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jeudi 18 juin 2009

Tyrannies et féminité - Huguette Bechade

 

 

Huguette Bechade, psychanalyste, membre ECF
 
            Les discours modernes, discours de la science et discours capitaliste cherchent à induire chez chacun d’entre nous une appétence pour l’offre de jouissance qu’ils promettent. Le désir de chacun est mis hors-jeu par ces discours qui, de ce fait, opèrent alors non « sans un certain consentement », dit Lacan. Pour faire obstacle à cette massification voulue et provoquée par les tyrannies en cours - tyrannies des pouvoirs, tyrannies des marchés - quelle figure extrême Lacan pouvait-il évoquer, sinon Antigone? Antigone, exemplaire en cela, illustre bien la solitude en laquelle se trouve un sujet au désir à chaque fois forcément singulier
 
Lacan a construit une écriture logique de ce qui unit entre eux les humains, écriture logique qu’il a appelé Discours, éclairé par celui, particulier qui est le lien analytique, celui-ci de discours maintient ouvert l’espace de la subjectivité dans une époque où les discours modernes ont conduit - pas moins - à une désubjectivation de plus en plus poussée de chacun d’entre nous.
Discours modernes, le discours de la science et le discours capitaliste dépossèdent le sujet de son savoir inconscient et instaurent forclusion du sujet (c’est le pour-tous) et forclusion de la castration (Lacan dit que là est le « il existe un x non phi de x »).
L’éthique des discours modernes est un « que ça marche »calquée sur ce qu’instaure le discours du maître antique: ce dernier ne veut rien d’autre « que ça marche », proférant pour ceci 2 ou 3 signifiants auxquels chacun, y compris lui le maître, va s’aliéner. Dans le discours capitaliste qui est juste un circuit dont aucun point d’impossible ne permet de sortir, donc qui ne fait pas lien social, les signifiants du Marché sont en place de vérité-toute, le sujet n’est plus sujet divisé par ses signifiants, il est ainsi coupé de son savoir inconscient et le désir est exclu. Il est juste activé par les objets de l’invidia qui mènent le bal. Proie facile pour le Marché qui promet - c’est ça son fort - une retrouvaille avec la jouissance perdue du fait de l’entrée dans la langage et de l’instauration du lien social.
Au siècle dernier, les idéaux se sont effondrés, du côté du désir chacun se retrouve divisé, jamais comblé, seule la jouissance se présente pour le sujet avec un indice de vérité sur son être dont elle semble garantir l’unité, elle l’emporte tout entier (« là j’existe », ça va jusque là ). Ici le surmoi est à l’œuvre et déjà Freud nous avait signalé que lorsqu’on s’acharne dans cette voie, il devient de plus en plus féroce. Ce qui vient jusqu’à nous d’une façon lancinante par les médias et par nos pratiques ce sont bien des conduites de types incestueux, hors castration. Chacun reste aux prises avec sa seule volonté de jouissance, réduit lui-même à être objet pour la jouissance des marchés, la problématique du désir s’est absenté et c’est bien à l’intime de chacun qu’il est attenté. Plus ni désir ni savoir (soit la castration ) ne sont attendus de quiconque, bien au contraire le Marché quémande des sujets pressés de jouir. Rien d’étonnant alors à constater le retour du religieux sous toutes ses formes, d’une part chacun préférant un désir interdit à un désir forclos, d’autre part la religion restitue des signifiants-maîtres en place d’agent dans le discours.
 
En face de l’offre des marchés qui oeuvrent ainsi à la massification de l’impératif de jouissance, comment ne pas évoquer la solitude d’un sujet désirant et pourquoi ne pas aller jusqu’à Antigone? «  Cette image d’Antigone …fait partie de notre morale qu’on le veuille ou non » dit Lacan. Comme tous les tyrans, Créon est un homme ordinaire, il règne sur la masse qui sait mais qui cède et ne se révolte pas. Aussi bien Freud que Lacan nous alertent sur la cause des catastrophes qui survient du fait qu’il y en a qui suivent, se délestant ainsi sur maîtres et tyrans de la responsabilité de la cause et de la culpabilité. Comment Antigone pourrait-elle éprouver de la culpabilité? Antigone n’est pas une demi-déesse comme voulait le dire le Chœur. Non, elle subit simplement un malheur égal à celui de tous ceux qui sont pris dans le jeu cruel des dieux, là où les artifices ne sont plus de mise. Antigone pleure ce qu’elle perd. Lorsqu’elle sait à quoi elle sera condamnée, mais déjà rayée du monde des vivants, elle peut se plaindre alors, et vit de là sa vie sous la forme de ce qui est perdu. De ce passage de Sophocle, maints commentateurs se sont étonnés, mais pas les psychanalystes : le pas-tout est en effet au-delà du phallique, à y être passé. L’acte d’Antigone se situe au-delà de toutes les satisfactions phalliques qu’elle a voulues et trouvées : sœur, fille, fiancée, ses enfants à venir.
Tyrannie des tyrans, tyrannies des marchés : injonction similaire, exigeant
le sacrifice du sujet .Les quatre quanteurs des formules de la sexuation portent sur la logique du langage, ils valent pour chacun, qu’il soit homme ou qu’elle soit femme. Le pour-tous est en chaque parlêtre la prise dans le signifiant, le pas-tout est en chaque parlêtre la part de retour du réel d’origine , après qu’il soit passé par toute symbolisation possible. C’est sur ce pas-tout qui se révèle en chacun de nous que l’on peut parier pour parer à l’injonction impérative.     
Et nous voici seul, à y être un par un, puisqu’il n’en existe pas un (e) qui ne soit pas pris ( e) dans la fonction phallique : ce qui nous fait 1+1+1+n…+n+1.
 
Revenons à Antigone car elle fait autorité mais pas seulement. Voyez la danse entre elle et Créon : dans la zone où elle se situe, au-delà de ce qui est le rapport de l’action au désir comme échec fondamental à le rejoindre, elle y entraîne son partenaire. Pas de conciliation possible à la fin, Créon y parle bien de lui-même comme d’un mort parmi les vivants, il a tout perdu, ses biens, ceux qui lui étaient chers. Le pas-tout en chacun de nous, chaque singularité de ce pas-tout ne ferait-il pas échec à ces maîtres, quelles pourraient en être les manifestations dans notre actualité? Comment, telle Antigone, y entraîner ces partenaires avides ?
 

 

 

 

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samedi 30 mai 2009

Obésité - Sylvette Perazzi

Sylvette Perazzi, psychanalyste, membre ECf

L’obésité est devenue un véritable phénomène de société, présentée par la presse comme un fléau des temps modernes.
 
Elle touche plus de 20% de la population, a plus que doublé depuis 91, occasionne 300 000 décès par an et on prévoit pour 2030 une « planète obèse ».
Il existe depuis 1970, une association nommée RIPOSTE, qui réunit des médecins de toutes les disciplines concernées par le surpoids et 170 experts répartis sur les 5 continents. Ils ont tous le même but : résister à la progression de l’obésité !
 
Des mesures sont ainsi prises aux USA où le taux d’obèses est le plus élevé (un tiers de la population), réglementant les fast-food, supprimant les bonbons des caisses des supermarchés, interdisant les desserts gras dans certains restaurants et les publicités télévisées pour les produits trop sucrés. La prévention s’adresse en priorité aux enfants, qu’il faudrait surveiller avant 5 ans.
La France n’est pas en reste car si l’existence de vrais repas et la tradition de convivialité la protège, une « taxe obésité » avait été envisagée par Bercy. Des programmes tels « epode » (ensemble prévenons l’obésité des enfants) ont vu le jour sur le modèle du Québec où une coalition sur la problématique du poids demande des mesures semblables à celles prises contre le tabac.
On en arrive à définir l’obésité comme « l'état d'une personne possédant une masse adipeuse plus importante que la moyenne des individus. » Le nombre des obèses augmentant, le poids de la moyenne des individus aussi, le chiffre correspondant à l’obésité devrait varier dans le même sens. Donc, plus il y aura d’obèses, plus il faudra d’augmentation de l’indice de masse corporelle pour être qualifié de gros !
 
Durant l’année 2008, de très nombreux articles sont parus sur le sujet ; on peut les regrouper suivant trois grands axes :
1.        Les médicaments :
Ils ont surtout fait la une par le retrait progressif de la plupart d’entre eux du fait de leur inefficacité voire leur réelle dangerosité.
2.        Les maladies intercurrentes :
Maladies classiques comme le diabète, l’hypertension ou l’asthme, plus étonnantes telle l’otite associée à une préférence pour le gras ( !!!) Certaines seraient même améliorées par l’obésité telle l’insuffisance rénale dont le délai de survie est augmenté, ou le cancer du sein dont l’évolution est plus favorable.
3.        La recherche, toute dans la même lignée :
qu’elle envisage l’obésité comme une addiction,
recherche une mutation génétique : le gène PCSK1 a été étudié mais les chercheurs eux-mêmes estiment qu’il y en aurait de nombreux autres ;
teste sur la souris une substance intervenant dans la mémoire de longue durée ;
utilise une substance anti-épileptique qui trompe le cerveau, lui faisant croire que la personne est rassasiée…
D’autres origines sont évoquées aussi diverses que l’infection, les polluants chimiques, ou le manque de sommeil.
 
S’il est un caractère commun à tous ces articles, c’est de présupposer que l’obésité est un COMPORTEMENT, plus ou moins perçu comme déviant ou addictif qu’il faudrait MODIFIER.
 
Pourtant de ces études ressortent aussi des éléments d’une autre facture : la proportion d’obèses n’a pas augmenté aux USA et ce, « sans aucune raison scientifique ». On a aussi constaté que les parents sous-estiment le poids de leurs enfants et consultent rarement pour ce motif ; les enfants eux-mêmes « ne se voient pas gros » : sur 14% d’élèves gros selon le calcul de leur indice de masse corporelle, seuls 1,6 % s’estimait tels. Il y aurait donc une erreur de perception du poids corporel. La prétendue « objectivité » scientifique de l’abord comportementaliste est là mise à mal.
 
Que peut alors apporter un éclairage psychanalytique ?
Dans les années 60, un analyste viennois émigré aux Etats-Unis, Edmund Bergler, écrit La Névrose de base.  Lacan, dans la leçon du 10 mai 1967 du Séminaire inédit "La logique du fantasme",  en recommande la lecture, son auteur ne « manquant ni de talent, ni de pénétration analytique ». Bergler indique qu’une des raisons de l’incapacité à maigrir est le profond sentiment d’injustice que ressentent les patients. La note clinique est très pertinente et il ajoute d’ailleurs que cela les empêche de considérer leur problème de poids comme une difficulté physique à résoudre, ce que l’obésité doit pourtant rester.
Encore faut-il la distinguer des troubles des conduites alimentaires proprement dites qui ne sont pas dans un rapport aussi simpliste que l’équivalence obésité /boulimie ou obésité/ oralité. Il est des cas où il est manifeste que la dimension de refus et de rétention est majeure.
L’obésité n’est pas un simple trouble du comportement mais bien plutôt une difficulté du rapport du sujet à son propre corps. Ce dernier « échappe au contrôle » et met en échec les essais de maîtrise des patients par tel ou tel régime plus ou moins contraignant.
Dans certains cas d’hystérie féminine, l’image d’un corps obèse est une évidente atteinte narcissique, mais, traduisant le rapport du sujet avec la castration, elle peut être le signe du refus du féminin ; l’analyse devra alors écorner la position phallique qui la sous-tend.
La prise de poids peut aussi être un rempart contre le désir, le maintenant insatisfait ou l’annulant dans la névrose, protégeant contre des risques d’intrusion réelle dans la psychose. Dans ces derniers cas, il est d’ailleurs plus avisé de ne pas trop chercher à éliminer ces kilos quand ils prennent une valeur sinthomatique et peuvent circonscrire une jouissance par ailleurs volontiers envahissante.
 
Ces simples exemples soulignent l’indispensable traitement de l’obésité AU CAS PAR CAS, ce que semblent superbement ignorer tous les articles de presse publiés.
 
 
 
 
 
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dimanche 26 avril 2009

La situation en France des personnes, enfants et adultes atteintes d'autisme* - Marie-Elisabeth Sanselme-Cardenas

 

 Marie-Elisabeth Sanselme-Cardenas, Médecin, Clermont-Ferrand, membre de l'ACF-MC

 
 Ce rapport documenté et exhaustif reprend la situation des autistes et de leur famille jusqu’en septembre 2007 et se place d’un point de vue éthique. Nous nous associons au constat de pénurie d’accueil, d’abandon que ressentent ces familles. Cependant le rapport peut surprendre par certaines affirmations ou de graves oublis. Nous souhaitons dans un but réellement éthique devant la détresse et l’urgence des familles et dans un but de rassemblement seul garant d’une efficacité à brève échéance, nous associer à la dénonciation des points qui y sont bien étudiés et décriés. Ensuite, nous allons voir les points qui peuvent surprendre et même offenser certains cliniciens qui ont consacré leur vie à aider les autistes.
Nous essaierons de concilier les points de vue dans l’unique objectif de diminuer la souffrance dans la vie des autistes et par là dans celle de leurs familles pour conclure que nous avons à nous enseigner d’eux.
 
POINTS CHOQUANTS DE L’AVIS
 
Le récit de l’errance de l’autisme est partial et réducteur et conduit à une augmentation du conflit et de l’abord dualiste délétère qu’il dit vouloir dénoncer.
Pour des personnes qui regrettent que l’on se soit contenté de querelles théoriques en France, ne dirait-on pas qu’en passant sous silence la période de 1950 à 1980 on cherche à accuser la psychanalyse en déniant l’existence et l’œuvre théorique et clinique de J. Lacan et de ceux qui ont suivi en France et dans le monde ?
 
Il est choquant qu’un Comité d’Éthique se permette de porter une accusation actuelle contre la psychanalyse en général à travers une seule interprétation d’une seule théorie.
Dire « Si la vision psychanalytique de la cause de l’autisme a été et est toujours trop souvent encore dans notre pays, cause de souffrance pour les enfants et leurs familles… » est une opinion aussi réductrice que ce que le texte prétend décrier. C’est porter une accusation grave sur tout un groupe de professionnels honnêtes et compétents et sur une thérapeutique dont la recherche clinique ne cesse de progresser et de répondre aux nouvelles formes des symptômes. C’est écarter de principe une prise en charge par essence singulière quand on prétend vouloir « une prise en charge individualisée, précoce et adaptée ».
L’autre point qui peut choquer c’est que l’Avis ne donne pas la priorité absolue à la diminution de la souffrance du sujet autiste sur toute autre considération y compris la souffrance de sa famille et sa demande de ramener l’enfant dans la société.
Il ne s’agit nullement d’évaluer la souffrance, ce que nous récusons par principe, la douleur morale « est » et ne se hiérarchise pas. Il s’agit d’aider les plus démunis face à elle et par là même leur famille mais pas l’inverse.
Enfin, on pourrait peut-être davantage prendre en compte l’avis d’autistes qui sont sortis de leur isolement.
 
POINTS DE DÉSACCORD QUANT À LA CONSIDÉRATION DE L’AUTISTE
 
Après Lacan, si on considère que l’autiste a fait le choix du refus d’entrer dans le langage, cela montre que la sortie n’est pas gagnée mais possible, c’est le grand espoir que les familles peuvent garder. Mais pas une sortie programmée à la place de l’autiste ou au prix de l’augmentation de sa souffrance. La contradiction entre la considération de la singularité et l’existence de plans ou de méthodes préfabriquées, anticipées est manifeste. Des plans ? Oui, mais des plans financiers à mettre rapidement en œuvre pour prendre en charge ces sujets.
La sortie de l’autisme est possible mais variable, imprévisible. La décider d’avance c’est mettre encore une fois ces enfants et ces familles devant une gageure et un nouveau risque de souffrance par l’échec, par la peur d’avoir mal fait à la moindre variation du résultat par rapport à l’objectif via un choix qu’on a fait à leur place ou avec eux mais sans laisser une place à la réalité inconnue du sujet.
La « participation active des parents et des familles » doit être un choix de la famille au cas par cas avec des changements possibles en fonction des signes d’ouverture de l’autiste. Les familles ne doivent pas être culpabilisées si elles ne peuvent faire face à une prise en charge au domicile même voulue au départ.
Le rapport définit l’autisme comme « handicap fréquent et majeur » ce qui est en contradiction avec la notion de pluriel des autismes et « une très grande hétérogénéité » ou « capacités intellectuelles hors du commun parfois associées » d’où l’invitation à utiliser les termes « syndromes autistiques » ce qui peut convenir mais ce qui laisse penser que le mot de handicap n’est pas adapté pour l’autisme. De même « l’existence d’une relative autonomie à l’âge adulte », laisse penser une sortie possible de l’autisme qui  prête à confusion. Par ailleurs, le rapport rend l’autisme synonyme de «  troubles envahissants du développement » ce qui est un choix d’étiologie alors que l’avis reconnaît l’absence d’étiologie connue actuellement.
Comprendre qu’ils sont dans cette situation par un choix dont ni nous ni eux-mêmes ne connaissons la cause est peut être une clé qui leur permette une vie avec d’autres, petit à petit.
Quant au fait de « se révéler », c’est tout de même à « l’autre », c'est-à-dire à nous qui le pouvons, de faire le pas vers eux. Pour leur frayer une voie de sortie, il faut entrer dans leur langue, y trouver quelque chose qui puisse faire lien et non les obliger eux à sortir manu militari de leur langage pour venir dans le nôtre.
On parle d’un accompagnement et d’« une prise en charge individualisée précoce et adaptée » cela laisse une place entière à la psychanalyse elle qui est attachée à l’individu dans sa singularité.
Quand on parle « d’une attitude ouverte, généreuse et respectueuse de la singularité », on parle précisément de ce que la psychanalyse recherche : établir « une confiance qui diminue sa souffrance et qui favorisera un comportement social plus élaboré », c’est la seule fois où c’est écrit nettement dans ces trente pages.
Pour le répéter, ce que fait la psychanalyse actuelle ou moderne, c’est reconnaître la singularité de l’autiste en essayant d’entrer dans sa lalangue pour diminuer sa souffrance par la confiance, seul moyen d’espérer une réponse à nos demandes, quel que soit le temps pour l’obtenir.
 
Il faut parler d’inscription à l’école avec une grande prudence car est-ce une école vraiment  adaptée qu’on évoque, une école qui leur permette de moins souffrir tout en avançant dans leur socialisation, si elle est possible à ce moment-là sans prise de risque inconsidérée? Est-ce qu’il ne faut pas donner la priorité à l’autiste lui-même et à son isolement douloureux plutôt qu’à la satisfaction des parents et de la société même s’ils sont légitimes et ce vers quoi il faut tendre ?
 
Employer les termes « troubles envahissants du développement », « abandon de la théorie psycho-dynamique » c’est se donner une bonne raison de mettre les autistes au travail jusqu’à 40 heures par semaine avec des objectifs à atteindre décidés presque sous une forme de torture en tous cas avec de la souffrance.
 
Quand au problème de l’évaluation des méthodes : une évaluation ne peut se faire que sur une vie entière d’autiste et encore en évitant les pièges dans l’interprétation. Par ailleurs personne ne peut se permettre de juger si elle vaut la peine d’être vécue.
Si le seul but de la vie c’est d’être capable de faire exactement ce que la génération précédente a décidé qu’il était bon de faire pour la génération suivante, alors on est à côté de ce que la tradition philosophique humaniste a pu penser et le mot « éthique » perd son sens. Les droits des êtres humains doivent être les mêmes pour tous au sens et au vu de la loi, la façon de mener sa vie personnelle ne peut être qu’unique. Nous dénonçons pour ce qui touche à l’être humain, la « manie » du consensus. Le consensus est contraire à l’application du cas par cas. Il n’y a pas de consensus pour exprimer ce qui est bien ou même bon pour la vie d’un être humain.
 
CONCLUSION
 
De même que souvent en médecine c’est l’analyse du dysfonctionnement du corps qui apprend les ressorts de la physiologie, permettant ainsi de chercher comment éviter de tomber dans le dysfonctionnement ou comment revenir par un traitement au fonctionnement habituel, de même, pour une fois il faudrait que, en matière de psychologie ou de vie humaine, on s’inspire, comme cherche à le faire la clinique analytique de ceux qui ont fait des choix différents, pour mieux comprendre les lignes droites et les accidents d’un parcours de vie singulière. Aussi, ce serait un grand pas que de reconnaître les risques de l’éducation donnée à ceux qui sont considérés comme normaux en décidant souvent à leur place de ce qui doit être un parcours sans faute et en laissant seulement des rattrapages, quand ils existent, à ceux qui n’ont pas suivi la voie royale. Remettre en question le but de seule réussite sociale de notre éducation à l’occasion de la prise en compte de la souffrance particulière des sujets autistes, serait un grand enseignement de leur part, une avancée et une évolution bénéfique vers une éducation qui prenne une voie moyenne entre celle de la réussite sociale au prix du bonheur réel de chacun débouchant plutôt sur les conduites classiques de souffrance que sont les névroses d’autrefois, et celle de l’abandon de l’éducation, la déresponsabilisation des parents, leur démission et celle des institutions qui conduisent plutôt aux formes actuelles surprenantes de la souffrance que sont les conduites addictives, la violence, l’exclusion volontaire de la société, les actes de mutilation, par ceux-là mêmes qu’elle considère comme normaux. L’individualisme et la dépression, autres échecs de l’éducation, doivent interpeller la société et lui faire reconsidérer son système éducatif et sa vision de l’être humain.
Il est bien que les personnes les plus différentes nous enseignent pour guider les personnes moins différentes à se réaliser.
Dans les citations qu’utilise le rapport on peut lire : « Un enfant handicapé a un développement qualitativement différent, unique… ». C’est dire si l’évaluation chiffrée, quantitative a peu de sens et doit laisser la place à l’évaluation qualitative de la richesse d’une vie. Et il faut se rappeler que chaque enfant, même normal, est unique, et a un développement unique et cela seule la psychanalyse le reconnaît comme principe éthique et comme primum movens. Partir, au moment où on fait la rencontre avec lui, des lois inconscientes que le sujet s’est données pour commencer de construire le monde à sa manière, pour l’aider à sortir de son enfermement et lui permettre d’accéder à notre monde, c’est cela s’enseigner de l’autisme et c’est cela qu’il faudrait mettre en pratique pour tourner l’éducation vers une considération de l’être humain dans sa complétude constitutive aussi bien que dans sa finitude physique et métaphysique.
 
 
 
 
*Analyse de l’auteur de « l’avis n°120 » du Comité consultatif national d’Ethique pour les sciences de la vie et de la santé « sur la situation des personne enfants et adultes en France atteintes d’autisme » (2008)
 
 

 

 
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samedi 14 mars 2009

Fous dangereux : on demande un sujet supposé savoir - Catherine Stef

 

Catherine Stef, psychanalyste, membre de l'ECF
 
La réponse sociale (à la souffrance psychique), ne laisse plus beaucoup de place au hasard, à la contingence. Avec son pragmatisme simplificateur, avec son horreur du vide, avec l’arrogante certitude conférée par un pseudo savoir statistique, la réponse sociale s’oriente et opère par la classification et par la ségrégation. Un monde d’où l’on exclut le réel et la singularité, est un monde sans contingence, un monde violent.
 
 La clinique : de la contingence et retour
Ils ont 15 ans. Tous les trois ont été hospitalisés dans une unité psychiatrique pour adolescents, à un moment où une question a fait violemment irruption dans leur vie.
 
Le premier pense tout le temps, il essaye de trouver des solutions aux problèmes de l’humanité. Il décide de devenir adulte, pour tourner la page.Il   mange beaucoup, pour grandir et pour grossir, pour en imposer, pour que son corps le protège, pour se faire un corps. Mais ça ne marche pas. Depuis qu’il a rencontré Julie, il s’écrit sur le corps, avec un cutter : d’un coté du bras : je veux mourir, de l’autre, Julie pour toujours. Il veut la sauver, et se sauver lui-même. Mais quelque chose l’a poussé trop loin. Il fait des crises d’angoisse, quotidiennement, il veut mourir, il ne va plus au lycée. Il devient renfermé, il a peur de devenir agressif.
 
Le second est de plus en plus renfermé sur lui-même et agressif avec ses proches. Il s’est battu plusieurs fois avec son père. Il ne sait pas comment devenir un homme. Il a décidé de rester célibataire, parce que les filles sont compliquées. Depuis qu’il n’a plus de copine, c’est la violence qu’il essaye de comprendre. Il regarde les séries à la télé : NCIS, Cold case….il devient spécialiste en criminologie. Il est aussi le premier de la classe en histoire. Cette année ils font le 20ème siècle. Le prof leur a parlé de la deuxième guerre mondiale, en leur disant que les nazis étaient des fous dangereux. Il se demande ce que c’est que la folie. Et comment on reconnaît un homme dangereux. Il est de plus en plus angoissé. Et voudrait arrêter de grandir. Il a peur de devenir un homme dangereux..
 
Le troisième vient d’être est en examen pour agression sexuelle, qui sera peut-être qualifiée viol. Quand il a emménagé dans son nouveau quartier, avec sa mère et son beau-père, il avait 14 ans, il ne s’aimait pas beaucoup, il ne se trouvait pas beau. Il était seul et inhibé. La fille des voisins, 9 ans, venait de temps en temps à la maison avec ses parents. Il a vu qu’elle l’aimait bien. Ils sont allés jouer dans sa chambre. Cela a duré quelques mois. Jusqu’à ce que la mère de la petite fille vienne trouver ses parents, et porte plainte. Depuis, il est placé dans un centre éducatif en attente du jugement. On lui a dit qu’il pouvait aller en prison.
 
Ces cas ne sont pas extraordinaires. Trois parmi des dizaines de cas cliniques rencontrés au CMP ou en hospitalisation. Trois cas d’adolescents très différents, et en même temps très semblables, répartis entre névrose et psychose, ordinaires. Ils sont de notre temps.
 
La prise en charge thérapeutique
Dans ces cas, n’est pas très compliquée, une fois clarifié ce qui est en jeu. Ce qui est en jeu est de l’ordre de la singularité de chacun. Et concerne la réponse sociale qui a plutôt tendance à s’y opposer : politique des choses plutôt qu’orientation éthique. Pour accéder à la singularité, il faut un espace et du temps. Il faut créer les conditions d’une rencontre telle que quelque chose d’inédit puisse advenir. Quelque chose qui pourra être reconnu au delà de la répétition, de la norme, du conforme.
Ces prises en charge thérapeutiques demandent un engagement qui ne soit pas du semblant, et la garantie pour le jeune sujet supposé (demander un) savoir, qu’on ne le laissera pas tomber sitôt sa demande énoncée. Il y faut un désir décidé : celui du psychanalyste, en tant qu’il a pu être mis en fonction dans ce qu’on appelle la pratique de secteur psychiatrique : pratique ambulatoire fondée sur la disponibilité, la souplesse, la possibilité d’invention, et pratique en institution, une unité d’hospitalisation à l’hôpital psychiatrique, en l’occurrence.
 
Un monde sans réel
Contre la ségrégation des classes dangereuses, il y a l’autre voie, celle de la psychanalyse, y compris dans ses applications institutionnelles, en psychiatrie notamment, qui ont fait leurs preuves ….qui est de maintenir la possibilité d’une rencontre qui rende à l’angoisse sa valeur singulière, c’est à dire son rapport à ce qui la cause, pour un sujet : les filles, la sexualité, la paternité, l’amour, la jouissance, la mort …..
Arracher la contingence à la norme. L’angoisse est le signe que l’objet se trouve là. C’est donc là qu’il faut interposer l’offre de parole et de rencontre. La psychiatrie peut s’en saisir, ou au contraire laisser filer et dériver sens joui et jouis sens, en se rangeant du coté du contrôle et de l’expertise.
Pour ces trois jeunes sujets, le risque est grand, si nous laissons les choses aller ainsi, qu’ils se retrouvent un jour, classés fou dangereux, délinquant récidiviste ou pervers pédophile….
 
 

samedi 17 janvier 2009

La folie de l’évaluation généralisée ou l’évaluation contre elle-même - Augustin Menard

 Augustin Ménard est psychanalyse. Il vient de publier Voyage au pays des psychoses, Champ Social Editions.

 

Non, les psychanalystes ne sont pas opposés à l'évaluation. Ils dénoncent le défaut interne à un certain mode d'évaluation qui se prétend scientifique. Cette utopie fondée sur les apports du cognitivisme consiste à appliquer des méthodes pertinentes dans certains cas chez les animaux, mais qui ne le sont pas chez les êtres humains. Ce défaut interne porte en soi sa propre destruction, ainsi que Marcel Gauchet l'a démontré après Tocqueville, pour la démocratie, qui porte en elle ce qui peut la détruire, et Jean-Claude Milner en a tiré les conséquences dans "Les penchants criminels de l'Europe démocratique". C'est ce défaut que les psychanalystes veulent révéler.

Contrairement à ce qui est dit, les psychanalystes ne sont pas en guerre contre les cognitivo-comportementalistes, lorsque ceux-ci restent dans leur domaine. S'ils les attaquent c'est dans la mesure où une bureaucratie s'y réfère comme à un dogme, et entend s'en servir comme instrument d'un pouvoir totalitaire et comme tel, uniformisant. Au nom du "tous pareils", idéal démocratique, les pouvoirs publics entendent chasser les psychanalystes des acteurs de la santé mentale et leur interdire l'université. C'est en puissance une dictature sournoise, car elle ne dit pas son nom, n'exerce pas de contrainte physique, mais s'insinue subrepticement jusqu'aux tréfonds de l'intime de chacun.

 Évaluer dans l'éducation nationale dès la maternelle, c'est préparer le citoyen à être évalué pour la vie et dans tous les domaines mais en plus d'y consentir par une autoévaluation. On reconnaît là les moyens utilisés de tout temps par les doctrines, les religions, les idéologies, les impérialismes, les dictatures. Il ne s'agit pas d'une querelle entre "intellectuels idéalistes" et "gestionnaires pragmatiques" qui prêchent l'utile et le rentable, encore moins d'un conflit localisé entre deux méthodes thérapeutiques. Les TCC se présentent comme modernes alors qu'elles ne font qu'appliquer aux hommes le conditionnement que Pavlov a démontré chez les chiens.

 En son temps, Freud aussi a démontré que la suggestion pouvait être une arme efficace (en France Cauet par exemple en a été le précurseur), mais au détriment de la liberté du sujet.  D'ailleurs plus les TCC se développent voire sont imposées par les médecins, plus les demandes de psychanalyse augmentent, preuve qu'elles ratent une dimension essentielle : le sujet, que seule la psychanalyse prend en compte. Le vrai combat est le combat des lumières contre l'obscurantisme, celui de l'humanisme contre la réduction de l'être de l'homme à l'individu biologique qu'il est aussi mais pas uniquement.   L'homme a des besoins, la société de consommation s'ingénie à lui en créer de plus en plus, sauf que leur satisfaction laisse un parfum de déception où perce le désir. Si l'homme n'était que besoin il serait incompréhensible qu'il puisse préférer mourir pour une noble cause et je pense ici aux grévistes de la faim, Ainsi la vague d'anorexies mentales dans notre société, dite moderne, peut être considérée comme le révélateur d'une méconnaissance foncière du désir.

  L'homme a des aptitudes, des capacités, mesurables, quantifiables par tests scientifiquement validés mais son désir les transcende. Qu'auraient prédit nos modernes évaluateurs à Albert Einstein au temps où il s'avérait incapable d'accéder au baccalauréat, était réticent vis-à-vis des mathématiques mais se passionnait pour la physique, mu par ce désir impérieux de "comprendre le monde" et l'on sait comment il le formulait : "ce qui est incompréhensible c'est que le monde soit compréhensible". L'homme est un sujet fait de désirs puissants qui le meuvent au-delà de ses besoins et qui l'insèrent dans un lien social car il est un être de langage.

Le langage est à la fois ce qui le sépare radicalement de l'animal et de son propre fondement biologique, au détriment du savoir instinctuel mais c'est aussi ce qui lui ouvre un horizon social, culturel dans lequel il va puiser ce qui peut suppléer à cette faille qui se trouve au cœur même de son être.

Le langage n'est pas pour l'humain un simple outil de communication comme il l'est pour l'abeille. Il fait irruption, traumatisme au plus profond de lui. Il est cause à la fois de sa faiblesse et de son immense capacité de création.

Même s'il existe dans la culture des solutions déjà préparées pour lui servir de support, de levier, (l'oedipe par exemple), nous entrons là dans le domaine du singulier. Le mode d'équilibre que chaque sujet va trouver comme compromis, entre son désir qui est toujours de l'Autre et sa satisfaction propre, (ce que nous appelons jouissance), lui sera toujours singulier.

Nous abordons l'éthique, terme galvaudé dont on se gargarise trop facilement, car il n'y a d'éthique que pour le sujet parlant. L'éthique du sujet humain n'est autre que ce qui se manifeste dans un acte authentique où se noue ce qui le meut à partir des autres et de lui-même et dans une perspective du jugement dernier.

La preuve de l'acte dont le sujet sort différent c'est son résultat, ses effets. C'est une logique des conséquences non des intentions. La véritable évaluation qualitative d'un sujet c'est son acte. En ce point, nul programme validé par les statistiques, imposé par les pouvoirs publics, ne peut nous dicter notre conduite sauf à abdiquer notre humanité, à nous réduire au mouton et c'est là le danger. On sait depuis La Boétie l'aptitude des hommes à la servitude volontaire. C'est la raison pour laquelle nous devons dire, redire, proclamer que le sujet de par sa structure même est irréductible à toute mesure quantitative. Déjà dans les années 50, un précurseur Ivan Illich démontrait qu'à exclure le sujet, les progrès techniques évoluaient selon une courbe de Gauss. Après une période de progrès constant, la courbe s'infléchit pour s'inverser. Il a démontré comment les progrès de l'éducation nationale et de la santé mentale peuvent devenir inversement proportionnels à leur budget respectif. "Il ne suffit pas de réclamer des sous !" Plus près de nous, Pascal Bruckner auteur de "l'Euphorie perpétuelle" a dans cette même veine, dénoncé l'utopie d'un bonheur obligatoire et illimité, faisant fi du "malaise dans la civilisation" qui est un irréductible de structure. L'enjeu, c'est le sujet humain. Revendiquons sa place, chacun dans notre discipline.

 
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