Du symptôme au sinthome
par Jacques-Alain Miller
Extrait de l'article publié dans la Cause freudienne n° 60 sous le titre «Pièces détachées». Deux premières leçons de L’Orientation lacanienne III, 7 intitulé «Pièces détachées», dans lesquelles J.-A. Miller commence, au milieu de la première
leçon, sa longue étude du Séminaire du Sinthome qui se poursuivra jusque fin janvier 2005.
Texte et notes établis par Catherine Bonningue
J’ai dit « pièces détachées » pour couvrir l’année. Sans ça, je vous aurais dit : je vais d’abord m’engager dans un commentaire du Séminaire du Sinthome1. Le changement d’orthographe auquel Lacan procède est un changement de sens. La différence du symptôme et du sinthome répercute la différence du langage et de lalangue et indique un point de vue sur le symptôme où il n’est plus une formation de l’inconscient.
Lacan, soulignant l’appui pris par Freud, dans ses déductions sur des événements menus de la vie psychique, tels que le lapsus et l’acte manqué, donnait un modèle pour penser les formations de l’inconscient, emprunté au registre de la vie, au registre végétal : « Il n’y a pas besoin de microscopes, d’instruments spéciaux pour reconnaître que la feuille a les traits de structure de la plante dont elle est détachée»2. J’ai été content de retrouver l’adjectif « détaché» à cette place. La feuille détachée de la plante n’est pas du tout une pièce détachée, elle en est structurellement différente puisqu’elle est informée par la plante, elle est structurellement identique. Il va chercher la plante, un organisme vivant, et il met plutôt l’accent, pour penser la formation de l’inconscient, sur le fait que toutes les parties de la plante concourent à la même totalité, finalisée, de la plante.
Le sinthome, que Lacan invente après son Séminaire Encore, est une pièce détachée, une pièce qui se détache pour dysfonctionner, une pièce qui n’a pas d’autre fonction — c’est apparemment ainsi qu’elle se détache — que d’entraver les fonctions de l’individu, et, loin d’être seulement une entrave, elle a, dans une organisation plus secrète, une fonction éminente. D’où l’idée qu’il s’agit, dans l’analyse, de lui trouver, de lui bricoler une fonction.
Le sinthome s’appuie, s’adosse à la littérature très spéciale de James Joyce, et spécialement à ce qui est, même si Lacan en parle peu, le témoignage d’une pièce détachée de la littérature, Finnegans Wake, dont on n’a jamais su bien quoi faire. Tout ce qu’on fait, en anglais, c’est de bien rééditer sans changer le numéro des pages, parce que, sans ça, on ne s’y retrouverait plus. Cela doit rester tel quel, c’est vraiment un résidu de la littérature, c’est tombé hors. L’idée initiale de Lacan est de dire : Finnegans Wake, qui n’est fait que d’échos de nombreuses langues, de jeux de mots de ce genre, mais qui mêlent plusieurs langues, ne peut sourdre que du symptôme de Joyce, que d’un symptôme concernant le langage — il en voit le témoignage, l’esquisse, dans le symptôme avéré de sa fille, schizophrène —, dont il a su faire de l’art. De la pièce détachée de son symptôme, il a su faire à la Marcel Duchamp, mettre son urinoir sur le piédestal. Il lui a inventé une fonction.
Voilà ce qui supporte l’élaboration de Lacan : ce que serait l’exemple d’un écrivain, d’un sujet affecté d’un symptôme, pas d’automatisme mental, mais quand même d’échos dans le langage, qui, loin d’y plonger, d’en être asservi, a cette liberté de manœuvre, cette marge, qui lui permet avec ça de construire ce que Lacan appelle ailleurs « son escabeau », le piédestal sur lequel on met du beau.
Est-ce la finalité de l’analyse ? Prendre la chose ainsi, c’est déjà être très loin de l’idée que le symptôme — au premier sens — se guérit. Le sinthome, lui, ne se guérit pas, et il s’agit de savoir quelle fonction lui trouver. Lacan introduit la notion que c’est, non pas de la littérature, mais de la logique qui doit être appliquée au sinthome, c’est-à -dire reconnaître sa nature, en particulier que ce n’est pas une formation de l’inconscient, et en user logiquement jusqu’à atteindre son réel, en supposant qu’au bout de ça, il n’a plus soif. Il note que c’est ce que Joyce a fait, mais à vue de nez, approximativement.
L’usage logique du sinthome auquel Lacan invite s’oppose à son usage de déchiffrement, celui-ci renvoyant à la notion de vérité du symptôme, et amène au réel du sinthome. Cela comporte certainement, à la fois dans les esquisses des théories que Lacan propose et dans sa pratique, à une dépréciation de la vérité, et bien plutôt à l’idée que viser la vérité du symptôme, c’est l’alimenter.
Il n’emprunte plus la représentation du symptôme au règne du végétal — la feuille de la plante qui pousse —, mais au registre animal, le symptôme comme une entité vorace qui boit le vin de la vérité, de la signification. L’interprétation alors, si elle vise à énoncer une vérité, alimente le symptôme. Lacan dit, dans une conférence prononcée la même année : « L’interprétation ne doit pas être théorique, suggestive, c’est-à -dire impérative. » Elle n’est pas « faite pour être comprise ; elle est faite pour produire des vagues »3. Elle ne doit pas être alimentaire, elle ne doit pas alimenter le symptôme, elle ne doit pas être l’aliment du mensonge vrai, du mentir vrai du symptôme.
D’où l’abord de la question par le biais des nœuds. C’est toujours de la géométrie, mais une géométrie contre-intuitive, qui en elle-même est une critique de la géométrie des surfaces. C’est une géométrie qui ne peut plus prendre appui sur la forme en tant qu’elle captive le sujet, au point que Lacan rêve, dans ce Séminaire, qu’il faudrait envier les aveugles, c’est-à - dire se déprendre de l’imaginaire et des formes pour ne traiter que le symbolique, et devant constater qu’on est obligé de les ouvrir, les yeux, pour manier les nœuds. Mais c’est pourtant une géométrie qu’il définit comme interdite à l’imaginaire. C’est la difficulté à imaginer dans l’ordre du nœud qui fait la plus vraie substance du nœud. On touche là aux limites de toutes les métaphores naturalistes ou vitalistes.
Lacan s’y trouve d’ailleurs confronté en la personne de Chomsky, qu’il rencontre aux États-Unis, et qui le sidère en défendant la thèse selon laquelle « le langage est un organe », qui donc inscrit le langage comme un organe supplémentaire du corps et assurant sa survie dans l’environnement, un organe de préhension par le mot, par le concept. L’idée du langage organe a inspiré le positivisme logique, Wittgenstein, l’idée qu’il y a des maladies du langage, des symptômes du langage, et que la bonne philosophie est une thérapeutique du langage, que la logique doit nous aider à apprendre à dire ce qui est, et donc à nous délivrer des faux problèmes. C’est le sens de l’expression de Wittgenstein « jeux de langage ». Cela ne veut pas dire qu’on joue, mais que parler fait partie toujours d’une activité, d’une forme de vie. C’est cohérent avec la notion, qui est bien dans le Tractatus, que le langage est un organe4 : « Le langage quotidien est une partie de l’organisme humain ». Chomsky n’a fait là que s’inscrire dans la même voie, dans une voie qui conduit à poser la philosophie comme une activité qui consiste essentiellement dans une élucidation, qui consiste à clarifier les propositions pour que le langage s’ajuste à la réalité.
À l’horizon, qui contraint aussi bien le Tractatus que les investigations de Wittgenstein, il y a la croyance que les problèmes se dissiperont. C’est ce que dit Wittgenstein : « La solution au problème de la vie, on le reconnaît à ceci que le problème s’est évanoui. »5 Cette idée, ce « le but de la philosophie ou de la sagesse, c’est de nous apprendre à ne plus poser le problème de la vie », c’est ce que croyait Wittgenstein, mais aussi bien Paul Valéry, et même André Gide. Il n’y a pas lieu de se poser des problèmes. La culture, la philosophie, c’est le grattage de problèmes insolubles qu’il n’y a pas lieu de se poser. La philosophie, c’est d’apprendre à ne pas se poser de problèmes.
À côté, nous avons eu, dans la phénoménologie et ce qui en a procédé, au contraire le culte de la question infinie qu’il ne faut jamais fermer. Où s’inscrit Lacan là ? Très précisément sur ce point qu’il y a un problème de la vie qui n’a pas de solution, mais qu’on ne peut pas ne pas se poser, et qui est : il n’y a pas de rapport sexuel pour l’espèce humaine. Toute la sagesse concernant les faux problèmes n’empêche pas que cette question-là se pose, même si la forme propositionnelle sous laquelle cette thèse est énoncée n’est pas satisfaisante : il n’y a pas de. Elle n’est pas satisfaisante aux yeux de Lacan lui-même puisqu’elle procède par la négation, et la négation est une relation, c’est déjà une construction. Ce qu’il s’agirait de cerner ici, c’est le bout de réel qu’on vise en disant « il n’y a pas de rapport sexuel », qui est la face négative du fait positif « il y a sinthome ». Lacan appelle sinthome le fait positif dont l’énoncé « il n’y a pas de rapport sexuel » n’est que la face négative. C’est en quoi l’on peut dire — pourquoi pas — que la psychanalyse, disons le sujet, est foncièrement zététique — du grec zetei, chercher, qui foncièrement cherche, qualificatif qu’on attribuait aux sceptiques. Là , la psychanalyse s’est trouvé accordée à ce qui fut notre modernité. Je dis « ce qui fut notre modernité » parce qu’elle est en train de changer à vue d’œil. La modernité ironique, la modernité qui sait que tout n’est que semblants, provoque sous nos yeux un choc en retour, et le retour au poids singulier que prend parmi nous aujourd’hui la tradition, et même la révélation, comme principe d’une moralité objective. Aujourd’hui, on peut énoncer en clair que les fameux comités d’éthique dont jadis nous parlions avec Éric Laurent — nous l’avions anticipé —, ça ne fait pas le poids.6 Les comités d’éthique où l’on se met ensemble, on discute, on se met d’accord pour négocier la norme, cela ne fait pas le poids concernant l’existence de l’Autre. Nous avons au contraire aujourd’hui, s’affirmant, tous les signes d’un retour à un Autre qui en soit un, c’est-à -dire un retour à la prise au sérieux du fait de la révélation — où la moralité, ce qui est bien et ce qui est mal, ce n’est pas une question de discuter avec le voisin, et puis de voter et de se mettre d’accord — où le bien et le mal procèdent d’un discours qui a été tenu par l’Autre à un moment du temps et qui constitue des commandements. Cela a toujours été là , mais cela s’était fait plus discret. Cela rasait les murs même, à certains égards, sous le poids d’une modernité triomphante. Mais nous assistons à l’entrée, au retour sensationnel sur la scène du monde, de tous les côtés — parce que de révélation, il n’y en pas qu’une —, des sujets qui sont happés par la vérité de la révélation. Ils réalisent sous nos yeux l’aspiration à ce que Lacan appelait « un discours qui ne serait pas du semblant »7.
Wittgenstein et Valéry pouvaient rêver d’une philosophie qui s’annulerait elle-même parce qu’il n’y aurait plus de question qui vaille, mais s’ils pouvaient procéder à l’annulation de la philosophie, c’est qu’elle s’était toujours sustentée de son rapport à la divinité, et ensuite de son rapport à la révélation. C’est ce qui a soutenu l’effort de pensée pendant tout le Moyen Âge, et puis, avec Descartes ou Malebranche, ce fut le rapport de la science et de la révélation, et jusqu’à Hegel ça tient comme ça. Une fois qu’on l’a laissée là , en effet, elle n’avait plus rien à faire que de s’ajuster à l’absence de problèmes. Surprise ! La pièce détachée qui ne servait plus beaucoup est maintenant montée sur un char d’assaut. Elle s’impose sur la scène publique, dans ce qu’on peut appeler la politique du monde. Elle est là . Tout cela ne fait pas assez pièce détachée, cela s’ordonne trop bien. Cela s’ordonne à ceci que nous avons le choix : ou la révélation ou le sinthome.
Jacques-Alain Miller
1 Lacan J. Le Séminaire, livre XXIII, Le sinthome (1974-75), Paris, Seuil, 2005.2 Lacan J., « La direction de la cure » (1958), Écrits, op. cit., p. 621.
4 Wittgenstein L., Tractatus logico philosophicus, Paris, Gallimard, 1961, prop. 4.002.
5 Ibid., prop. 6.521.
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