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jeudi 30 décembre 2010

Une variation contemporaine de la demande - Annick Relier

Annick Relier, psychanalyste, membre ECF

Eu égard à la variation contemporaine de la demande vis à vis de la psychanalyse, nous examinerons ce que cette pratique à d’inédit au delà de la demande et comment elle contrevient à «  l’orthopédie » du comportement.

Allo ! Vous êtes psychanalyste ? Cela commence comme cela au téléphone souvent, voir au premier entretien. Ce qui se demande est articulé aux signifiants maîtres de notre société. D’abord c’est souvent une demande marchande formulée avec sa cohorte d’exigences de garantie. « Je vous téléphone pour savoir si la psychanalyse peut me convenir ; » C’est aussi une demande formulée sous le mythe du tout traitable et des vertus infinies de la parole.

Examinons ces déclinaisons.

Le symptôme est identifié par le sujet comme un trouble du comportement ou un défaut de normalité par rapport au social. A ce sujet je note que certaines institutions comme France Telecom font de même qui demandent à l’analyste quelles sont ses spécialités afin disent-elles « d’être plus vendeurs ».Ainsi le symptôme est-il à éradiquer. L’orthopédie du mal-être est attendue. Je voudrais, dit cette femme refusant tout rapport sexuel, « être une femme normale ». Quel est cet appel à la normalité si ce n’est de s’approcher de ce que promet le discours de la science, l’universalité, le valable pour tous en deçà de toute singularité ?

Autres points : le temps et l’argent. « Combien de temps ça dure et combien ça coute » ? L’efficacité, maître mot de notre société touche bien évidemment cette variation contemporaine de la demande. Pour ces sujets, il faut que le travail donne son produit au plus vite et à moindre cout. Appel donc à une pratique positiviste dont il faudrait pouvoir calculer à priori les effets attendus.

Les premières rencontres dont nous parlons visent également à faire surgir chez l’analyste la dimension prédictive de son acte. « Pensez-vous pouvoir faire quelque chose pour moi » ? Un savoir a priori est souhaité avec sa cohorte d’aspirations et de craintes. « Je ne souhaite pas dit-elle que le travail que je vais faire remette en cause ma vie de couple. »

On constate là que le savoir attendu est disjoint du savoir de l’inconscient qui lui, ignore le temps et n’est pas prédictif.

Enfin, il y a une interrogation sur le style de l’analyste. « Ah ! Vous êtes Freudien mais est ce que vous êtes dans le dialogue ? » Quel « coach » serez-vous ? Voilà un maître mot contemporain et une interrogation sur la façon d’utiliser le maître moderne, le savoir lui même devenant une marchandise.

La déferlante des TCC n’est certes pas sans incidence sur ce rapide tableau de variation contemporaine de la demande à la psychanalyse.

L’ère du temps exige une satisfaction prompte et sans trop de perte. Le lien social se délite à l’heure de la communication à tout va et nous nous propose d’ailleurs sa cohorte de pratiques de l’addiction au cœur de la solitude contemporaine.

L’analyste n’ignore ni l’incidence du Malaise dans la société ni le poids du sujet qui demande. Mais ces sujets ne l’oublions pas demandent à ce que quelque chose de leur souffrance de corps ou de pensée cesse. Ils demandent un traitement du symptôme via l’Autre du savoir.

Qu’est ce que la psychanalyse propose de neuf par rapport à cette attente qui disjoint parfois un certain savoir déjà là et le pulsionnel ? « Je sais que c’est parce que je n’ai pas confiance en moi que c’est comme cela (…) mais c’est plus fort que moi, il faut que je me connecte ». Ce « c’est plus fort que moi » commande au delà du savoir prêt-à-porter l’ordre de la pulsion et de la jouissance.

Quelle place pour l’inédit dans la pratique analytique ?

La psychanalyse propose certes de faire parler le symptôme plutôt que de le faire taire. Elle s’oriente aussi dans l’expérience à aller au delà d’un plus de signification pour qu’un sujet puisse appréhender la logique qui le gouverne. En parlant de logique, nous faisons référence à ce qui de la jouissance est enchâssé dans le symptôme. Ce point de réel autour de quoi circule la parole et qui vient faire butée au sens. La pratique analytique ne consiste pas uniquement dans la compréhension de l’oracle qui pèse sur le sujet. Elle vise aussi le retournement de l’oracle en un, en quoi suis-je concerné par ce qui m’arrive ? En cela les formations de l’inconscient sont à déchiffrer sous l’angle de la logique qui y préside et du réel en jeu. Au cours de l’expérience analytique le retournement de l’oracle en décision de l’être ouvre à une autre question ; Qui puis-je ? Dans cette question s’entend la responsabilité subjective. L’offre de la psychanalyse c’est cela aussi, accompagner le sujet là où pour lui commence le voyage, un voyage pas sans boiterie car le savoir est marqué d’une impossible écriture entre l’homme et la femme. Alors et c’est là tout le procès de l’expérience analytique, le passage d’une demande aliénée aux signifiants maître d’une société comme nous l’avons vu, à la décision du sujet. Comment va-t-il s’arranger avec cette « clocherie » qui faisait sa plainte et son symptôme ? Un nouveau savoir y faire s’inaugure, singulier, non collectivisable, en rapport avec le temps logique du sujet.

En somme, si il y a une variation contemporaine de la demande issue de ce qui manque quant à la complétude de la jouissance, il y a aussi des variations toutes particulières des modes de savoir y faire avec son symptôme. C’est à cette clinique que la psychanalyse s’attache.  

 
 
                                                                                                                                                                                      
 
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mercredi 16 décembre 2009

" Dit-vagation d'un psy en institution", Du trouble au symptôme, Gérard Mallassagne

 

Gérard Mallassagne, psychanalyste membre ECF
Quelle place pour l’analyste dans une institution qui accueille des enfants ou adolescents en grande difficulté ?
À leur arrivée, ils présentent, selon les documents officiels (C.D.E.S.)1 qui les orientent vers l’institution, des troubles du comportement, de la personnalité, associés à des retards scolaires importants. La structure du sujet est très rarement évoquée si ce n’est sous la forme de « dysharmonie évolutive » ou « personnalité dysharmonique » ou encore « personnalité borderline ».
De quoi souffrent ces adolescents pour lesquels le placement en ITEP2 est le plus souvent vécu comme la réponse, plus ou moins sous la forme de réprimande, à leurs mauvais résultats scolaires ? La demande explicite du sujet, soutenue par celle des parents, étant qu’il obtienne de bons résultats scolaires en vue de l’acquisition d’un diplôme, puis d’un apprentissage professionnel. Très souvent l’adolescent impute ses mauvais résultats scolaires au corps professoral qui ne s’est pas bien occupé de lui. Les enseignants étaient toujours sur son dos, le rendant responsable de tout chahut : « ils l’avaient pris  en grippe ».
Il ne souffre de rien, n’a pas de symptôme, puisque le symptôme dont il ne souffre pas est un effet du discours social, effet des difficultés scolaires et sociales. Effet du discours socio-éducatif, le symptôme ne fait pas symptôme pour le sujet.
La clinique d’aujourd’hui promeut de nouveaux symptômes, elle vise un recueil, un répertoire des troubles, phobie scolaire, phobie sociale, stress post-traumatique, hyper-activité, déficit attentionnel, trouble anxieux généralisé (TAG), trouble oppositionnel provocateur (TOP). Tous ces troubles seraient objectivables et peuvent alors être évalués. 
Corrélé à l’environnement social, à l’école, le symptôme, selon son étymologie, n’est pas ce qui tombe avec le sujet, mais devient un prêt-à-porter symptomatique qui répond à l’environnement de l’individu. Il devient le symptôme de l’environnement de l’enfant.
L’adolescent ne souffre de rien, ne demande rien, il supporte, plus ou moins bien, l’étiquette qui lui est accolée de « trouble du comportement et des acquisitions » ! Conscient de son échec face au savoir, échec selon lui inexorable, il ne demande qu’une chose : qu’on le laisse tranquille !
Le trouble du comportement a évolué, ce n’est plus une entité. Une forme de trouble du comportement s’est isolée, autrefois « agitation » dans la psychiatrie classique, elle répond désormais au terme d’hyperactivité. À l’agitation correspond l’hyperactivité, à l’instabilité, qualifiée parfois de psychomotrice, correspond le déficit attentionnel, nouvelle terminologie.
Ces nouveaux symptômes, qui font florès, et qui appartiennent au syndrome THADA 3, relèvent d’une clinique du mouvement. C’est une pathologie du mouvement en tant que kinési : ce sont des mouvements désordonnés, des troubles du mouvement.
Dans le déficit attentionnel, actuellement si fréquemment diagnostiqué chez les enfants dès la maternelle, et chez les adolescents, il y a défaut de concentration, l’individu ne fixe pas son attention très longtemps. Là encore il s’agit d’une clinique du mouvement. Il faut y ajouter la dyslexie, dysorthographie, dysphasie, dont les orthophonistes reconnaissent, non sans quelque inquiétude, la fréquence de plus en plus importante.
Agitation, hyperactivité, instabilité psychomotrice, déficit attentionnel, quelle que soit la terminologie employée, relèvent de l’observation, c’est une clinique du regard, par opposition aux cliniques de la parole.
Comme le fait très justement remarquer Patrick Monribot :
La psychanalyse n’est rien sans le symptôme qu’elle met au travail 4.
En revanche les TCC et le cognitivo-comportementalisme font l’apologie du trouble, sans lesquels ils ne pourraient fonctionner, troubles du comportement, de l’autonomie, des acquisitions, des conduites alimentaires, etc. « Du trouble, rien que du trouble… » souligne P. Monribot.
Face à cette déferlante de troubles en tous genres, face à la demande : que ces mouvements soient ordonnés de la bonne manière, que tout rentre dans l’ordre, le « psy », orienté par la clinique lacanienne, vise le repérage de ce qui peut faire symptôme pour le sujet. Faire passer le symptôme d’un effet orienté par le discours social au symptôme freudien qui a un sens, la tâche n’est pas mince.
D’autant que ces enfants, adolescents, ont souvent fait le « parcours du combattant ». « Suivi », c’est le terme consacré, depuis la dernière année de maternelle ou l’entrée au cours préparatoire, par des rééducateurs en tous genres, qui ont, avec beaucoup de professionnalisme, essayé de remettre en ordre les troubles qui ont amené ces enfants à l’ITEP.
David, 8 ans, a été adressé pour des carences affectives majeures dès la prime enfance. Recueilli très tôt par sa grand-mère qui en a juridiquement la garde, il reste dans une grande inhibition face au savoir et dans une attitude très immature. Sa relation à l’autre n’est possible qu’à travers le jeu. La rééducation orthophonique, entreprise depuis plusieurs années, ne lui permet que de déchiffrer des phrases courtes et simples. L’hypothèse d’un déficit intellectuel a été avancée, il s’en est suivi une demande d’examen psychologique pour mieux évaluer les troubles et leur prise en compte. L’évaluation de ces troubles amène les professionnels qui s’occupent de lui dans l’établissement à dresser un « programme » de travail pour lui faire acquérir le repérage dans l’espace, les connaissances scolaires de base, l’autonomie, etc. 
En séance David me raconte qu’avec ses camarades du groupe ils ont évoqué récemment leurs difficultés en classe, et qu’il leur a dit que son problème est qu’il n’arrive pas à retenir sa date de naissance. Par ailleurs il a la réputation d’une mémoire sans faille, il connaît même des chansons en anglais.
Si l’on considère cet oubli de la date de naissance comme un trouble de mémoire, il conviendra de le réparer par une technique appropriée de mémorisation. Si l’on entend cet oubli comme un symptôme, au sens analytique, et si les séances permettent la mise au travail du symptôme en invitant David à en dire plus, le travail ne fait que commencer. Dans l’oubli que l’on veut réparer avec une technique de fixation qui vise une rectification du trouble, David ne peut que se laisser guider par le maître mis en place de sujet supposé savoir. L’autre sait comment lui faire retenir sa date de naissance, c’est le discours du maître qui est à l’œuvre.
Le symptôme signe la particularité d’un sujet, il est une marque de jouissance et sa signification permet de dénuder sa vérité. Il y a du savoir en jeu. Même lorsque le symptôme est gênant, il est nécessaire ; la psychanalyse lacanienne le réduit à un S1. Elle ne vise en aucun cas sa disparition.
La position de l’analyste n’est pas de réparer. En cela elle s’oppose à l’évaluation et aux méthodes qui revendiquent une puissance réparatrice dans le champ du soin, pour l’éradication du trouble et le bien-être du sujet. Le discours de l’analyste, tel que l’a formulé J. Lacan, en témoigne : c’est l’envers du discours du maître.
 
 
1 Commission départementale de l’éducation spécialisée.
2 Institut Thérapeutique d’Éducation et de Pédagogie.
3 Trouble hyperactivité avec déficit de l’attention.
4 Monribot P, « Psychanalyse ou TCC ? », La Lettre Mensuelle n° 240, Juillet/Août 2005, p.16 et 17.
 
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mardi 6 octobre 2009

User la vérité - Jacqueline Dhéret

Jacqueline Dhéret, psychanalyste, membre ECF

Il y a plusieurs politiques du symptôme.Il y a celle qui veut adapter le sujet au discours du maître, profondément ébranlé par le discours de la science. Douce en ses formes, autoritaire en son fond, elle entend ramener la singularité à l’universalité. Il y a la politique freudienne du symptôme, qui tire, dans le champ social, les conséquences de son expérience. Freud a donné au symptôme, parmi les formations de l’inconscient, une place particulière. C’est la leçon de l’hystérique : Les éléments libidinaux se transforment en symptômes. Les éléments agressifs, en insatisfaction, mécontentement, malaise. Là, la clinique passe dans le politique : toute formation humaine, nous dit Freud, est cimentée par des relations libidinales réciproques et pâtit de cette solidarité. Ainsi considère-t-il, dans tous les cas, les institutions, comme le résultat d’un échec. Cela ne doit pas nous paralyser, dit-il ! 1.

Enfin, il y a la politique lacanienne du symptôme. Pour Lacan, en son fond, le symptôme n’est pas en lien avec l’identification, plutôt est-il appelé là où il n’y a pas de signification universelle. Le sinthome est la façon qu’a le symptôme d’atteindre la singularité, au point de devenir le nom du destin du sujet. Lacan a eu besoin de produire un signifiant inédit, le sinthome, pour dire ce fait nouveau que Joyce lui avait fait découvrir. Le sinthome, comme solution au regard d’une impossibilité et non d’un échec. Il y a la réponse par le symptôme, qui a montré à Freud les limites du pouvoir de l’identification, il y a la réponse lacanienne qui nous invite à agrandir les conséquences du symptôme, jusqu’au point d’en répondre et d’y impliquer la pulsion. Le sinthome, dirait Lacan à Freud, pour faire, avec ce qui n’a pas de solution véritable.
 
Considérons tout d’abord la première politique, qui veut effacer la dimension de l’incommensurable et qui promeut le tout signifiant.
Elle se déploie en de multiples variantes mais repose en son fond sur une logique assez simple qui n’est pas étrangère aux techniques du marketing. La tendance à l’unification qu’elle opère implique toujours de séparer le symptôme, du sujet qui le porte, voire, d’en faire la victime. Cette séparation permet, dans tous les cas, de supposer une causalité organique au trouble.
La véritable unification est là : si la causalité organique ou génétique n’est pas démontrée aujourd’hui, elle le sera demain.
C’est le critère de l’évidence2. Une fois posée cette loi de formation, on obtient des séries. On peut alors, sur tous les fronts, se livrer à une interprétation des mini signes qui associent dans un rapport causal, les symptômes dont souffre quelqu’un, avec un trouble, déjà identifié ou à promouvoir.
Bien sur, l’apparition d’une nouvelle catégorie s’accompagne nécessairement de l’apparition d’individus que l’on peut dénombrer, répondant à cette catégorie. Une conception du symptôme, donc, qui comporte sa mise en scène, et qui, comme nous l’a montré l’actualité journalistique de la rentrée, implique de s’en prendre directement à la psychanalyse.
Comment s’opère l’extension d’un domaine ? Le mode du témoignage connaît un engouement certain. Relayé par les médias, il amène des lecteurs, des spectateurs à se reconnaître dans le tableau présenté. La liste est longue de ces propositions, de ces allégations qui nous viennent de l’Autre et qui nous figent dans l’univers de représentations préfabriquées : harcelés moraux, dépressifs, toccistes, hyperactifs, précaires etc…
L’extension s’opère aussi par la création d’associations qui justifient l’apparition d’une nouvelle catégorie ou la réclament, toujours appuyées par une ou deux autorités dites scientifiques. Ainsi avons-nous vu apparaître une nouvelle entité, les TOP, troubles oppositionnels avec provocation qui viserait à éradiquer, par une rééducation comportementale, les comportements troublions, des l’école maternelle. La médecine « prédictive », grâce au dépistage en milieu scolaire, permettrait ainsi de lutter contre les troubles d’adaptation à la vie sociale. Espérons qu’il y aura, à l’Education Nationale, des fripons pour désobéir !
 
Ces campagnes qui servent une politique autoritaire du symptôme, commencent par des rapports plus ou moins officiels. C’est le cas, par exemple, d’une enquête réalisée en 2000 sur les violences envers les femmes en France 3 dont on voit aujourd’hui qu’elle engage les mêmes développements , à une différence près : la thérapeutique sollicitée est cette fois juridique.
Dans tous les cas il s’agit de faire connaître, de briser le silence, souvent de nommer et de prévenir. C’est un nouveau régime de construction d’un Autre consistant.
 
La politique freudienne du symptôme, tenait compte de ce que l’hystérique avait enseigné à Freud. On peut s’en doute avancer qu’elle en est restée prisonnière et que cela tient à une certain opérativité du discours du maître, contemporain de l’époque freudienne. A l’omniprésence du discours humain, l’hystérique objecte par son symptôme, plus fort que l’idéal.
Que montre-t-elle ? Plus on cherche à obtenir une conformité, à ramener le sujet de sa particularité à l’universalité, plus on fait apparaître l’impuissance, plus on programme la réaction thérapeutique négative.
Le discours hystérique montre ce que le symptôme doit à la logique subjective : une cohérence privée, tissées d’associations qui tiennent aux lois du langage. L’inconscient génère des symptômes.
La clinique de l’hystérie nous enseigne quelque chose de très utile pour aborder le malaise dans la civilisation : le sujet ne trouve jamais de véritable apaisement de ses tensions subjectives dans l’identification communautaire. Il se porte mieux, quand on l’aide à en desserrer l’étau. Plutôt choisit-il l’identification au petit trait de jouissance qui choque, fait problème. Ainsi le symptôme hystérique, derrière la revendication ou la plainte, est-il satisfaction du petit passe-droit, de l’exception, qui met en échec les tendances socialisantes.
C’est une manière de répondre à l’affirmation collectivisante. Cependant, cette protestation reste prisonnière de la répétition, d’être captive de l’identification.
Le propre de l’hystérie est de savoir inscrire cette part pulsionnelle que comporte le symptôme dans un discours, en allant la chercher chez l’Autre, en tant qu’objet perdu. Une part de cette jouissance est attrapée par l’Autre, qui se saisit par la langue, la culture. C’est un savoir faire qui nous engage à nous intéresser au langage, au vécu du corps, à l’expression verbale du symptôme.
C’est une toute autre politique que celle précédemment évoquée. Elle suppose la causalité sexuelle, l’insistance du réel4, là où les maîtres contemporains postulent la causalité organique.
Elle nous rappelle ce que Freud a découvert au temps où le Nom Du Père faisait encore l’histoire : le symptôme est l’expression d’une pensée de la liberté.
 
Pour aborder les problèmes contemporains, il nous faut considérer le symptôme, comme ce qui nous vient du réel. J Lacan nous montre qu’il est tentative pour faire avec un impossible, plus exigeant que la réalité langagière à laquelle, cependant, il recourt. Pas d’espoir d’atteindre le réel par la représentation.
 Nous apercevons mieux, dans notre monde contemporain, que quelque chose objecte au fait que le sujet trouve sa place dans l’Autre. Nous comprenons mieux que la civilisation est faite de ce que nous bricolons, en marge de ce qui fait standard. Nous découvrons ce que Lacan enseignait en 75, avec « le sinthôme »5:pas seulement le malentendu dont le sujet hérite et qui lui vient de l’Autre, mais le truquage qu’il s’invente.
Dés lors, il nous faut réviser les modalités des discours. Il est plus difficile aujourd’hui de faire lien social à partir du champ défini par le semblant paternel, à partir de l’Idéal. Lorsque le lien ; n’est plus soutenu par le discours du maître, que la connexion au savoir se perd, il devient plus problématique de viser la vérité de l’inconscient, de rechercher un type de décision subjective qui interroge l’Autre, sur son désir.
 
C’est ce que rencontrent aussi les comportementalistes :débarrassez-moi de mon symptôme et du réel. Eux, croient que c’est possible. Nous, nous accueillons ces demandes, mais nous croyons qu’il y a une identité entre ce qui est insupportable, la jouissance, et ce que nous ne pouvons pas éviter. Nous, psychanalystes lacaniens, supposons que le symptôme, est au principe du vivant, qu’il parle tout seul, comme le sujet contemporain. C’est le point d’où nous partons.
Le concept de sinthôme apporté par Lacan inclut ce réel. Il est le symptôme freudien en tant qu’il est accroché au langage 6, en tant que l’on peut en faire muter le sens, et il prend en considération la part du symptôme, qui est bourdonnement, tourbillon , celle qui ne s’adresse pas à l’Autre.
L’analyse avertit qu’il y a bien des façons de faire avec ces marques, ces dépôts de la langue, capables de drainer une satisfaction particulière et qui, paradoxalement, peuvent se partager. On ne guérit pas du symptôme qui est nœud d’équivoque. Le mieux que l’on puisse faire dit Lacan, c’est de le déplacer, car la jouissance progresse dans le tissu des équivoques. Une langue, ce sont des achoppements, toutes sortes de façon de dire, dans lesquelles réside l’inconscient.
Dans une analyse, on passe du symptôme structuré comme un langage, à une bévue, radicalement hors norme, qui se suffit à elle même. Cela suppose d’admettre que le contenu latent de l’inconscient est du côté des S1. Des nœuds se construisent et font chaîne, grâce à la matière signifiante qui ouvre à l’équivoque. Ce réel hors sens pâtit du symbolique et circule dans le langage.
Là, la clinique passe dans le politique : les symptômes peuvent s’assembler, se multiplier, parce qu’ils ne répondent pas au programme identificatoire. Au fond, Freud avait une vision réaliste du symptôme : pas de lien social sans symptômes. La vision lacanienne est différente. Elle instaure une équivalence entre lien social et symptôme7. Cette perspective met le psychanalyste à l’heure de notre modernité. On entre dans la langue commune à partir de ce que l’on a de plus singulier et c’est ainsi que l’on peut se dire à l’Autre.
1 Sigmund Freud, Malaise dans le civilisation, PUF, 1981 p 32
2 DSMIII, 1988
3 Enquête nationale sur la violence envers les femmes en France, voir Norbert Elias, La civilisation des mœurs, éditions Calmann-Lévy, 1991
4Jacques Lacan, La troisième, Lettres de l’Ecole freudienne, 1975, n°16
5 Jacques Lacan, Le sinthôme, Le séminaire Livre XXVIII, Editions du Seuil, 2005.
6 le sinthome, déjà cité, p39
7 La conversation d’Arcachon, éditions Agalma, 1997
 
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mercredi 23 septembre 2009

Twitter, impuissance et diableries : l'inquiétante étrangeté aujourd'hui - François Sauvagnat

François Sauvagnat, psychanalyste, membre ECF

 

Freud, dans son étude sur le Moïse de Michel-Ange, s'était appuyé sur la méthodologie de Morelli, pour saisir ce que pouvait être la saisie du génie de l'artiste à l'ère du bertillonnage. Lacan, en s'appuyant sur la Lettre volée d'Edgar Poe, avait permis de penser ce qu'était devenu le sujet de l'inconscient à l'âge de la cybernétique.  Il s'agit ici de mettre en évidence quelques effets subjectifs provoqués par la généralisation de l'usage de récepteurs portables et des technologies  appropriées, à l'aube de la bionique.

 

A un moment crucial de refondation de la théorie psychanalytique, à l'orée des années 1950, J Lacan avait choisi de penser la cybernétique avec Poe comme il allait, quelques années plus tard, repenser l'éthique analytique en articulant la raison pratique de Kant avec la maxime de Sade.

Le bizarre de Poe s'articulait répétitivement comme exploration de l'impuissance (sens étymologique du terme scots Uncanny, qui le rapproche donc du terme français  d'origine germanique émoi) des mass-media de son temps, de la presse journalière de large diffusion, et de la notion de sens commun qu'elle supposait. La théorie de l'autonomie de la chaîne signifiante proposée par J Lacan n'était pas, comme certains milieux philosophico-littéraires l'ont prétendu, une lecture phallocentriste de Poe, mais une application de la théorie de l'Uncanny de Poe à la cybernétique. On peut résumer la conception que se fait Poe l'action policière par la formule : aller chercher les choses là où elles se trouvent. L'espace privé est conçu comme entouré d'une limite que le pouvoir policier saura franchir (la police fera fouiller le ministre), notamment en la sondant. Poe en démontre l'impuissance, au regard d'un autre type d'espace, celui de la lettre.

 On peut dire que Freud, pour sa part, avait trouvé son Poe dans Giovanni Morelli qui était un peu au bertillonnage ce que Poe était au surgissement de la presse quotidienne à fort tirage (Der Schreckliche Morelli, comme disait Jakob Burckhardt), avec évidemment, comme héros complémentaires le quatuor des promoteurs du sublime par le comique, Jean-Paul Richter, JN Nestroy, FT Vischer et Heinrich Heine.

L'option freudienne se caractérise par la mise en évidence d'une nomination qui ne se laisse pas réduire aux indices exploitables,  mais qui au contraire se présente comme protestation, défense, résistances, jusqu'aux thèses de la pulsion de mort et de la réaction thérapeutique négative. L'espace des formations de l'inconscient se présentait alors comme descriptible une fois mise en place l' "arène du transfert", que Lacan allait qualifier dans les années 1950 de "solidarité discrète".

La cybernétique, telle qu'elle a été mise en forme lors des conférences Macy à la fin de la 2e guerre mondiale, se voulait mise à disposition d'un nouvel instrument de pouvoir à la fois biologique, industriel et politique. Elle supposait que toute forme vivante se laisse décrypter comme information -- que le vivant, comme l'organisationnel, soit du langage intégral. Or le propos de J Lacan impliquait précisément que ce nom secret qu'est le symptôme n'était "pas à lire", et que le langage faisait trou et non pas continuité, que le déchiffrement concernait des anagrammes et non pas des messages, et que derrière le "sens sexuel", il y avait le non-rapport sexuel, qui précisément ne peut s'écrire.

On peut considérer que ces thèses de limitation ont largement été confirmées par  l'époque récente. D'où la renonciation au rêve de la lecture intégrale, par un Big Brother ou autre Echelon  de l'ensemble des phénomènes du monde. On sait que l'impuissance ainsi repérée  a eu des effets d'inquiétante étrangeté. Tout pouvoir se présente actuellement comme "facade de verre" et glace sans tain. Le terroriste est peut-être davantage repéré actuellement comme celui qui échappe à la maîtrise de la communication  que par sa stricte dangerosité; quelques journalistes en font régulièrement les frais. Une forte tendance pousse ainsi les modes traditionnels d'information à se comporter comme continuation des "facades de verre"  officielles (le pouvoir est essentiellement le pouvoir de "maîtriser sa comunication"), alors que le rôle plus risqué d'investigation est beaucoup plus fréquemment assumé par Internet, média volontiers sans visage, ce qui lui donne une coloration souvent "diabolique" (du grec diabolos, accusateur, calomniateur)  -- le phénomène de reductio ad hitlerum  ("loi de Godwin") invariablement trouvé sur les sites de débats est évidemment facilité par l'usage de l'anonymat. 

Mais d'autre part, puisque tout ne s'avère pas déchiffrable - l'échec constant, depuis un siècle, déjà annoncé par Freud, des détecteurs de mensonges en a été un signe avant coureur -, la réponse, avant d'avoir les moyens de  passer à la bionique, a été dans l'appareillage obligatoire. Concrètement, tout individu se voit équipé, à moindres frais, par abonnement, d'un appareil qui le rend communicant, jusque si possible dans sa vie pulsionnelle, et permet de le localiser. C'est d'ailleurs une règle actuelle de la stratégie militaire: dans les attaques des systèmes de transmission, brouillez tout sauf les signaux des téléphones portables.

De la même façon que traditionnellement la police a une double action, la détection et détention d'une part, l'infiltration et la provocation de l'autre (on sait que F ranz Alexander définissait le surmoi sadique comme un "agent provocateur"), la localisation géographique des téléphones portables est maintenant une pratique de routine et Facebook est devenu un instrument banal d'enquête de proximité; on a pu argumenter -- soit pour s'en glorifier, soit pour le dénoncer -- que les "révolutions colorées" récentes avaient permis de rassembler, grâce à des "informations" bien ciblées projetées sur des groupes de Twitter (littéralement: le gazouillis) des milliers de manifestants.

 Ces appareils sont en quelque sorte la réalisation d'une thèse d'Averroes, telle qu'elle a été transmise par Moïse de Narbone (Ma'amar be-éfsharut ha-devequt, Commentaire de l'épitre sur la possibilité de la conjonction): ce que le philosophe andalou avait énoncé comme condition de possibilité de la conjonction de l'imaginaire individuel avec l'entendement divin était l'intellect hylique. Mais ce dernier n'est pas en soi suffisant (la cybernétique comme lecture directe du "langage du vivant" a échoué.), il faut qu'il absorbe les qualités de l'intellect agent (...qu'il acquière par abonnement un téléphone portable de dernière génération!). La psychanalyse n'a jamais hésité à tenir  compte des spéculations théologiques, en mettant en évidence leurs applications les plus pratiques. Mais il faut également y ajouter que bien entendu la conjonction concerne l'âme, c'est à dire, selon Aristote, ce qui permet de faire corps.

Comme l'a bien vu Michel Foucault, les enjeux actuels de la biopolitique  -- ce qui fera la différence entre Freud et Lacan - concerne les modalités de la construction du corps, ce qu'Aristore appelait l'âme.

On sait que dans les domaines de la santé et le domaine universitaire, la "certification" est appelée en Europe "excellence", terme surgi au décours du procès du "bon docteur" Schipman, un médecin de famille britannique qui avait expédié dans l'autre monde plus d'une centaine de ses patients. Autrement dit, être excellent, c'est ...pouvoir prouver que l'on n'est pas un meurtrier en série, ce qui en dit long sur le "toujours plus d'évaluation" auquel nous sommes contraints. L'étrangement inquiétant d'aujourd'hui -la mise à disposition des limites et du fonctionnement du corps, que ce soit par les technologies de l'information ou par la chirurgie -- fait valoir, plus que la figure de l'escroc (personnage clef des réflexions d'Edgar Poe), celle du meurtrier en série, du pédophile et du terroriste. La monomanie thématique des séries télévisées en témoigne largement, qui ne nous laisse guère le choix qu'entre les exploits du commissaire x, de l'inspecteur y, les équipées du coroner z - quand il ne s'agit pas de chasse aux terroristes par quelque Jack Bauer, grand justificateur de l'urgence de la torture -, entrelardés des galipettes de chirurgiens esthétiques.

L'enjeu de la psychanalyse est donc d'irréaliser ce crime-là: de maintenir un espace dans lequel le symptôme puisse trouver une autre articulation que celle dictée par la panique provoquée par l'impuissance de la "prophétie cybernétique".

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Références:

 

Lacan J: La Lettre volée, in Ecrits, Paris, Seuil 1966.

Lacan J: L'Identification, Séminaire non publié, 1960-1961.

Sauvagnat F:"Pulsion de mort et culpabilité: les psychanalystes dans le deuxième conflit mondial", in  Les philosophes et la deuxième guerre mondiale, Presses Universitaires de Vincennes.(1992).

Sauvagnat F: "Der schreckliche Morelli".  La réception de la méthode Morelli par ses contemporains. in: Ligeia, n°13-14, juin 1994, p. 55-66.

Sauvagnat F:Ligtornenes etik. Heines vitser og deres indflydelse paa psykoanalysen, [L’ethique des cors aux pieds. Les mots d’esprit de H Heine et leur influence sur la psychanalyse],  Drift,Tidsskrift for psykoanalyse (Copenhague) Nr1, 2006, p. 51-73.

 

 

 

 

    

 

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mercredi 1 juillet 2009

Les partenaires du sujet - Chantal Bonneau

 

Chantal Bonneau, psychanalyste, membre ECF

 
Un œil envahit l’écran, immense, impératif et exigeant. Sur la pupille une ombre féminine esquissée glisse. L’image nous saisit, nous déconcerte où poser notre regard ? Ainsi commence le dernier film d’Almodóvar : Abrazos rotos, (Etreintes brisées). Fascination de l’image dans la saisie du regard mort qui fait le fil rouge du film. L’amour n’est jamais une histoire simple et Almodovar déroule pour nous l’écheveau des embrouilles du corps et du sexe là où la parole peut mentir nous offrant, en un raccourci saisissant, un aperçu des relations qu’un sujet entretient avec ses partenaires.
J. Lacan nous a donné une théorie du sujet qui s’élabore tout au long de son enseignement et que J. A. Miller va compléter avec la théorie du partenaire. Il ne se contente pas de l’énoncer, il le martèle : 
« Le sujet lacanien est impensable sans le partenaire. » 1.
Pendant l’année 1996-1997, Jacques-Alain Miller et Eric Laurent ont traité cette question du partenaire dans leur cours d’orientation lacanienne 2.
Qu’est-ce qu’un partenaire ? La définition la plus simple est celle que J.A.Miller donne. Le partenaire : c’est celui avec lequel on joue sa partie. Il la complète avec cet ajout : le partenaire c’est ce qui ferait terme du rapport qu’il n’y a pas. C’est un signifiant qui échappe à la sclérose de la pensée. Dans son cours du 4 mars 2009, J.A. Miller prononçait cette phrase que l’on voudrait faire sienne :
« Je me tiens sur un bord, sur le bord de mon ignorance…à la pointe de ce qui m’interroge, moi. Et je constate que ce que je dis prend irrésistiblement la tournure d’un dialogue avec Lacan…Je vois bien que c’est lui mon partenaire. » 3.
L’expérience analytique permet la rencontre inédite des partenaires du sujet. Ceux sur lesquels il s’appuie et ceux qui le divisent. Le partenaire-pensée qui émerge du champ de la philosophie, dont Descartes est une figure emblématique, est un partenaire sur lequel le sujet s’appuie. Mais le partenaire-Dieu par ses deux faces, celle du Dieu de Descartes, le Dieu de la science et du savoir qui ne saurait mentir et celle du Dieu du désir, d’Abraham, d’Isaac et de Jacob, Dieu du courroux, marque aussi la vie d’un sujet.
Le premier partenaire du sujet inventé par Lacan, c’est le partenaire-image. Il fait suite aux travaux de Freud sur le narcissisme (Pour introduire au narcissisme, 1914) et se trouve particulièrement développé dans l’article des Ecrits, « Le stade du miroir comme formateur de la fonction du Je ». Dans ce texte, Lacan met l’accent sur l’incomplétude organique de l’infans en raison de la prématuration spécifique de la naissance 4. Ainsi, dans le premier temps de son enseignement, pour Lacan, le partenaire du sujet est quelque chose de lui-même mais c’est aussi l’Autre qui montre le statut paradoxal de l’image dans le miroir. Moment dont les effets délétères se rencontrent dans la clinique de l’hystérie, de la névrose obsessionnelle mais qui vise toutefois à accompagner le sujet jusqu’à un : « tu es cela » qui signe la mise en fonction de la partie symbolique que l’analyse opère si le sujet y consent.
Le sujet est un être de paroles, il doit passer par le défilé des signifiants pour s’adresser à l’autre. Il est d’emblée divisé et aux prises avec l’énigme du désir de l’Autre. Quand, dans la vie, une boiterie apparaît c’est parfois vers un analyste qu’un sujet se dirige pour se plaindre de ce partenaire-dans-la-vie qui peut être une mère, un mari, un père, un patron. Il est pris dans la série des petits autres qui viennent marquer la particularité singulière de son rapport à la jouissance. Ce partenaire-langage dévoile le rapport, nécessairement incomplet, à la vérité. Tout ne peut pas se dire, la quête du sens fait de chaque signifiant, une rencontre dont Lacan a mis en évidence, dès son premier enseignement, les pouvoirs de la contingence. Je le cite :
« C’est par la marque de l’arbitraire propre à la lettre que s’explique l’extraordinaire contingence des accidents qui donnent à l’inconscient sa véritable figure. » 5.
C’est par l’effet de la parole et du langage que le partenaire-symbole peut exister. Là où le partenaire-image a montré ses limites pour que la partie puisse se jouer de la bonne façon, c’est l’analyste, en tant que partenaire, partenaire inédit, qui va venir, comme l’écrit J.A. Miller, traiter les difficultés qu’un sujet rencontre avec son partenaire-dans-la-vie. « On en appelle au partenaire-analyste, dit-il, pour se demander ce qu’on fait avec son partenaire-vital, comment on a pu songer à s’apparier à cette plaie ». Propos puissant qui souligne la nécessité pour un sujet, qu’il soit homme ou femme, de chercher, avec le partenaire-analyste, la façon d’introduire un partenaire supplémentaire dans la partie qui se joue.
 Qu’est-ce que le psychanalyste à l’âge de la science ? Interroge Eric Laurent dans le n°1 de « Papers ». Il propose cette réponse :
« Le psychanalyste dénonce la nécessité de la référence et met à jour la contingence de la cause du désir et des formes de la substance jouissante. Pas d’autre référence que ce qui cloche et fait rupture dans la parole et son appareillage au discours ». Ce qui cloche et ce qui fait rupture tels pourraient être les syntagmes décrivant les bastions avancés de la forteresse du symptôme.
Quand le sexe ne permet pas à l’homme et à la femme d’être partenaires, seul le symptôme y pourvoit nous dit Lacan. Ce qui permet à Jacques Alain Miller de nous proposer de lire le couple comme : « un contrat illégal de symptômes » en l’opposant à la définition du contrat légal que représente le couple au regard de la loi. Ce qui se rapproche de la proposition de Lacan dans Encore :
«  Ce qui provoque l’amour c’est la rencontre chez le partenaire, des symptômes et des affects de tout ce qui marque chez chacun les traces de son exil du rapport sexuel »
Ces affects et ces marques ont la particularité de présenter une réelle dissymétrie selon qu’ils touchent un homme ou une femme. La théorie du partenaire-symptôme met au devant de la scène ce qui relève de l’impossible, le rapport sexuel, le nécessaire soit le symptôme et le contingent à savoir la rencontre et l’amour.
Quand l’homme fait d’une femme l’objet de son fantasme elle peut être un symptôme pour lui, la logique de la sexuation en répond. En revanche, quand le partenaire d’une femme vient s’inscrire non pas dans la dimension du rapport au phallus mais dans son adresse au S de grand A barré, il s’inscrit alors sous l’angle du ravage.
Nous voyons l’écart irréductible qui inscrit la différence des symptômes pour les sujets féminins ou masculins. Si le rapport sexuel ne peut pas s’écrire, le symptôme, par sa nécessité, fait que le contrat illégal qu’il constitue pour le couple n’est pas près d’être dénoncé.
 
 
1 Miller J.A.,La théorie du partenaire, les effets de la sexuation dans le monde, Quarto, n°77, Bruxelles, 2002, p.11
2 Laurent E., Miller J.A., L’Autre qui n’existe pas et ses comités d’éthique, séminaire 1996 – 1997, inédit
3 Miller J.A., Choses de finesse, leçon X, cours d’orientation lacanienne, 4 mars 2009, inédit
4 Lacan J., Le stade du miroir comme formateur du Je, Ecrits, Paris, Le Seuil, 1966, p 96
5 Lacan J.,La psychanalyse et son enseignement, Ecrits, Paris, Le Seuil, 1966, p 448
 
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mercredi 20 mai 2009

L'actualité du style dans la psychose - Bruno Miani

 

 Bruno Miani, psychanalyste, membre ECF

 
 
« L'art peut atteindre le rang du symptôme », ainsi répondait Lacan à ses auditeurs en 75 (1). Projet étonnant qui prend à rebours la thèse classique de la sublimation en psychanalyse qui soutient une distinction radicale entre l’issue artistique et la production symptomatique.
 
Pour m'éclairer sur un tel renversement, je suis revenu à la question du style, à laquelle Lacan dès 1966 avait référé ses propres Ecrits ; Ainsi, parodiant Buffon, Lacan pouvait dire en ouverture: « le style c'est l'homme même ».
Tout en précisant que si le style est commandé par l'Autre à qui s'adresse le sujet qui écrit, cela ne suffit pas à faire un style.
Dès 1966, Lacan propose une définition du style qui néglige le sujet pour se centrer sur l'objet comme condition de possibilité d'un style quand le sujet accepte de s'y soumettre en s'effaçant.
10 ans plus tard, l'avancée de Lacan le conduit à définir le symptôme comme ce qui peut « se rebrousser en effet de création ». Le symptôme n’est plus seulement le substitut d’une satisfaction empêchée, il devient aussi l'invention qui est propre au sujet.
C'est cette dimension créative du symptôme que je voudrais cerner à propos du style dans la psychose.
En effet, si la psychose est l'effet d'une forclusion, et si le sujet psychotique est celui qui rejette toute forme d'identification, alors cela implique nécessairement chez le psychotique l'invention et la création, là où précisément le sujet névrosé se soutenait de l'identification.
                                                                                                                    
C’est déjà ce que remarquait Jacques-Alain Miller en 1987, quant il soulignait que: « La voie que Lacan indique pour le traitement de la psychose passe par ce trait qui est central chez Schreber et qui est le trait de création ».
Ce trait de création est l’effet d’un travail sur la langue où se profile le style qui en témoignera.
Comment se construit ce travail du style dans la schizophrénie ?
Partons d'une définition du style proposée par Roman Jakobson : il y a style dit-il, quand le message n'est plus adressé à l'Autre mais lorsqu'il est seulement « envisagé pour son propre compte ».
Il y a style quand la phrase devient à elle-même sa propre référence.
Donc, le style n'informe pas, il ne dit pas, mais il fait seulement signe d'une présence. Le style est donc ici volontairement pauvre, le style est cet appauvrissement décidé par le sujet qui s'y consacre.
Le style donc opère par restriction de tout ce qui dans la phrase pourrait faire équivoque. Or qu’est ce que l’équivoque ?
A la fin de son enseignement, le dédoublement qu’opère Lacan entre langue et langage le conduit à mettre en relief ce qu'il appelle « lalangue », c'est à dire selon la définition qu'en donnera le linguiste Jean Claude Milner « ce qui est en toute langue, le registre qui la voue à l'équivoque".
Milner ajoute: « nous savons comment parvenir à lalangue: en déstratifiant, en confondant systématiquement son et sens, mention et usage, écriture et représenté ».
N'est ce pas exactement ce que fait par exemple James Joyce avec la langue?
Son oeuvre n'est-elle pas strictement une mise en ordre systématique de la langue?
Quand Joyce tord le signifiant pour l'infiltrer dans le signifié au point d'en saturer le sens, quand il obtient ainsi une écriture hors sens, il cherche à suppléer à ce qui n'a pas eu lieu pour lui, il crée la possibilité non d’un sens mais d’un ordonnancement rigoureux de la langue par l’écriture.
Joyce y parvient en bannissant l'équivoque signifiante grâce à l'exhaustion permanente de toutes les équivoques qui sont inclues dans le signifiant.
Son oeuvre ultime, Finnegans wakes témoigne de cette création par épuisement du signifiant. Cet ordre qui est particulier à l'écriture joycienne est le signe du rebroussement du symptôme en effet de création: le style obtenu offre à Joyce un passage possible du S1au S2 sans être encombré par le sens qui, à la différence du névrosé ne lui est d'aucun soutien.
Voici ce que Joyce répondait quand on l’interrogeait sur son travail: « J’ai travaillé toute la journée dit Joyce- Cela veut-il dire que vous avez beaucoup écrit?- Deux phrases dit Joyce-Vous cherchiez le mot juste?-Non dit Joyce. Les mots je les ai déjà. Ce que je cherche c'est la perfection dans l'ordre des mots de la phrase. Il y a un ordre qui convient parfaitement. Je crois l'avoir trouvé. Vous pouvez voir par vous même combien il y aurait d'autres façons de les arranger ».                                                                                                  
Je résumerais ainsi: si une langue est toujours un mode singulier de faire équivoque, alors le style dans la psychose, est cet ordre rigoureux qui permet au sujet psychotique de faire obstacle à l'équivoque signifiante à laquelle le confronte en permanence sa psychose.
C'est à cette tâche que semble en effet se consacrer ce jeune patient, quand ses hallucinations verbales sont venues justement dénuder cette équivoque sexuelle de « lalangue » qui est incluse dans le langage.
A l'instar de Joyce qui se voulait fils de ses propres oeuvres, ce jeune homme m'avait déclaré d'emblée: « Je veux vivre à fond de ce que je crée ».
Il vivait donc en ville, mais il s'était retiré des circuits mondains ainsi que des activités professionnelles; Il occupait en toutes choses une place subalterne: une légère activité bénévole, peu de vie mondaine, quelques rares sorties et des rapports très distancés avec les femmes, tout cela faisait la parcimonie rigoureuse de son quotidien.
Cela lu permettait de se consacrer entièrement à ce qu'il considérait comme son art: peindre, écrire, chanter, jouer de la musique, tout cela l'occupait beaucoup car il plaçait ses activités sous l'égide d'une création continuelle où l'Autre avait peu de place ; en effet, s'il produisait beaucoup, il se produisait peu.
Ce jeune homme plutôt prudent avait donc été assailli par des voix hallucinées quand il s'était retrouvé délogé de la place très platonique qu'il s'était assuré depuis longtemps auprès d'une jeune femme qu'il savait sexuellement très occupée ailleurs.  
Ces voix le préoccupaient parce qu'il devait répondre à celles d'entres elles qu'il appelait « les mauvaises voix »; Il avait ainsi baptisé certaines voix hallucinées qui portaient avec elles ce qu'il appelait une sorte de « double langage ». En effet, il disait que « la mauvaise voix » c'est la voix qui comporte ce qu'il nomme « l’équivoque », c'est-à-dire la présence du sexuel dans la voix qui s'adresse à lui : « équivoque » désigne ainsi chez ce jeune homme le retour du sexuel forclos sous la forme de la voix réelle. 
 "Equivoque" désigne aussi la dimension traumatique du signifiant auquel il s’affronte dans l'hallucination verbale. C'est donc par cette « équivoque verbale », c'est-à-dire par cette énonciation sexuelle, qu'il se sent visé par la voix, même s'il ignore ce qu'elle veut de lui. L’équivoque le met donc sans cesse en demeure d'avoir à lui répliquer.
La réplique consiste en une évacuation du sens sexuel.
Ainsi lors d'une partie de ballon quand il doit se saisir de la balle, une voix lui dit: »Tu vas la prendre », ce qui pourrait automatiquement signifier : « Tu vas (la) prendre (sexuellement)...la fille », ce qui l'oblige aussitôt à contrer l'équivoque en prenant la balle réelle.
Si la phrase s'interrompt sur le signifiant "prendre" c'est le signe que ce mot peut s’ouvrir à tous les sens et donc au sexuel. Cette équivoque lui fait donc signe que le “double langage ” pourrait s'infiltrer dans la langue même.
A ce moment, le mot entendu paraît lui échapper, le mot serait de l'Autre qui lui parle par les voix; Alors, l'équivoque leste la voix d’une charge libidinale qui la rend opaque. Cela nécessite donc sa réplique non au niveau du sens qui fait impasse pour lui, mais dans ce travail de bannissement réel de l'équivoque signifiante.
Ce jeune homme consacre donc l'essentiel de son temps à un véritable équarrissage de lalangue. Ce travail sur la langue se complète d'une limitation conjointe de ses activités ainsi que de ses intérêts personnels ou même de ses relations, elles aussi volontairement restreintes. Cette restriction généralisée n'est donc pas ici déficit mais affaire de style.       
Le style lui permet de mettre en ordre sa vie en effectuant dans le langue cette opération de séparation entre le langage et lalangue ; Cette séparation lui permet en outre de cerner la place même de l'objet: il lui donne ainsi consistance tout en le préservant du sens imposé par les voix. Grâce à cette opération stylistique d'effacement de l'équivoque, il crée une forme. C’est donc un style en acte, un véritable work in progress, à condition de préciser que cette action est surtout « effacement », ce qui est, rappelons-le, la définition même du style.
 
 
(1) Lacan J., Le Séminaire, Livre XXIII, le Sinthome (1975-1976). Cf. la leçon du 9/12/1975.

 

 
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dimanche 7 décembre 2008

La psychanalyse apporte un démenti aux TCC - Hélène Deltombe

 

Hélène Deltombe, psychanalyste, membre de l'ECF 

 

La psychanalyse est la forme de lien social qui permet de mettre à jour le plus opaque, de dire le plus intime, le plus conflictuel. C’est dans le dispositif analytique que le sujet peut se confronter à l’indicible, à l’angoisse devant l’énigmatique, à l’inquiétante étrangeté, à la jouissance obscure. La psychanalyse prend l’humain au sérieux, elle reconnaît la difficulté de vivre, elle conduit à sortir de l’impasse du trop de jouissance pour assumer le manque. Elle ne méconnaît pas l’importance du symptôme qui constitue l’armature du sujet et prend en charge une part de sa jouissance. Elle est traitement du symptôme sans prétendre réduire un symptôme à néant. Au contraire. Jacques Lacan donne les clés de la mise en valeur de la part d’irréductible du symptôme, ce sur quoi le sujet trouve un appui dans l’existence, ce dans quoi il puise son style propre.

Les TCC se situent dans une tout autre perspective, témoignant d’une méconnaissance des acquis cliniques et théoriques de la psychanalyse : ces thérapies se donnent la réputation de proposer un traitement rapide, efficace, avec la promesse d’un résultat tangible, sous la forme de l’éradication d’un symptôme. C’est ne pas reconnaître ce qui est en jeu : des forces psychiques qui ont contribué à la formation du symptôme et veillent à son maintien. C’est ne pas vouloir prendre en compte le fait qu’un symptôme sur lequel une pression est exercée pour le faire disparaître, ne peut que réapparaître sous une autre forme, car les enjeux psychiques inconscients n’ont aucune raison d’avoir perdu de leur puissance.

Par contre, l’association libre dans le dispositif analytique permet de se laisser prendre par les surprises de la parole et par le surgissement des formations de l’inconscient, ce qui permet de découvrir les attaches signifiantes d’un symptôme ainsi que la jouissance qu’il maintient clandestinement, jouissance que l’individu n’est pas prêt à lâcher facilement.

L’engouement pour les TCC vient de leur proposition de supprimer les symptômes. C’est une offre fallacieuse car, sous couvert de soulager d’un symptôme, c’est seulement un comportement qui est modifié par la contrainte : le patient doit prendre conscience de son inadaptation et faire l’effort de se conformer à la norme qu’on lui indique.

Psychanalyse et TCC n’ont pas du tout la même conception de la parole. Si tout traitement commence par l’accueil des plaintes du patient à partir de faits qu’il évoque douloureusement, la façon d’accueillir ces plaintes diffère. Avec les TCC, les faits exposés par les patients sont pris au pied de la lettre au lieu d’être interprétés, et le thérapeute y épingle immédiatement un symptôme qu’il rapporte à des comportements à rectifier. Le psychanalyste, lui, interroge, par son silence même, le sens de ces plaintes, et permet au patient de découvrir que les faits qu’il rapporte le sont en des termes qui ne sont jamais limpides, qu’ils recèlent pour lui plusieurs significations possibles, qu’ils sont un point d’appel de ce qui pourra se dévoiler du sujet par association libre. Jacques Lacan, dans son Séminaire Le sinthome, propose de réfléchir à ce qu’on appelle communément un fait pour aller au-delà des apparences : " Qu’est-ce qu’un fait ? C’est justement lui [le parlêtre] qui le fait. Il n’y a de fait que du fait que le parlêtre le dise. Il n’y a pas d’autres faits que ceux que le parlêtre reconnaît comme tels en les disant. Il n’y a de fait que d’artifice " (Le Séminaire, Livre XXIII, Le sinthome, Paris, Seuil, mars 2005, p. 66).

Il s’agit d’interroger les faits, c’est ce que se propose la psychanalyse, conduisant à découvrir qu’ils sont essentiellement représentatifs de la réalité psychique. À travers les faits évoqués, se dessine la position du sujet dans l’existence, il y dit son fantasme tout en le nourrissant. Les faits ne comptent pas tant pour eux-mêmes que pour l’appui qu’ils donnent pour permettre au sujet de dire quelque chose de lui-même, mensonge ou vérité. Le psychanalyste ne se laisse pas enfermer dans les faits, il interroge plutôt les signifiants concernés par ces faits, ce qui permet au sujet de les découvrir selon les chaînes signifiantes qui régissent son existence, de retrouver des vérités oubliées et d’édifier un savoir.

Le symptôme recèle toujours une énigme qu’on ne pourra jamais élucider si on veut le faire disparaître sans en avoir attrapé ce qu’il signifie et ce qu’il nourrit. Ce qui est entrave dans le symptôme ne peut pas se dissoudre par des techniques comportementales, car " nous n’avons que ça, l’équivoque, comme arme contre le symptôme " (…) En effet, c’est uniquement par l’équivoque que l’interprétation opère " (Ibid., p. 17).

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