Cause freudienne

Marcel Duchamp - L’anartiste

La Cause freudienne n° 68 :: Notre sujet supposé savoir :: mars 2008

 

Extrait de l'entretien avec Bernard Marcadé, réalisé par Nathalie Georges, Yves Depelsenaire et Philippe Hellebois, à l’occasion de la publication de son livre Marcel Duchamp. La vie à crédit. Paris, Flammarion, 2007.

La Cause freudienne (lCf ) – On a le sentiment que l’époque devient seulement duchampienne. Aujourd’hui, il n’y a plus de mouvement, il n’y a plus de dogme. L’héritage duchampien pendant tout un temps, a été très infidèle à l’esprit de l’original. De nos jours, il y a une très grande liberté dans le champ de l’art, qui est beaucoup plus proche de ce qui était l’esprit proprement libertaire de Duchamp.

Bernard Marcadé (B.M.) – La dimension libertaire de Duchamp est essentielle.

Cf – Il ne prescrit rien. Dans les années soixante, quelqu’un lui dit : « Alors, vous voulez provoquer la mort de la peinture ? » Il répond : «  Mais pas du tout, si j’avais une idée de peinture, je ferais une peinture. »

B.M. – Dans ce sens, ce n’est pas un négativiste, ce n’est pas un nihiliste. Ce qui compte pour lui, c’est l’idée, et s’il n’a pas d’idée, il n’y a pas de peinture, c’est tout ! Comme il ne supporte pas la répétition…

lCf – Libertaire et anarchiste sont peut-être des mots impropres, ce qui est peut-être plus juste, c’est : « L’art est toujours neuf ! » Ce côté inédit…

B.M. – Vers la fin de sa vie, il se qualifie d’« anartiste », ce qui veut dire « ni artiste, ni anarchiste », mais aussi l’un et l’autre. Une configuration un peu singulière, en tout cas inédite. On a beaucoup considéré Duchamp comme quelqu’un qui se situait en dehors du social. En effet, il se revendique comme antisocial. Mais en même temps, il existe un rapport fort de Duchamp au politique. La question du politique : c’est un peu le lièvre que j’ai voulu lever avec cette biographie. Politique est bien sûr entendu dans un sens non restrictif. Duchamp a déplacé le champ du politique, comme celui de l’art d’ailleurs, du côté de la vie, et en premier lieu du côté de sa propre vie. Il y a chez lui cette idée que l’on doit d’abord nettoyer devant sa porte.

lCf – Est-ce un dandy ?

B.M. – Les origines intellectuelles de Duchamp viennent du Symbolisme et de ses alentours : Laforgue, Mallarmé, Redon… Son attitude de déprise, eu égard aux contingences sociales, familiales et artistiques, relève bien du dandysme, mais la figure qu’il développe est inédite, dans la mesure où son dandysme n’est ni affecté, ni hautain, ni suicidaire. Duchamp a ainsi inventé pour lui-même une manière de dandysme bienveillant. Bien qu’en retrait du social, du familial, Duchamp était dans la vie. Par ailleurs, il ne s’est jamais enfermé dans la tour d’ivoire de l’art pour l’art et de l’idéal. C’était quelqu’un qui acceptait de parler, mais surtout qui acceptait et accueillait la parole des autres. Mais sans ostentation, avec toujours l’air de ne pas y toucher.

lCf – Vous semblez avoir le regret de ne pas l’avoir connu. Toutes les biographies ne donnent pas ce sentiment !

B.M. – Oui, c’est vrai, je ne l’ai pas connu. Traditionnellement, on décrit Duchamp comme quelqu’un de froid et de distant. Cette biographie vérifie le contraire et montre une personne, un individu, attentif aux autres. Ce qui ne veut pas pour autant dire qu’il était en prise avec les autres. Il avait un talent fou pour laisser de la place aux autres, pour les faire valoir, sans s’imposer lui-même.

lCf – Il y a eu un déclic pour vous ? À part qu’il n’y avait pas de biographie ?

B.M. – Non, Duchamp a toujours fait partie des artistes importants pour moi. Mais c’est vrai que le fait d’avoir écrit cette biographie m’a beaucoup aidé personnellement. Duchamp m’a véritablement accompagné pendant plus de cinq ans.

lCf – Dans un contexte, vous pourriez dire, politique, justement ?

B.M. – Sur le plan du tempérament, je me sentais a priori plus proche de Picabia. Au départ, je ne me sentais pas particulièrement proche de l’individu Duchamp. Je trouvais qu’il était très important mais essentiellement d’un point de vue artistique. En écrivant cette biographie, la qualité « politique », (j’ose le mot), de l’individu s’est peu a peu superposée à la figure de l’artiste.

lCf–  Il y a un autre signifiant qui n’est pas à entendre de façon immédiate, c’est celui de la paresse.

B.M. – Encore une idée éminemment politique. Toute sa vie, Duchamp appellera de ses vœux un monde où le travail ne serait plus une obligation.

lCf – Mais c’est un paresseux qui n’a cessé de bosser. 

B.M. – Jusqu’à la fin de sa vie, il lisait et relisait le Droit à la paresse de Paul Lafargue. J’ai découvert des notes inédites de Duchamp concernant ce fameux livre culte stigmatisant violemment le travail aliéné.

lCf – Il a quand même travaillé comme bibliothécaire car il ne voulait pas vivre de la peinture

B.M. – Pour éviter de vivre de son art, il a même fait d’autres métiers : professeur particulier de français, organisateur d’exposition, graphiste, agent d’artiste, critique d’art.

lCf – Sa paresse n’a-t-elle pas quelque chose à voir avec notre non-agir, notre non-travail à nous ?

B.M. – Oui, c’est assez proche de ça. « Ce sont les regardeurs qui font les tableaux. » La modernité de Duchamp par rapport à l’art est de laisser beaucoup de place au spectateur, c’est-à-dire à l’autre.

lCf – C’est lui qui travaille.

B.M. – Oui bien sûr, c’est le spectateur qui vraiment fait l’œuvre, ou du moins qui la complète. C’est le spectateur qui décide finalement si cette œuvre a du sens ou pas. Sur cette question-là, je crois, l’apport de Duchamp est décisif. D’une certaine manière, Duchamp en fait le moins possible pour que le spectateur en fasse le plus possible. De même, il en dit le moins possible, sur lui et sur son œuvre, pour laisser la place aux interprétations des autres. Le paradoxe est que son œuvre n’est justement pas bavarde, alors qu’elle est essentiellement informée par les mots.