Cause freudienne

Pour ou contre la petite pédagogie cruelle

Rose-Paule Vinciguerra

La Cause freudienne n° 59 :: Le bon usage de l'angoisse - février 2005

 

Sauve qui peut l’angoisse ! Ce nouveau standard de la civilisation contemporaine – pas plus que l’inflation banalisée du terme « angoisse » – ne peuvent empêcher qu’aujourd’hui celle-ci apparaisse comme dénudée. Qu’est-ce qui a donc changé ? N’est-ce qu’affaire de doxa ? Si l’ère postmoderne était celle du nivellement du sens, de l’abrasion des différences, l’hypermodernité, assise sur la contingence aléatoire des semblants sociaux, s’esbaudit devant le dépotoir des objets de jouissance… Monde de pièces détachées hors sens et de pur usage de jouissance1. À chacun selon son besoin, rêvait Marx. À chacun selon sa jouissance ! réclame-t-on aujourd’hui. Oui, mais cela ne fait pas pour autant du sujet hypermoderne un sujet satisfait ; plutôt un sujet qui ne sait plus à quel jouir se vouer ! Privatisation de la jouissance, rôles masculins et féminins réinventés, chaîne des générations brisée et recomposée : l’ordre maintenu par la signification phallique qu’autorisait le Nom-du-Père se trouve défait… Ne restent que des injonctions mal assurées et des interdits mis à mal laissant place aux diktats communautaristes. Au demeurant, les mythologies d’un monde de plus en plus publicitaire affectent d’irréalité cet espace social en passe de devenir « galerie marchande de mégapole virtuelle »2. À l’envers du mythe antique, récit qui naissait là où le discours rationnel s’arrêtait, ne pouvait plus démontrer, les mythes contemporains, adossés à une perspective de monde tout entier programmé, n’arrivent plus à tempérer l’angoisse mais la laissent sans fiction, certitude du jouir dans sa dimension atopique pour des sujets… tous délocalisés.

Certains encore veulent croire, dans l’aveuglement, qu’ils savent toujours quelle place donner aux choses et aux êtres à partir d’un Nom-du-Père auteur d’un discours qui ne serait pas de semblant, un Nom-du-Père ici caricaturé. Au lieu même de cette caricature, des événements barbares surgissent et qui suscitent de nouvelles formes d’angoisse collective faisant de nous de possibles traumatisés : tous menacés d’un post-traumatic stress disorder.

À temps incertains, angoisse toujours sûre, phénomène qui ne trompe pas et ne se laisse pas capturer dans les formes du discours. Tout au contraire apparaît-il aujourd’hui sans apparat ; ni métaphysique, encore moins existentiel ; panic-attack, disent les manuels. Voilà donc l’angoisse confondue avec la peur, la panique, et rangée au registre des émotions négatives qu’il s’agit d’abraser ; c’est pourquoi dans le traitement social qui en est proposé, celle-ci est éludée. On s’emploie en effet à la réduire comme déficit d’adaptation du corps (affaire d’hygiène de vie !) ou erreur de jugement (« inhibition d’un processus cognitif »). Là, quand on s’avise de vouloir l’éradiquer, c’est par des méthodes oscillant entre la suggestion et la gégène, l’une et l’autre ne s’excluant pas d’ailleurs (« Pff ! C’est tellement dur ce que vous nous faites faire ici qu’en comparaison, à l’extérieur, tout paraît facile » confiait une patiente à son thérapeute comportemental). Vous avez peur des oiseaux ? C’est simple, entrez dans la cage ! Et les bons docteurs de s’émerveiller de leurs résultats, alliance thérapeutique à l’appui. Les idées sont simples, les pratiques aussi. Ce qui est proposé est une petite pédagogie cruelle qui s’emboîte dans le grand appareillage moderne des symptômes par la science, subventionné lui-même par le discours du maître. Ce qui est proposé, c’est d’appliquer aux patients interchangeables un 2 protocole « non compassionnel », de classer leurs souffrances singulières selon un schéma rigide d’étalonnage des affects. Feu les objets inquiétants ! La névrose n’existe pas, le sujet non plus d’ailleurs. Mais la peur de la peur, cette « catatonie du sujet » selon la belle expression de Lacan dans Le Séminaire L’angoisse ? Mais Baudelaire et « l’angoisse atroce et despotique » ? La psychanalyse, soyons clairs, ne cultive aucun héroïsme de l’angoisse. Toujours désangoisser ! disait fermement Lacan s’adressant aux analystes. Comment dès lors affronter l’angoisse, la surmonter ? Si l’angoisse est toujours celle d’un sujet pris dans une parole singulière, il n’est d’autre moyen d’affronter celle-ci que de penser : « Il y a une cause à cela »3 ; il y a une cause car l’énigme au vrai fond de l’angoisse est toujours celle du désir de l’Autre. Traiter l’angoisse qui comble le manque de l’Autre, qui surgit, comme le dit Lacan, « lorsque le manque vient à manquer », lorsque l’excès de l’exigence pulsionnelle s’impose, consiste à la « symptomatiser ». À cet égard, le symptôme mis en forme a toujours une valeur thérapeutique. Le « souci de soi » dont parlait Michel Foucault est pour nous le souci du symptôme.

Mais l’angoisse, comme l’indiquait Freud, est aussi bien signal ; elle signale que le monde est jouissance et non représentation ni volonté derrière la représentation. L’angoisse « signal du réel » est comme telle signal d’une jouissance qui précède le désir. En ce sens, le temps de l’angoisse s’avère logiquement nécessaire à la constitution du désir. « Seule l’angoisse transforme la jouissance en objet-cause du désir. »4 La rattacher alors à la jouissance du corps propre prise dans cet objet permet que de cet objet, on puisse se séparer… comme d’une pièce détachée. Il n’est de remède à l’angoisse que de cause du désir.

Il y a donc un bon usage de l’angoisse lorsque celle-ci vient à n’être plus obscurcie par l’insupportable du phénomène vécu. À condition de savoir que la jouissance qui tient au corps n’est présage d’aucune harmonie et qu’il y a un invariant – de structure –, le ratage du rapport entre les sexes. À cette condition, l’affreuse certitude de l’angoisse peut laisser place à un « tu peux vivre, tu peux vivre par ton désir, en ne te mentant pas à toi-même, c’est-à-dire en ne faisant pas de ton angoisse le signal d’un dieu mais celui de ce qu’il y a de plus particulier en toi, et qui est à ta charge et qui est ta jouissance ».

Rose-Paule Vinciguerra

1. Miller J.-A., « Pièces détachées », L’orientation lacanienne (2004-05), enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de Paris VIII, séance du 17 Novembre 2004, inédit.

2. Laurent É., « El revés del trauma », Virtualia, Revue digitale de l’EOL, n º6, junio-julio de 2002.

3. Lacan J., Le Séminaire, livre X, L’angoisse (1962-63), Paris, Le Seuil, 2004, p. 325.

4. Miller J.-A, L’orientation lacanienne (2003-04), enseignement prononcé dans le cadre du département de psychanalyse de Paris VIII, séance du 2 Juin 2004, inédit.