Phénoménologie du double

par Yasmine Grasser

Phénoménologie du double de Rosine et Robert Lefort, La distinction de l'autisme, Collection du Champ freudien dirigée par Judith et Jacques-Alain Miller, Seuil, 2003.

Après Nadia et Marie-Françoise, après Robert, après Maryse, Rosine et Robert Lefort reviennent dans La distinction de l'autisme sur l'analyse de Marie-Françoise et son expérience du réel, mais ce livre nous plonge dans une enquête inattendue, pleine de surprise et de trouvailles cliniques, où se démontre que pour certains la jouissance de l'Un l'emporte sur le désir de l'Autre.

Dans ce combat de l'ange et du démon, où rien ne se gagne, Marie-Françoise nous guide. Ses crises de violence et de désespoir nous touchent. Ses conduites nous intriguent. Quel mobile la pousse à coller son œil sur celui de Rosine ; et aussi, sur le bord d'une assiette pleine de riz au lait qu'elle ne peut demander ? Pourquoi laisse-t-elle couler sa salive sur le sol sans pouvoir se satisfaire du bonbon qu'elle mange ? Pourquoi ne se barbouille-t-elle pas ellemême après avoir barbouillé de riz le corps de Rosine ? La réponse à ces questions ne connaît pas de variations : après un temps où l'enfant s'épuise à tenter d'atteindre l'Autre dans l'objet, elle renonce, elle recourt à son petit marin qu'elle colle, ou sur son œil ou sur sa bouche ou sur sa couche, selon l'orifice convoqué. L'absence de l'Autre lui rend impossible le montage en circuit de la pulsion. L'essence du double gîte en ce point. La coupure pour Marie-Françoise ne passe pas entre l'Autre et l'objet, mais entre le sujet et ce qui lui tient lieu de double. Le double, c'est l'enjeu du livre de Robert et Rosine Lefort. Après l'avoir isolé en tant que composante structurale dans l'autisme de Marie-Françoise, ils débusquent les finesses de sa phénoménologie au travers tout un univers littéraire qui nous est familier. Le goût de le relire gagne le lecteur qui se rappelle le chat d'Edgar Allan Poe, le requin de Lautréamont, la madeleine de Proust, le pari de Pascal, etc. Mais, comme le font remarquer les deux auteurs, quand le génie côtoie l'éloquence et l'épilepsie, c'est l'actualité qui nous rattrape. En effet, Fédor Dostoïevski et sa soif de châtiment, le président Wilson qui négligeait l'opinion mondiale, ont retenu toute l'attention de Freud. Ils paraissent soudainement devenus tellement contemporains que l'effet est d'une inquiétante étrangeté.

Merci donc à Rosine et Robert Lefort pour leur travail, qui nous force à distinguer que "faire le vide" n'est pas la même chose que "cerner, ou voiler le vide". A lire absolument.

Imprimé sur le site de l'Ecole de la Cause freudienne: http://www.causefreudienne.net
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