samedi 15 janvier 2011
Le recueil statistique des données en psychanalyse - Laura Sokolowsky
Laura Sokolowsky, psychanalyste, membre ECF
Dans ses cours universitaires d'introduction à la psychanalyse de l'année 1916, Freud discuta de l'efficacité de la psychanalyse comme méthode thérapeutique. A cette occasion, il récusa l’emploi des statistiques en psychanalyse en faisant valoir qu'un recensement des succès obtenus serait sans valeur.
D'après lui, les éléments à comparer étaient trop dissemblables. Les cas de névroses soumis au traitement psychanalytique variaient toujours selon plusieurs paramètres et la durée des traitements ne permettait pas d'obtenir le recul nécessaire pour affirmer que les résultats thérapeutiques étaient durables dans le temps. Par ailleurs, Freud était extrêmement prudent en ce qui concernait la question de la guérison. Dans de nombreux cas qu'il avait analysés, le patient avait tenu secrètes sa maladie comme sa guérison. Mais surtout, Freud considérait que la psychanalyse s'affrontait à un tel parti pris que l'on considérait bien souvent que la guérison aurait très bien pu se produire sans l'intervention du psychanalyste. Ou bien encore, la psychanalyse était accusée d'avoir fait empirer la situation.
En tout état de cause, Freud ne croyait pas que des chiffres puissent parvenir à vaincre les préjugés vis-à-vis de la psychanalyse. Deux ans plus tard, il envisagea cependant la nécessité de créer des institutions analytiques à vocation thérapeutique afin de rendre accessible les traitements psychanalytiques aux représentants de classes sociales les plus démunies. Il formula ce vœu lors du Ve Congrès international de psychanalyse qui se tint sous les auspices de la mairie de Budapest. La polyclinique pour le traitement psychanalytique des maladies nerveuses de Berlin, qui ouvrit ses portes au public au mois de février 1920, devait concrétiser ce grand décloisonnement clinique et social. L'institutionnalisation de la psychanalyse allait-elle modifier les réserves formulées par Freud à l'encontre de l'analyse quantitative des données en psychanalyse ?
Un premier rapport fut rédigé, à la demande de Freud, par Max Eitingon à l’occasion du VIIe Congrès psychanalytique international qui se tint à Berlin en 1922. Une préface de Freud servit d’introduction à ce document qui parut initialement en 1923 dans l’Internationale Zeitschrift für Psychoanalyse, puis ensuite dans l’International Journal of Psychoanalysis. Une traduction française de ce rapport a été publiée par la revue Topique en 1977. En présentant le détail de l’organisation interne de la polyclinique, ce rapport permit à Eitingon de communiquer les premières statistiques en psychanalyse. Au total, cent trente analyses étaient déjà en cours au mois de juin 1922. Comme Eitingon ne manqua pas de le souligner, pour la première fois de son histoire, la psychanalyse pouvait se prévaloir de statistiques afin de les montrer à tous ceux qui les attendaient avec impatience, celles-ci portant sur un seul lieu et sur un temps relativement court.
Force est de constater qu'Eitingon avait parfaitement raison, il s’agissait bel et bien d’un tournant. L’introduction de statistiques en psychanalyse marqua le début de la tendance à vouloir quantifier les résultats obtenus par la thérapeutique analytique, une telle orientation s’étant particulièrement développée aux USA par la suite, pour des raisons tant historiques qu' idéologiques. Ainsi, les statistiques qui furent élaborées par l’Institut de Berlin dans les années trente ont pu servir ultérieurement à mesurer l’exagération de la vitesse de rémission spontanée des patients non traités par la psychanalyse. Une telle utilisation des chiffres semble prouver que la validité de la psychanalyse serait acquise par l’acceptation de méthodes d’évaluation utilisées dans d’autres disciplines. Ultérieurement, dans la lignée d’un Heinz Hartmann, certains auteurs ont consacré leurs efforts à l’obsédante distinction entre data et hypothèses, à la comparaison de groupes témoins de patients traités et non traités par la psychanalyse ainsi qu’à l’étalonnage des résultats des cures. Mais à l’époque où les premières statistiques furent rassemblées, elles devaient permettre de faire valoir les effets thérapeutiques obtenus au cours des traitements effectués à la polyclinique. Or, il est très frappant qu’à plus d'un endroit de son œuvre, Freud ait récusé l’emploi de statistiques en psychanalyse, par exemple en 1925. D’après lui, les statistiques produites à l’Institut de Berlin ne pouvaient pas servir pas à grand-chose. Seule la prise en compte d’une cure au niveau individuel pouvait avoir une valeur démonstrative.
Comme Lacan n’a pas manqué de le signaler, il existe une certaine insouciance du psychanalyste quant aux règles les plus élémentaires de la statistique. Dans les rares enquêtes où des résultats ont été présentés, soulignait-il en 1955, l’analyste se contente d’appréciations relativement sommaires telle qu’amélioré, très amélioré ou guéri. Lacan y décelait en fait l’indice d’un certain détachement du psychanalyste vis-à-vis de l’urgence thérapeutique.
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par [Dario Morales]
à 08:46
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lundi 22 novembre 2010
L'autisme : qu'en pensent les lacaniens ? - Jean-Pierre Rouillon
Jean-Pierre Rouillon, psychanalyste, membre ECF
La psychanalyse n’a pas bonne presse dès qu’il s’agit de l’autisme. Dans une confusion entretenue où psychanalyse et psychiatrie seraient responsables de concert d’avoir culpabilisé les familles et surtout les mères, où le traitement de l’autisme relèverait du soin et délaisserait l’éducatif, où l’analyse est réduite à la pratique de l’association libre, un seul verdict s’en déduirait : la psychanalyse ne serait pas un traitement adapté à l’autisme. Considéré sur le seul versant du handicap, relevant de la génétique, l’autisme relèverait de l’apprentissage de conduites et de comportements permettant à l’enfant d’atteindre à l’autonomie sur le plan de la vie quotidienne. Enfin, la psychanalyse, méthode archaïque qui a la France et l’Amérique du sud comme seuls bastions, empêcherait les autistes de bénéficier de méthodes modernes leur permettant d’aller à l’école, de trouver un travail et de vivre en société.
Il suffit d’aller sur internet pour prendre connaissance de ces énoncés qui se présentent sur le versant d’une vérité qui s’impose à tous. Face à ce tumulte, il semble que notre voix, celle de la cause analytique, reste encore faible et timide. Pourtant, il est notable que nombre d’ouvrages, nombre de colloques, depuis plusieurs années, font entendre que le discours analytique a quelque chose à dire sur l’autisme, et même que ce qu’il a à dire est essentiel, dès lors que l’autisme ne peut se réduire à un savoir sur le fonctionnement du cerveau, mais témoigne dans sa radicalité la plus extrême, de l’énigme de la condition humaine.
Dans un monde qui fait de la communication, la valeur ultime, l’autiste se présente comme le signe en impasse qui interroge le parlêtre dans son rapport à ce qu’il a de plus intime, cette part obscure qui le voue au silence d’une jouissance qui se déchaîne en le livrant au ravage ou à la pétrification. Incarnant le refus d’en passer par l’autre pour se préserver de ce qui ne cesse de l’envahir, il en paye le prix fort d’assumer cette perte qui le relie à la communauté humaine aussi bien dans son être que dans son corps. Cette part maudite qu’il doit assumer dans le réel, ne doit toutefois pas nous faire oublier l’autre face : la part d’invention qu’il met en œuvre pour se construire un espace et un temps à sa propre mesure. Il déploie alors des trésors d’inventions pour faire émerger un monde de pièces détachées, de réseaux improbables, pour créer un lien inédit dans des refrains incertains, des mélodies dépareillées, des écritures énigmatiques.
C’est en suivant ces lignes d’erres, en se mettant au diapason de ces ritournelles évanescentes ou entêtantes que nous avons chance d’entamer avec l’autiste un dialogue où il pourra trouver sa marque, un style de vie qui lui est propre le dégageant d’une souffrance inouïe pour toucher aux rives d’une satisfaction civilisatrice.
Pour atteindre à cette frontière, à cette rive où le vivant peut enfin se faire entendre, la psychanalyse a du se déprendre de ses propres égarements, de ses propres déviations. Le début présumé de l’autisme se situant dans les premiers instants, les premiers mouvements de l’enfance, la théorie analytique a cru pouvoir y lire avec certitude la carence et la défaillance d’un autre dont la relation est d’autant plus indispensable que l’enfant est jeté au monde dans un état de détresse du fait de sa prématuration. La longue construction de l’infantile par le névrosé trouvait ainsi sa vérification empirique par le moyen d’une observation qui se fondait sur une théorie du développement confondant le registre de la causalité avec celui de l’événementiel. L’autisme se présentait alors sur le versant d’une défaillance, d’une fixation, d’un défaut qu’il s’agissait de rectifier en ayant recours à l’illusoire d’une régression réparatrice. Si le défaut était au fondement de l’autisme, défaut pour certains irrémédiable, la faute, elle, entachait l’Autre, les premiers autres que l’enfant refusaient de rencontrer afin de s’en préserver. Il ne restait plus alors qu’à réinscrire ce traumatisme initial dans l’histoire du sujet en donnant sens à la suite insensée des aventures du sujet. La dépression de la mère ordonnait ce récit de toute sa puissance fantasmatique.
A l’envers de ce mouvement de psychologisation, Lacan, dès les débuts de son enseignement, a situé la question de l’autisme à partir de la position subjective. Ne cédant pas sur la décision ineffable du sujet, il a tout de suite mis l’accent sur la façon dont le sujet se défend de ce qui l’envahit et sur la façon dont il se construit un espace et un temps singulier. Mettant au premier plan le dialogue avec le sujet autiste, seule façon pour lui d’accéder à une nomination qui lui permette d’ordonner le monde extérieur et le tourment intérieur, il a insisté sur le fait que l’analyste ne pouvait rencontrer l’autiste que dans ce lieu où il s’est confronté lui-même au trou à partir duquel peut s’opérer une distinction entre le symbolique, l’imaginaire et le réel. C’est ainsi sur le versant de la création qu’il nous a orientés dans cette rencontre avec cet enfant qui n’use pas du langage à des fins de communication. Ce n’est plus alors le sens qui est au fondement de cette pratique avec ces sujets, mais le hors sens, dès lors qu’il ne s’agit plus de signification, mais de la satisfaction que l’on peut extraire de l’existence. Ayant refusé l’usage du langage pour donner forme et intention aux sons qu’il profère ou qui s’imposent à lui, le sujet autiste traite la parole, les paroles entendues par un brouillage, un émiettement, une forme de résonance qui n’appartiennent qu’à lui. Ce qui ne l’empêche pas pour autant de s’adresser à nous pour donner témoignage de son labeur incessant pour se débrouiller des aléas de son existence.
Dès lors, l’analyste, ou celui qui s’oriente de la psychanalyse dans la rencontre avec eux, ne dispose pas d’un savoir déjà là, il s’enseigne de la façon dont ils élaborent ce qui régule leur existence. C’est alors la joie d’un lien inédit qui peut émerger, joie dont nous devons témoigner pour redonner tout son poids à la valeur d’un consentement qui ne recule pas devant la dimension de la cause.
Posté
par [Dario Morales ]
à 09:27