Extrait de l'Orientation lacanienne III, 7, « La lettre voilée », Pièces détachées, Sinthome 3, établi par C. Bonningue.
Nous allons partir de ce qui est notre monde — le monde même à chacun —, le monde qui est commun à plusieurs, le monde de l’expérience vivante, comme disent les philosophes, quand ils essaient de le retrouver, le monde où, comme dit saint Augustin, « nous vivons, nous sentons, nous respirons en Dieu ». C’est même le monde qu’a essayé de saisir, d’une autre façon, « un Allemand » — comme dit Lacan dans Le sinthome ((p. 86.))—, avec le In-der-Welt-Sein, l’être-dans-le-monde.
Ne convoquons pas cela — cela compliquerait les choses —, mais créons un symbole, le grand M.
M
Et si le Monde, ça vous trouble, disons un autre mot : Mundo, qui donne mundodo. C’est le monde où l’on peut nous dire : couchez-vous, éveillez-vous toujours à la même heure, c’est-à -dire continuez à dormir tout le temps, sous le régime du principe de plaisir, y compris ses troubles.
Ce concept est extrêmement large et flexible, mais on y ajoute quelque chose quand on dit : c’est déjà un résultat. Cela ne s’arrête pas là , ce n’est pas une expérience originaire, comme disent les philosophes. Ils ont été suffoqués par le discours de Hegel qui ramenait absolument toute l’histoire de la pensée et du monde pour le moindre fétu de paille. Ils ont ouvert les fenêtres et ont balancé tout cela. C’était le mot d’ordre d’Husserl : retour aux choses mêmes, essayons de tout oublier et de nous dire qu’est-ce que voir ? qu’est-ce que sentir ? qu’est-ce que penser ? en dehors de toutes ces élaborations superfétatoires. La phénoménologie d’Husserl a été vraiment un grand souffle d’air qui a inspiré beaucoup de choses au vingtième siècle, bien sûr. Plus d’histoire. Le sens originaire de toutes choses, saisissons-le au moment où il se constitue. L’idée était de passer en dessous de toutes les formations de la culture pour essayer de retrouver le langage pour décrire ce qu’il appelle, dans ses textes de la fin, le Lebenswelt — le monde de la vie, le présent vivant.
—> M
Nous abordons ça d’une façon toute différente dans la psychanalyse. Nous disons : quand il y a, à différents étages, des mundodos, c’est qu’il y a toujours une machine derrière qui met ça en place, en scène. Ce n’est pas originaire, une causalité, une articulation opère derrière. Il y a une axiomatique, un certain nombre de principes qui opèrent à l’insu du sujet et qui mettent en scène cette expérience. Quel nom lui donner ? On peut éventuellement l’appeler le fantasme, que Lacan définissait déjà dans « La direction de la cure » comme la machine originale qui met en scène le sujet. C’est donc une fonction, la machine du mundodo, qui est aussi bien l’axiomatique, le fantasme, et aussi ce que Lacan a appelé discours. […]
Jacques-Alain Miller









