lundi 23 février 2009
Crack - Nathalie Georges
Nathalie Georges Lambrichs, psychanalyste, membre ECF
Tristan Jordis vient de publier son premier livre, sous un titre adéquat à la chose dont il s’agit : Crack*.
« Le narrateur, qui veut faire un film sur la substance qui donne son nom au livre, prend ses informations là où celle-ci se vend et se consomme. Procès-verbal tout en finesse des contacts pris, éphémères ou durables, caméra au poing ou à l’épaule, et de leurs effets, sur chacune et chacun, narrateur compris ».
Style
Je commence par vous donner un échantillon de son écriture, presque au hasard, (p.155) : « Il est 22h. Tandis que les voitures éblouissent nerveusement les passants de la rue La Chapelle, les métros aériens aux néons aseptisés sillonnent le boulevard Barbès d’est en ouest ». Dans cette langue apparaît peu à peu le portrait de l’auteur en jeune homme, tout juste sorti de son école de journaliste reporter d’images, « caméra à l’épaule, paré pour l’action », comme il se décrit d’entrée de jeu. Le livre est le récit du film qu’il veut faire à Paris, là où se vend, se consume et s’inhale la substance qui donne son nom au livre, et ses dérivés.
Trame
Parce que le film qu’il veut faire est la trame de ce livre, Tristan Jordis réussit à nous emmener avec lui, plan après plan dans ces lieux que, chaque jour et chaque nuit de notre vie nous avons toujours tout fait pour éviter, soit que nous n’en voulions rien savoir (ou alors sur un mode morbide), ou que nous croyions pouvoir y faire quelque chose en nous « coltinant la misère humaine » en échange de numéraire ou pire, à titre gratuit).
L’auteur narrateur, ici, n’a que les ressources de la parole pour s’introduire dans ce « milieu » qui le repousse par principe, et ce sont ses rencontres qui le propulsent, le baladent, proches de l’éjecter mais non, il parvient à y faire tache en tache qu’il est, ne l’ignorant pas, simple tache authentique, sans fard surfait.
C’est un livre sur la dignité humaine et son prix. Ici « tu sais même plus si t’es fou ou pas, c’est très bizarre » (p.212).
« La confiance ? Tu crois quoi, on est des tox ! C’est la galette d’abord. Une fois assuré, tu peux faire des cadeaux, sinon t’es en chasse, mon pote ! La confiance dans les affaires, c’est pas gratuit, tu la payes comptant, mon pote, et elle s’arrête avec l’opération » (p.196). Pourtant, « là, il faut avoir confiance, tout le temps, ne jamais lâcher, devenir un élément apaisant, parce qu’à rester passif on attire l’attention, augmentant les risques d’un passage à l’agression » (p. 204).
Ce livre décrypte avec obstination et rigueur ce qui s’énonce, s’agite et s’agit en chaque protagoniste consommateur de crack rencontré : « Je ne décide pas des pensées, elles arrivent comme ça en bloc [...] plus je secoue les mots [...] plus ils parlent, c’est comme au poste de police, plus tu tortures... » (p.326). Voyez le chapitre « réflexion sur les mots », bien à sa place, c’est-à-dire presque à la fin de l’épopée. « À tout moment c’est le temps. Il y a pas de vide, là » (p.328).
Logique
Avant d’entendre ces paroles de Souleymane, vous aurez accueilli dans votre mémoire au moins quelques-unes des personnes dont les paroles forment la chaîne de ce livre. Ainsi, Haïti (p.201) : « demain, des gens (vous, moi) passeront en voiture ou à pied, indifférents à ce lieu où se côtoient les destins tordus de la nuit » (p.202). Vous serez passé, aux deux tiers du livre, par un « Interlude », où s’énoncent quelques hypothèses sur la substance elle-même, qui valent ce qu’elles valent, découlant d’une méditation sur les fruits des noces de la folie et de la perspicacité.
C’est l’envers de l’envers de Paris, ce qui ex-siste à Paris et se trouve saisi dans ce livre qui se sait néant et trace de néant, mais néanmoins écrit tout contre le désir de néant. « J’ai l’impression d’être une bête de zoo, ou de m’être perdu à l’intérieur alors que toutes les cages sont ouvertes », dit le narrateur (p. 205).
Courage
Tristan Jordis ? Un réfractaire qui s’est enrôlé au service de son désir de savoir, avec discrétion et persévérance, ces vertus du journaliste qu’aucune école n’enseigne.
Il nous parle d’un certain courage, qui consiste non seulement à cesser d’ignorer la chose dont il aurait pu préférer croire qu’elle graviterait toujours en silence autour de son humanité impartageable, mais surtout à mettre au travail le nom de cette chose, au point d’en faire le principe de liens nouveaux et authentiques, qui ne sont pas sans avoir des affinités avec les rhizomes dont parlent Gilles Deleuze et Claire Parnet.
Ainsi, il nous enseigne comment il s’est laissé mener par ce désir jusqu’à un carrefour où, laissant son film faire long feu, il décide d’écrire « pour retranscrire » celles et ceux qu’il avait entendus. « Les dés sont jetés, écrit-il, et c’est tant mieux. Leur histoire sera la mienne. » (p.219).
Sa détermination à « voir plus clair sans se vanter » (p.332) fait du lecteur son obligé.
*Tristan Jordis, Crack, Paris, Seuil, août 2008
Posté
par [Dario Morales ]
à 03:57