, il a un corps 1. Avoir un corps n’est pas inné, cela suppose une reconnaissance ; savoir que l’on a un corps n’est pas sans problème.
Considérer le rapport au corps, c’est porter l’attention sur le non visible du corps : l’image que chacun s’en fait, les idées, les fantasmes, les sensations. De ce point de vue, la douleur ne s’aborde ni avec un savoir, ni avec une technique, mais en supportant de ne pas savoir, ou plus exactement avec un non-savoir. Ce non-savoir n’est pas ignorance, il est savoir que tout ne peut pas se savoir, en particulier l’intime de chacun et, plus singulièrement encore, ce qui au sein de cet intime échappe à la personne même. Le corps participe de cet intime ignoré, et parfois aussi sa douleur. En partant d’une position de non savoir, un savoir nouveau peut s’élaborer autour de cette ignorance, au cas par cas, pour peu que l’on dispose de repères permettant de s’orienter dans cette approche.
Le premier de ces repères est sans doute celui de l’image du corps. Celle-ci fonde l’image de soi à l’orée de la vie, en général. Affirmer « c’est moi » face à l’image dans le miroir est une évidence pour la plupart, mais pas pour tout le monde. Lorsque ce rapport d’évidence fait défaut, le rapport au corps se trouve mal assuré, faute d’une image fiable permettant au corps de faire un avec soi. Dans ce cas, il se peut qu’une expérience du corps donnant le sentiment que le corps forme un tout puisse suppléer à ce défaut de consistance imaginaire du corps. La douleur, et en particulier le « mal partout », peut à l’occasion remplir cette fonction, fédérer le corps, sceller la permanence de sa présence.
Lorsque le fait d’avoir un corps est chose évidente, cela n’exclut pas pour autant le trouble dans le rapport à l’image de ce corps. Le corps ne se contente pas de donner son reflet au miroir, il incarne aussi l’identité de chacun dans la multiplicité de ses détails et de ses contradictions. Le corps, du moins pour ceux qui « ont » un corps, est un mémorial où s’inscrivent nombre de traits qui marquent l’identité de chacun. Cela est si vrai que l’attitude ou l’allure peuvent suffire à identifier quelqu’un. Tout conditionné qu’il est par les images et les idées qui infléchissent son maintien, le corps peut prendre des poses ou s’imposer des contraintes qui n’ont que faire de l’incidence que cela peut avoir sur les muscles, les tendons ou les articulations.
Les choses se compliquent encore du fait que sur ce corps existe un sexe qui s’inscrit de façon élémentaire comme : avoir un pénis ou ne pas en avoir. Un petit garçon fier de son pénis n’aura pas le même rapport à son corps que celui qui juge son organe insuffisant. Une petite fille contente de son corps tel qu’il est n’aura pas le même rapport à son corps qu’une petite fille qui languit de ne pas être dotée comme un garçon. Et parmi ses dernières, la vie ne s’orientera pas de la même façon selon qu’elle s’en console tout de bon, ou qu’elle s’en console en faisant de tout son corps un équivalent de l’organe convoité. Ceci n’est pas sans incidence sur certaine douleurs, notamment dans ce dernier cas.
L’exigence morale est encore une autre dimension à intégrer dans cette prise en compte du rapport au corps. Celle-ci en effet a souvent bien peu d’égard pour le corps. Quand le devoir commande une existence, quand le dévouement redouble ce devoir et lorsque, circonstance aggravante, les causes perdues nourrissent ce dévouement, alors le corps est bien souvent traité sans ménagement. Il est bien des hommes et des femmes pour qui « tenir à tout prix » fait office de viatique, mais qui ne s’en aperçoivent pas ou ne veulent pas le savoir. Ici la douleur intraitable est l’indice de ce refus de savoir, de savoir quelles forces obscures les lient à cette « galère ».
Enfin, la douleur peut être aussi ce qui vient faire obstacle à la jouissance sexuelle. Tout se passe comme si le corps objectait à cette jouissance de façon localisée ou étendue, sporadique ou permanente. La lecture de cette entrave nécessite de prendre en compte les autres aspects du rapport au corps déjà évoqués, et aussi la façon dont le corps est intéressé dans la relation avec l’autre.
Ce bref tour d’horizon suffit pour apercevoir que le corps et la douleur qui s’y manifeste requièrent plus qu’un examen objectif. Le corps humain se distingue de tout autre corps vivant par sa consistance invisible au-delà de tout savoir possible. Au lieu improbable du non-savoir, l’homme rencontre communément l’amour, parfois Dieu, parfois aussi la douleur qui ne s’explique pas. La formation du psychanalyste, lorsqu’elle est sérieuse, lui permet de se tenir en ce lieu sans tomber ni dans l’amour, ni dans quelque croyance que ce soit 2. Dans un dialogue qui laisse sa place au non-savoir, le psychanalyste peut aider une personne décidée à ne pas tout attendre d’une prescription médicamenteuse à trouver un mode d’existence tel que la douleur pourra la quitter.
La douleur intraitable se dépouille de son mystère dès lors qu’elle cesse d’être rapportée de façon exclusive au corps objectivable, pour être aussi confronté à l’invisible du corps, c’est-à-dire à ce qui s’en imagine, s’en éprouve ou s’en dérobe dans la vie intime de chacun. Un dialogue ainsi fondé est propice à créer une reconnaissance inédite qui pacifie le rapport au corps et le rapport au savoir. Il requiert patience et souplesse, mais assure le déclin de cette pure douleur.
(1) Miller J.-A., Biologie lacanienne et événement de corps, La Cause freudienne n°44, février 2000, Paris, Navarin Seuil.
(2) Zaloszyc A., Freud ou l’énigme de la jouissance, éditions du Losange, 2009.
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par [Dario Morales]
à 08:26
samedi 6 mars 2010
Sacrifice, lien sacrificiel - Huguette Béchade
Huguette Béchade, psychanalyste, membre ECF
Il va s'agir de distinguer trois ordres de problématique : jouissance et désir, cause du désir et objet du désir, jouissance en deça et jouissance au-delà du phallique. Ces trois thèmes nous donnent quelques repères au niveau de ce qui se joue dans notre société dite post-moderne, dans laquelle ce qui est sacrifié c'est le désir et le sujet de l'énonciation. Quelle possibilité est laissée à chacun de " rejoindre la subjectivité de son époque " ? Comment, de nos jours, l'impératif de jouissance, surmoïque et séducteur de nos maîtres modernes s'emploie-t-il à ce que chacun succombe à leurs tentations? Passer d'une jouissance sacrificielle à la possibilité d'un désir , telle est la question posée par notre société.
D’Antigone à Jean Moulin, quelques cailloux blancs sauvent la face de l'Humanité. Si ceux-là émergent si résolus « c’est dans la mesure où la communauté s’y refuse », dévoile implacablement Lacan.
Relisons le texte de Sophocle.
Le garde, apeuré, craint pour son intégrité : " je n’ai pas mérité qu’on me fasse des ennuis". " le coupable t'a touché au coeur, moi je n’offense que tes oreilles ", dit-il à Créon qu’il vient avertir de sa découverte du cadavre de Polynice sur lequel " quelqu'un a répandu de la terre sèche, conformément aux rites", " pas enterré, non, mais recouvert de poussière, juste de quoi éviter le sacrilège ", précise-t-il. Voyez ! il sait, le garde. Il sait, le peuple, quelles sont les limites à ne pas dépasser dans le champ des lois non écrites, celles des dieux. Le peuple sait, la communauté sait toujours … mais …" se refuse ".
Quelle est la question ici posée : ceux-là ont-ils consenti à la jouissance obscure du sacrifice, ou bien ceux-là ont-ils, y compris jusqu’à la mort, refusé de "céder sur leur désir" ?
Que le désir et le sujet de l’énonciation soient sacrifiés pour le triomphe des Marchés n’apparaît tout d’abord pas comme un sacrifice puisqu’ils s’échangent contre la jouissance des biens de consommation, laquelle jouissance donne, dans un premier temps nostalgique, accès à un retour promis, qui serait cette fois-ci enfin possible, à la jouissance qui a été perdue du fait de l’entrée dans la civilisation.
Ces jouissances sont une première fois d’abord trouvées par hasard et dès lors recherchées et attendues. " Comme c’est chaque fois le cas dans le domaine de la libido, l’homme se montre incapable de renoncer à la satisfaction dont il a jouit une fois ", découvre Freud. UNE FOIS ! L’inoubliable de cette jouissance éprouvée comme trace dans le corps est un point d’appel pour la répétition et il inaugure toutes les addictions.
L’une fois, la première fois … de même lorsque quelque part de par le monde un homme fait à un autre homme quelque chose de terrible, cette fois-là n’est pas " une fois " mais la première fois d’une série. La phrase, pensée, " plus jamais ça " est un voile qui cache ce savoir là.
L’être pullule de ces traces isolées, égarées, qui pourront à l’occasion être réactivées car aucune parole ne peut annuler l’éprouvé de cette jouissance, seule une jouissance de plus grande intensité - phénomène addictif - peut la remplacer avec l'horizon inassouvissable qui la spécifie, ou alors c’est une jouissance phallique appropriée qui le pourra peut-être, jouissance phallique qui est " satisfaction véritable " dit Lacan quelques mois avant sa mort.
Nous serons alors ici passé d’une jouissance en deçà du phallique - celle sur le renoncement de laquelle s’édifie le langage et le lien social, soit la civilisation - à une jouissance au-delà du phallique qui peut être jouissance du signifiant, de ce signifiant qui découpe le corps.
Revenons à la jouissance sacrificielle. Nous ne parlerons ici que du sacrifice ordinaire constituant un objet comme lequel peut se traiter un sujet pour la satisfaction voulue d’un partenaire ou d'un tenant-lieu de partenaire. Entre la satisfaction attendue et celle qui sera obtenue se creuse un écart déficitaire de la seconde par rapport à la première et c'est cet écart qui cause le désir du sujet. Lequel n'a plus alors qu'à s'identifier à l'objet pulsionnel privilégié que son expérience lui a appris à être, objet soit désiré soit demandé, et dont il croit que celui-ci va combler cet écart impossible à combler.
L'avidité des Marchés s'appuie sur cette constante pour exiger et obtenir le sacrifice du sujet qui devient alors lui-même objet-déchet produit par la Volonté de Jouissance qui est au coeur du discours capitaliste. Mais Lacan note bien que sa pratique lui a appris que cette jouissance, toujours, s'accompagne d'angoisse. Toujours.
Pour distinguer désir et jouissance, appuyons-nous sur le dernier objet topologique de Lacan, les Noeuds Borroméens : les jouissances sont constituées de deux consistances seulement alors que pour causer le désir, les trois consistances sont requises. C'est par ce qu'il appelle " l'interprétation poétique" (constituée par les trois consistances à la fois : un aspect imaginaire qui est le sens, un aspect symbolique qui est une signification et un aspect réel qui est un trou d'où peut s'originer un Che Vuoi ? ) que Lacan, par cette interprétation, analytique, ramène la cure au centre du noeud, là où s'édifie le désir 1.
La question de l'objet sacrificiel est la question centrale de la cure psychanalytique. Lorsque l'objet ( celui auquel s'est identifié ici le sujet, comme nous en avons parlé plus haut ) monte sur la scène analytique, il n'y apparaît que saisi au niveau de la fonction qu'il y occupe dans le transfert. C'est un ensemble étroitement conjugué, objet et fonction donnés ensemble d'un coup, une fois. Cette seule fois suffit pour établir un savoir sur l'échange possible d'un sujet qui se sacrifie en un " objet-bouchon " pour obturer le trou dans la structure, afin que l'(A) autre soit comblé.
C'est à l'aide de ce savoir - acquis dans l'expérience - que le sacrifice, parce que désormais il apparaît vain, devient dès lors impossible à s'établir, et que place est faite pour le dit " désir indestructible " appelé ainsi par Freud. Ceci est repris par Lacan qui ajoute que toute culpabilité ne provient que du fait d'avoir " cédé sur le désir "2.
Nous n'irons pas jusqu'à ce qui serait une obscénité à évoquer le " courageux regard " espéré par Lacan pour un temps d'un monstrueux désastre, mais n'y a-t-il pas déjà l'équivalent d'un certain " instant de voir " décidé comme engagement dans un processus pour faire obstacle à cette " conséquence du remaniement des groupes sociaux par la science" qui est à l'oeuvre de nos jours.
1. Interprétation que Lacan explique dans Le Séminaire XXIV, leçon du 15 mars 1977, interprétation poétique dans laquelle sont présentes de ce fait aussi coupure et équivoque, constituées par le désir de l'analyste.
2. Revoir plus haut la démonstration sur les Noeuds Borroméens : une jouissance est constituée par deux consistances , seul le désir est constitué par les trois consistances .
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par [Dario Morales]
à 10:47
samedi 14 novembre 2009
La clé du bien-être : un bain de Jouvence
Monique Amirault, psychanalyste, membre ECF
Les psychanalystes, on le sait, travaillent beaucoup et voyagent souvent (cure, contrôle, cartels, interventions auprès des collègues d’autres villes, régions ou pays, etc). Ils sont des habitués des halls de gare où ils se procurent parfois un quotidien ou un magazine dans ces points de presse qui se révèlent, si l’on y prête attention, être de véritables vitrines sur le monde.
On y trouve depuis quelque temps une collection éditée par les éditions Jouvence, dont le siège social est en Suisse et qui se font depuis 1989, « les éditeurs du bien-être ». Sous la forme de petits cahiers, voire de cahiers d’exercices, chacun est invité à devenir « l’acteur de son bien-être » par une pratique très simple de « sport cérébral du bien-être ». Ces cahiers ont l’aspect délicatement suranné des cahiers d’écoliers d’antan, ceux immortalisés par les photos de Doisneau, et sur les feuilles quadrillées, alternent maximes, encouragements, conseils et exercices sur papier doucement rugueux – recyclable, probablement – dans une calligraphie qui évoque celle des antiques maîtresses d’école. Dessins, schémas, tableaux, d’un simplisme inégalé, facilitent au lecteur la compréhension des consignes et la réalisation des exercices. Dans sa forme, le cahier d’un enfant fréquentant une classe de CP ou de CE1 pourrait en être le modèle.
Celui qui s’offrait à moi, ce jour-là, portait comme titre « petit cahier d’exercices d’estime de soi » : « Quelques définitions brèves pour y voir clair » – accompagnées du dessin d’une femme devant son miroir et serrant la main à son image, un questionnaire à choix multiples pour évaluer le niveau d’estime que vous avez de vous-même et, déjà, pour vous « délasser », un labyrinthe à parcourir avec la pointe d’un crayon. Suit « comment construire l’estime de soi », des exercices d’auto-diagnostic de vos « positions de vie » et des exercices d’auto conditionnement, le tout complété de bonnes résolutions à découper pour chaque jour. La suite est au diapason.
Nous savons les difficultés, voire les impasses que rencontre actuellement la commission sur la mesure de la performance économique et du progrès social dans sa recherche des mesures les plus pertinentes, au-delà du PIB, pour évaluer, entre autres paramètres, le bien-être social. Autrement dit, de quoi est fait le bonheur d’un peuple ? (voir sur France 3 « Ce soir ou jamais à laquelle participait il y a quelques semaines, J-A Miller), cette impasse ne fait que grandir quant il s’agit, avec le concept de BNB (bonheur national brut), né au Bhoutan dans les années 1970, d’espérer trouver un indice destiné à mesurer autrement le progrès social.
Même si on ne peut nier qu’être jeune, riche et bien portant est un facteur de bonheur comme l’ont démontré d’éminentes recherches, l’impossible à définir et à collectiviser le bonheur trouve son corollaire dans ce qu’Eric Laurent propose comme la nécessité d’une conversation permanente autour de cet impossible.
Au niveau collectif du politique comme au niveau singulier du bien-être de chacun, ni le PIB, ni le BIB pour les premiers, pas plus que les petits cahiers d’exercices qui font le succès des éditions Jouvence pour le second, ne rendront compte du bien-être de ces parlêtres ratés que nous sommes, affectés de l’inconscient. A cette fêlure peu naturelle découverte par Freud et formulée par Lacan dans l’aphorisme « Il n’y a pas de rapport sexuel », répond chez chacun ce qu’il y a de plus intime et ne se collectivise ni ne s’éduque. Mais ce plus intime peut se positiver en une satisfaction, en un goût de la vie, en un art, qui ne vaut que pour un. Ce « il n’y a pas de rapport sexuel » condense ce qu’il en est du savoir du psychanalyste, celui appris dans sa cure, à ses frais, au frais de son symptôme. Il ouvre à un savoir troué qui inclut l’inconscient et à un savoir faire avec les semblants pour border le réel.
Les éditions Jouvence prospèrent, infantilisant, abêtissant, au point d’en être comique, les « grandes personnes », ces grandes personnes qu’il n’y a plus. C’était en tous cas l’avis de ce religieux dont Malraux rapporte le propos, cité par Lacan : « J’en viens à croire, voyez-vous, en ce déclin de ma vie, qu’il n’y a pas de grandes personnes ». Mais y-a-t-il encore des enfants ? Les enfants sont-ils un espoir d’invention, de nouveau, lorsqu’on les anticipe comme délinquants, troublés, hyperactifs, handicapés, lorsqu’on les appréhende comme individus à contrôler à rééduquer, à formater ?
S’il n’y a plus de grandes personnes, il n’y a plus, non plus, d’enfants. Et les éditions Jouvence prospèrent. A l’opposé, de petites maisons d’édition peinent à se maintenir, telles les bien nommées Où sont les enfants ?, aux travaux soignés et inventifs, qui annoncent ainsi leur ligne éditoriale : Les enfants regardent le monde. Donnons-leur des livres qui ne baissent pas les yeux.
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par [Dario Morales ]
à 03:02
jeudi 7 mai 2009
la LRU et ses dangers - Sophie Marret
Sophie Marret, psychanalyste, membre ECF
La Loi relative aux Libertés et Responsabilité des Universités et le cortège de réformes qui l’accompagnent sont en train de consacrer l’évolution de l’Université vers l’entreprise et son insertion dans l’économie de marché, ce qui contribue à infléchir la conception du savoir vers sa réduction à une marchandise, sous l’influence des idéaux cognitivistes, perspective qui n’est pas sans dangers pour la psychanalyse, notamment pour la diffusion de ses concepts.
Les signataires de la déclaration de Bologne, en 1999, s’engageaient à « apporter une dimension intellectuelle, sociale et technologique à la construction européenne ; former les citoyens du 21ème siècle autour des valeurs partagées par l’ensemble de l’Europe, faciliter la libre circulation des étudiants et des enseignants ; élever le niveau de l’enseignement supérieur européen pour lui donner ses chances au niveau mondial »1. Toutefois, Christophe Charle souligne combien, dès 2000, avec l’adoption de la stratégie de Lisbonne, « les finalités ont complètement changé » : « Loin de donner un supplément d’âme culturel et civique à l’Europe, c’est plutôt l’enseignement supérieur qui se trouve soumis aux principes généraux, économiques, voire économicistes de l’Europe des Six initiale »2. Cette réorganisation des systèmes universitaires en « Mac Universités » sur le modèle néo-libéral et gestionnaire, s’inspire du succès anglo-saxon à attirer des étudiants asiatiques (nouveau marché), sans s’interroger sur la part que prend la domination de la langue anglaise dans cette « réussite »3. On assiste à une accentuation de visées professionnalisantes qui s’accompagnent d’une simplification des parcours en vue de l’obtention rapide d’un diplôme. « Les disciplines académiques traditionnelles sont de plus en plus concurrencées par de nouvelles disciplines définies, non par des méthodes ou des traditions intellectuelles, mais par des objets ou des domaines d’intervention et en prise directe sur la demande sociale, économique ou professionnelle »4. « L’idée générale derrière les projets éducatifs de l’Union européenne, explique Chris Lorenz, est donc économique et s’apparente au travail de standardisation des économies nationales : il s’agit d’augmenter la compétitivité en réduisant les coûts »5, Les enseignants et les chercheurs sont dès lors sommés de rendre des preuves de leur « rentabilité ». Il résulte de cette évolution un déclin des sciences théoriques et fondamentales. « L’économie capitaliste ne tire plus sa légitimité idéologique de la science, comme c’était le cas à l’ère du « capitalisme tardif », selon les analyses de Jürgen Habermas : désormais la science elle-même est sommée de se justifier d’un point de vue économique »6. Pour lutter, les disciplines traditionnelles se vêtent de parures douteusement professionnelles. Chris Lorenz constate : « ce qui constituait autrefois un droit des citoyens garanti par la loi – l’enseignement supérieur – est transformé en bien marchand sans qu’aucun débat politique n’ait lieu au niveau national »7. Christophe Charle souligne néanmoins combien pareil système ne peut qu’aboutir à une impasse économique : au renforcement des écarts en termes d’accès au travail, à l’augmentation des droits d’inscription du fait d’une autonomisation des universités reposant sur un désengagement de l’état au profit des fonds privés, à l’exclusion accentuée des couches sociales les plus pauvres, à l’appauvrissement du savoir et de la recherche au profit de la bureaucratisation de l’enseignement. Ce tournant est au cœur du combat actuel des universitaires contre la LRU qui consacre cette évolution, fondée sur des idéaux cognitivistes.
En effet, en 1973, Talcott Parsons et Gerald M. Platt, sociologues, d’orientation cognitiviste, rédigeaient un ouvrage résultant d’une étude commandée par une association issue de l’Académie des Arts et des Sciences américaine dans lesquels ils préconisaient une orientation de l’Université qu’il est frappant et inquiétant de voir s’appliquer en France aujourd’hui. Tenant le savoir (que l’anglais ne distingue pas de la connaissance) pour un « objet culturel qui inclut un système cognitif »8, et considérant « la valeur essentielle de l’université est la rationalité cognitive »9, ils estiment : « Pourquoi, si les facultés des arts et des sciences, produisent des services aux étudiants de la première année au doctorat, ne seraient-elles pas considérées comme des sortes d’usines, reliées à leur clients par un marché fondé sur une offre de services d’enseignement. Pourquoi ses produits ne seraient-ils pas rendus aux consommateurs qui paieraient pour l’acquisition de ceux-ci, sans que soit maintenue la relation de solidarité particulière actuelle entre producteurs et consommateurs ? », la connaissance est alors définie par ces auteurs comme un bien de consommation10. Nulle naïveté, nulle fiction en ces lignes, il faut y lire l’expression claire de ce qui se dessine aujourd’hui avec la mise en concurrence des universités, l’appel à l’investissement privé pour leur financement, le principe de concurrence et de rendement, en termes de recherche, appliqué aux enseignants, les normes d’évaluations de la recherche fondées sur les idéaux cognitivistes. En participent notamment l’évaluation des publications par un système de classement de revues produit par l’Agence d’Evaluation de la Recherche Scientifique, dont les membres sont nommés par des instances largement commandées par le gouvernement et les milieux économiques et qui déterminent les carrières des enseignants. Conjuguée à la LRU, si vous ne publiez pas dans les bonnes revues, vous êtes un mauvais chercheur, donc vous verrez vos heures d’enseignement augmenter, l’enseignement devient punition, vous verrez vos équipes de recherche refusées à l’accréditation et enfin fermer les masters dont l’existence dépendent de celles-ci. Ces critères reposent sur une évaluation strictement quantitative, et risquent d’entraîner l’exclusion de champs disciplinaires entiers ou d’orientations théoriques spécifiques, la psychanalyse par exemple.
La conception du savoir en jeu pour la psychanalyse se situe aux antipodes du modèle dominant prônant la marchandisation d’une connaissance rationnelle et utilitaire. Par ailleurs, si Lacan donne le savoir textuel et la logique comme socle de la formation des analystes, c’est précisément parce qu’ils permettent de toucher le trou dans le savoir, recouvert par la connaissance. Diminuer la part de ces enseignements dans la formation des enseignants (comme on le propose actuellement), avec une incidence sur la conception des cursus universitaires (largement orientés par les concours d’enseignement), fait enfin courir un risque aux enseignants, aux élèves, au sujet, aux psychanalystes (fermant une voie d’accès au savoir textuel qui peut conduire vers la psychanalyse et contribuer à la formation des analystes).
(1) Christophe Charle, « Universités françaises et universités européennes face au défi de Bologne », in Les ravages de la « modernisation » universitaire en Europe, C ; Charle et C. Soulié (dir.), Paris : éditions Syllepse, 2007.
(2) Ibid., p. 11-12.
(3) Chris Lorenz, « « L’économie de la connaissance », le nouveau management public et les politiques de l’enseignement supérieur dans l’Union Européenne », in Les ravages de la « modernisation » universitaire en Europe, p. 38.
(4) Christophe Charle, « Universités françaises et universités européennes face au défi de Bologne », in Les ravages de la « modernisation » universitaire en Europe, p. 13.
(5)Chris Lorenz, « « L’économie de la connaissance », le nouveau management public et les politiques de l’enseignement supérieur dans l’Union Européenne », in Les ravages de la « modernisation » universitaire en Europe, p. 43.
(6) Ibid., p. 34.
(7) Chris Lorenz, « « L’économie de la connaissance », le nouveau management public et les politiques de l’enseignement supérieur dans l’Union Européenne », in Les ravages de la « modernisation » universitaire en Europe, p. 51.
(8) Talcott Parsons et Gerald M. Platt, The American University, Harvard University Press, 1973, p. 17.
(9) Ibid., p. 26.
(10) Ibid., p. 125-126.
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par [Dario Morales ]
à 12:23