mercredi 28 janvier 2009
Le nouveau panopticon - Armelle Guivarch
Armelle Guivarch, psychanalyste, ECF
Le 12 novembre, à Grenoble, un patient en fugue de l'hôpital psychiatrique de Saint-Egrève, poignarde un jeune homme. Dès le lendemain Nicolas Sarkozy annonce un durcissement de la loi de 1990 sur l'hospitalisation sans consentement et une réforme en profondeur de l'hospitalisation psychiatrique. Le directeur de l'hôpital de Grenoble est suspendu.
Le 2 décembre, à l'E.P.S.M Erasme d'Antony, le Président Nicolas Sarkozy, après avoir fait l'éloge non pas de la folie mais des soignants, prononce son discours de réforme. Il est lourd de menaces, et essentiellement construit autour de quelques mots, réponses à ce terrible passage à l'acte : protection, sécurité, contrôle, surveillance, enfermement, isolement, obligation de soins et transparence.
Protection de la société, des français, des familles, du personnel, de la violence supposée de nos patients ; du patient contre ses pulsions, ses hallucinations, son délire, ce qui est notre mission, il n'est évidemment pas fait mention. Sécurité, sécurisation, contrôle, surveillance : contrôle des entrées et sorties de l'hôpital, vidéosurveillance, dispositif de géo-localisation ; c'est le retour moderne du panopticon de Bentham, dénoncé par Michel Foucault dans Surveiller et punir.
Enfermement des malades difficiles : Il y avait cinq unités pour malades difficiles (U.M.D.) dont le dernier ouvert en Centre Bretagne en janvier 2008 et l'avant dernier en....1963, il y en aura quatre de plus de quarante lits soit un doublement en très peu de temps. Il sera aussi créé 200 chambres d'isolement supplémentaires et des unités fermées à l'intérieur de l'hôpital psychiatrique.
Obligation de soins ambulatoires dans l'intérêt du patient et de sa famille, et décision de sortie d'essai ou définitive prise par le préfet après avis d'un collège de trois « experts ».
Enfin puisqu'il craint pour nous soignants de l'hôpital psychiatrique la « ghettoïsation », il y aura fortement contribué, il nous faudra jeter des passerelles vers d'autres établissements de santé. Lesquels ? L'hôpital général qui manque lui aussi cruellement de moyens humains ?
Et pour tout cela, il faudra un patron à l'hôpital, un vrai, qui sache prendre ses responsabilités.
Le discours se termine par un retour sur l'éloge des soignants, la grandeur de leur tâche.
La forme du discours est celle habituelle de Nicolas Sarkozy, celle de la douche écossaise, alternance de flatteries, de fausses émotions démagogiques, d'appels à la compréhension et de menaces à peine voilées. Belette schizophrène et petit lapin psychiatrique finissent mangés par Raminagrobis.
Si « On juge du degré de civilisation d'une société à la façon dont elle traite ses fous » comme l'a dit Lucien Bonnafé, un des artisans du secteur en psychiatrie au sortir de la guerre où les patients de psychiatrie avaient été particulièrement maltraités et d'ailleurs, fait l'objet d'une politique d'éradication en Allemagne nazie, et bien cette civilisation est celle du cynisme et de la peur.
Ces vingt dernières années nous avons assisté, nous, soignants à l'hôpital psychiatrique, à une diminution drastique du nombre de lits d'hospitalisation, cinquante mille en vingt ans soit plus de la moitié, à la disparition des formations spécifiques des psychiatres et des infirmiers en psychiatrie, à la montée en puissance du discours de la science appliqué à la médecine et donc la prescription anarchique de la trithérapie anxiolytique, antidépressive et hypnotique, à la médicalisation de « la dépression », la perte des repères cliniques basés sur la parole du patient, son histoire particulière, le démantèlement lent et insidieux de la politique de secteur, la fermeture toujours plus accélérée des structures relais de nos partenaires sociaux faute d'argent, la montée en puissance des « démarches qualité, d'évaluation et autre certification » qui sont bien souvent des coques vides, des cache-misère, qui masquent mal l'augmentation à l'hôpital des mesures de contention, de mise en chambre d'isolement, des sorties prématurées de patients pour une durée moyenne de séjour qui doit sans cesse être plus courte. Oui, les patients sont à la rue et dans les prisons. Bien souvent, leurs partenaires sont l'alcool, la méthadone et le cannabis pour soigner leurs « voix ». Les patients psychotiques suscitent la haine et la peur, chez le citoyen, chez le politique, chez nous aussi soignants ; il vaut mieux le savoir pour soigner et non maltraiter. Ce n'est pas de mesures sécuritaires dont l'hôpital psychiatrique a besoin, le meurtre d'un étudiant par un patient psychotique ne saurait justifier un tel déferlement de mesures sécuritaires d'ailleurs en gestation de longue date. La société française veut se débarrasser de ses citoyens difficiles en les enfermant . Parce qu'il ne faut pas se faire d'illusions. Quel préfet prendra la responsabilité d'une sortie d'un patient réputé dangereux? Aucun.
Conclusion : Les hôpitaux psychiatriques ont besoin de soignants formés à la clinique psychiatrique, et non au D.S.M., formés aux traitements divers et variés par la parole dont nous étions en France les tenants. On n'éduquera, ne rééduquera pas ces patients en les enfermant, surveillant et les punissant. Et nous avons aussi besoin de structures extérieures qui les accueillent et les accompagnent. En effet nous devons sinon les guérir comme l'avance imprudemment Mr Sarkozy, du moins les soigner.
Posté
par [Dario Morales ]
à 11:17
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