Cause freudienne

Une lecture du Séminaire D’un Autre à l’autre

Jacques-Alain Miller

La Cause freudienne n° 64 :: Freud et la jeunesse - octobre 2006

 

Texte et notes établis par Catherine Bonningue de L’orientation lacanienne III, 8, leçons des 16, 23 novembre 2005, 25 janvier et 22 février 2006, consacrées au début d’une lecture du Séminaire de Lacan D’un Autre à l’autre, dont la suite paraîtra dans les numéros à venir de La Cause freudienne. La première leçon de l’année a été publiée sous le titre «Illuminations profanes» dans La Cause freudienne n° 63.

[Extrait]  

L’Autre et Dieu 

Le titre du prochain Séminaire à paraître de Lacan, qui se prononce d’un autre à l’autre, n’a pas de quoi retenir l’attention si l’on n’est pas déjà versé dans les arcanes lacaniens, qui conduisent justement à l’entendre D’un autre à l’Autre. Cela semble en effet renvoyer à ce binaire classique, fondamental, b.a.-ba de la distinction du petit autre et du grand Autre.

Le petit autre, au début de l’enseignement de Lacan, c’est votre semblable, celui non seulement qui vous ressemble, mais qui constitue une projection de votre propre forme, c’est lui qui est formé à votre image — ce qui veut dire quelque chose de fort précis dans l’ordre du langage —, tandis que le grand Autre est tout autre. Il y a là position d’une dissymétrie telle qu’elle peut paraître animer une théologie lacanienne.

C’est Althusser — on le sait maintenant — qui dit à Lacan, qui s’en souvient amèrement : « Oui, ce grand Autre entre l’homme et la femme, c’est Dieu, n’est-ce pas ? » Lacan s’est ému ensuite en public d’avoir été entendu comme ça. Peut-être est-ce l’écho de ce déplaisir qui se rencontre au tout début de ce Séminaire D’un Autre à l’autre — à écrire avec un grand A au premier autre et un petit au second — quand Lacan envoie un coup de patte, un coup de griffe, sans le nommer, à Althusser qui aurait déclaré renier le structuralisme, et qu’il le rattrape par la peau du cou, donnant alors son nom. Pourtant, à certains traits, le grand Autre de Lacan a à voir avec la puissance divine, si on se reporte au Séminaire Le moi où ce terme a été introduit. On voit arriver, dans le chapitre XVIII, la référence à un Dieu dont Einstein disait qu’il n’était pas malhonnête, qu’il jouait franc-jeu, qu’il ne changeait pas la règle du jeu au cours de la partie qu’il mène avec l’humanité. Tout-puissant à cela près, comme s’il ne lui était pas permis de changer cette règle du jeu, c’est-à-dire un Dieu qui retient au moins cela de celui de Descartes qu’il ne trompe pas, un Dieu qui a franchi le seuil du malin génie — cette hypothèse préalable, cette exagération de Descartes de voir que ça ne tient pas, le malin génie, que c’est inconsistant. Et, de fait, peut-être ne connaissons-nous pas tout ce que formule la règle du jeu, mais nous restons persuadés qu’elle ne va pas changer en cours de partie.

Nous sommes dans une partie où le partenaire, dissymétrique, ayant posé les règles, ou étant ces règles elles-mêmes, s’abstiendra d’y toucher. C’est une foi que rien ne garantit et qui est pourtant au principe même de la science, qui suppose, souligne Lacan, le Tout-Puissant réduit au silence. Une fois qu’il a posé les règles, il n’y touche plus. C’est au moins ainsi dans Descartes qui ne fonde la vérité que sur la décision de la divinité, étant entendu qu’ensuite il se garde de modifier quoi que ce soit. C’est à nous d’entreprendre le déchiffrement de la règle du jeu. S’il y a une chose sur quoi l’expérience analytique est établie, c’est bien la règle, et ce n’est pas sans tracas quand on doit la changer. Ceux qui font les analystes savent combien ils peuvent parfois hésiter à augmenter — cela va en général dans ce sens — le nombre des séances, voire le règlement qu’ils en attendent. Ce n’est pas sans difficulté qu’ils touchent aux éléments réglementaires qu’ils ont fait accepter au départ.

[…]

1 Lacan Jacques, Le Séminaire, livre XVI, D’un Autre à l’autre (1968-69), Paris, Seuil, 2006, p. 11-12 et 29-30.

2 Lacan J., Le moi dans la théorie de Freud et dans la technique de la psychanalyse (1954-55), Paris, Seuil, 1978, chapitre XIX.

3 Lacan J., D’un Autre à l’autre, op. cit., p. 280-81.

4 Cf. Lacan J., Le moi, op. cit., p. 281.