Psychanalyse et politique, le blog

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vendredi 1 mai 2009

Les sortilèges de l'objet a - Monique Amirault

 

 
Monique Amirault, psychanalyste, membre ECF
 
 
Le règne de la marchandisation utilise les ressorts les plus efficaces pour créer de nouveaux modes de jouir au centre desquels prend place l’objet marchand. Citons cette publicité télévisée pour une marque de voiture :
La première séquence présente un homme anonyme perdu au cœur d’une ville et dans les rayons d’une grande surface ; les images agressives et bruyantes se succèdent en se brouillant. Puis, le tableau change ; le silence s’installe, l’image de l’homme se détache, prend du relief : c’est celle d’un homme élégant, concentré sur ses pensées. Une voie off livre son monologue intérieur : « Pourquoi se contenter de si peu ? Plus de compromis. Ce sont les objets qui décident. Ce sont mes principes. Il est temps de les tenir ». S’inscrit alors sur l’écran, la marque d’une voitureet apparaît l’objet d’exception dans sa splendeur unique.
 
Voilà le courage et la noblesse logés, en toute lumière, dans la soumission volontaire au gadget – nouvelle modalité de servitude volontaire. Il s’agit de consentir à ce que l’objet de consommation décide de vous et de vos actes. Cet objet est directement produit pour être branché sur la jouissance, comme le mettait en valeur Jacques-Alain Miller au début de son cours 2007-2008, objet bouchon qui éloigne le sujet de l’objet a, le nôtre. Car c’est sur ce que suppose de vide la demande que se branche nôtre objet a, c’est-à-dire sur le désir.

Pour la psychanalyse, ce slogan publicitaire pourrait néanmoins ne pas être déplacé ; c’est en effet l’objet qui décide. Mais les sortilèges de la publicité marchande ne sont pas celles de l’inconscient et de l’objet a. Dans cet objet, inventé par Jacques Lacan, s’incarne le mode de jouir du sujet, à son insu, dans le fantasme ( S barré, poinçon a) dont il est la marionnette. Le sujet, d’être incarné, est soumis d’emblée à une perte, dans « une automutilation primordiale » a partir de quoi se produit l’objet a, qui n’en est pas pour autant le bouchon. C’est un objet d’une toute autre étoffe, objet hors corps de par l’opération du langage, mais pris sur le corps ; objet séparateur, qui joue seul sa partie, hors la chaîne signifiante. Il indique le point de manque et le lieu où se loge la jouissance résiduelle.
 
« Il n’y a rien de plus dans le monde, dit Lacan dans La Troisième, que cet objet a, chiure ou regard, voix ou tétine, qui refend le sujet et le grime en ce déchet qui, lui, au corps, ex-siste ».
Dans la cure, ses sortilèges en sont dévoilés jusqu’au point où, la réduction opérée, le sujet peut se reconnaître, hors de ses déterminations signifiantes, dans cet objet qui le détermine. Il peut dire alors, à l’instar de l’écrivain Julien Gracq «  je suis réduit à ma plus simple expression ».
 
 
Tags associés à cet article: détermination signifiante, plus-de-jouir, sujet, séparation

samedi 17 janvier 2009

La folie de l’évaluation généralisée ou l’évaluation contre elle-même - Augustin Menard

 Augustin Ménard est psychanalyse. Il vient de publier Voyage au pays des psychoses, Champ Social Editions.

 

Non, les psychanalystes ne sont pas opposés à l'évaluation. Ils dénoncent le défaut interne à un certain mode d'évaluation qui se prétend scientifique. Cette utopie fondée sur les apports du cognitivisme consiste à appliquer des méthodes pertinentes dans certains cas chez les animaux, mais qui ne le sont pas chez les êtres humains. Ce défaut interne porte en soi sa propre destruction, ainsi que Marcel Gauchet l'a démontré après Tocqueville, pour la démocratie, qui porte en elle ce qui peut la détruire, et Jean-Claude Milner en a tiré les conséquences dans "Les penchants criminels de l'Europe démocratique". C'est ce défaut que les psychanalystes veulent révéler.

Contrairement à ce qui est dit, les psychanalystes ne sont pas en guerre contre les cognitivo-comportementalistes, lorsque ceux-ci restent dans leur domaine. S'ils les attaquent c'est dans la mesure où une bureaucratie s'y réfère comme à un dogme, et entend s'en servir comme instrument d'un pouvoir totalitaire et comme tel, uniformisant. Au nom du "tous pareils", idéal démocratique, les pouvoirs publics entendent chasser les psychanalystes des acteurs de la santé mentale et leur interdire l'université. C'est en puissance une dictature sournoise, car elle ne dit pas son nom, n'exerce pas de contrainte physique, mais s'insinue subrepticement jusqu'aux tréfonds de l'intime de chacun.

 Évaluer dans l'éducation nationale dès la maternelle, c'est préparer le citoyen à être évalué pour la vie et dans tous les domaines mais en plus d'y consentir par une autoévaluation. On reconnaît là les moyens utilisés de tout temps par les doctrines, les religions, les idéologies, les impérialismes, les dictatures. Il ne s'agit pas d'une querelle entre "intellectuels idéalistes" et "gestionnaires pragmatiques" qui prêchent l'utile et le rentable, encore moins d'un conflit localisé entre deux méthodes thérapeutiques. Les TCC se présentent comme modernes alors qu'elles ne font qu'appliquer aux hommes le conditionnement que Pavlov a démontré chez les chiens.

 En son temps, Freud aussi a démontré que la suggestion pouvait être une arme efficace (en France Cauet par exemple en a été le précurseur), mais au détriment de la liberté du sujet.  D'ailleurs plus les TCC se développent voire sont imposées par les médecins, plus les demandes de psychanalyse augmentent, preuve qu'elles ratent une dimension essentielle : le sujet, que seule la psychanalyse prend en compte. Le vrai combat est le combat des lumières contre l'obscurantisme, celui de l'humanisme contre la réduction de l'être de l'homme à l'individu biologique qu'il est aussi mais pas uniquement.   L'homme a des besoins, la société de consommation s'ingénie à lui en créer de plus en plus, sauf que leur satisfaction laisse un parfum de déception où perce le désir. Si l'homme n'était que besoin il serait incompréhensible qu'il puisse préférer mourir pour une noble cause et je pense ici aux grévistes de la faim, Ainsi la vague d'anorexies mentales dans notre société, dite moderne, peut être considérée comme le révélateur d'une méconnaissance foncière du désir.

  L'homme a des aptitudes, des capacités, mesurables, quantifiables par tests scientifiquement validés mais son désir les transcende. Qu'auraient prédit nos modernes évaluateurs à Albert Einstein au temps où il s'avérait incapable d'accéder au baccalauréat, était réticent vis-à-vis des mathématiques mais se passionnait pour la physique, mu par ce désir impérieux de "comprendre le monde" et l'on sait comment il le formulait : "ce qui est incompréhensible c'est que le monde soit compréhensible". L'homme est un sujet fait de désirs puissants qui le meuvent au-delà de ses besoins et qui l'insèrent dans un lien social car il est un être de langage.

Le langage est à la fois ce qui le sépare radicalement de l'animal et de son propre fondement biologique, au détriment du savoir instinctuel mais c'est aussi ce qui lui ouvre un horizon social, culturel dans lequel il va puiser ce qui peut suppléer à cette faille qui se trouve au cœur même de son être.

Le langage n'est pas pour l'humain un simple outil de communication comme il l'est pour l'abeille. Il fait irruption, traumatisme au plus profond de lui. Il est cause à la fois de sa faiblesse et de son immense capacité de création.

Même s'il existe dans la culture des solutions déjà préparées pour lui servir de support, de levier, (l'oedipe par exemple), nous entrons là dans le domaine du singulier. Le mode d'équilibre que chaque sujet va trouver comme compromis, entre son désir qui est toujours de l'Autre et sa satisfaction propre, (ce que nous appelons jouissance), lui sera toujours singulier.

Nous abordons l'éthique, terme galvaudé dont on se gargarise trop facilement, car il n'y a d'éthique que pour le sujet parlant. L'éthique du sujet humain n'est autre que ce qui se manifeste dans un acte authentique où se noue ce qui le meut à partir des autres et de lui-même et dans une perspective du jugement dernier.

La preuve de l'acte dont le sujet sort différent c'est son résultat, ses effets. C'est une logique des conséquences non des intentions. La véritable évaluation qualitative d'un sujet c'est son acte. En ce point, nul programme validé par les statistiques, imposé par les pouvoirs publics, ne peut nous dicter notre conduite sauf à abdiquer notre humanité, à nous réduire au mouton et c'est là le danger. On sait depuis La Boétie l'aptitude des hommes à la servitude volontaire. C'est la raison pour laquelle nous devons dire, redire, proclamer que le sujet de par sa structure même est irréductible à toute mesure quantitative. Déjà dans les années 50, un précurseur Ivan Illich démontrait qu'à exclure le sujet, les progrès techniques évoluaient selon une courbe de Gauss. Après une période de progrès constant, la courbe s'infléchit pour s'inverser. Il a démontré comment les progrès de l'éducation nationale et de la santé mentale peuvent devenir inversement proportionnels à leur budget respectif. "Il ne suffit pas de réclamer des sous !" Plus près de nous, Pascal Bruckner auteur de "l'Euphorie perpétuelle" a dans cette même veine, dénoncé l'utopie d'un bonheur obligatoire et illimité, faisant fi du "malaise dans la civilisation" qui est un irréductible de structure. L'enjeu, c'est le sujet humain. Revendiquons sa place, chacun dans notre discipline.

 
Tags associés à cet article: désir, singularité, sujet, Évaluation

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