Le sujet
« Je suis maître de moi comme de l’univers.
Je le suis, je veux l’être. Ô siècles, ô Mémoire,
Conservez à jamais ma dernière victoire,
Je triomphe aujourd’hui du plus juste courroux
De qui le souvenir puisse aller jusqu’à vous.
Soyons amis, Cinna, c’est moi qui t’en convie… »
[P. Corneille, Cinna, Acte V, scène 3]
Ainsi conclut Auguste à la fin de la pièce. Il a demandé à Cinna s’il ne devait pas abandonner le pouvoir, et pour mieux le tuer et venger Emilie, qu’il aime, et dont Auguste a mis le père à mort, Cinna lui a recommandé de n’en rien faire. Auguste a appris la trahison de Cinna. Il a, dans un grand désarroi, hésité entre la vengeance, le suicide, le désespoir, le dégoût, … Il a décidé de pardonner, en faisant le choix difficile et risqué de la clémence. Conformément à une logique que Corneille pratique volontiers, si on veut tout gagner, ou gagner l’essentiel, « il faut tout hasarder ».
Tout hasarder est risqué, car ce peut être la politique du pire, le nihilisme :
« Meurs. Mais quitte du moins la vie avec éclat,
Eteins-en le flambeau dans le sang de l’ingrat,
À toi-même en mourant immole ce perfide ;
Contentant ses désirs, punis son parricide,
Fais un tourment pour lui de ton propre trépas,
En faisant qu’il le voie et n’en jouisse pas. »
[Acte IV, scène 2]
C’est le choix étrange, bizarre, où Auguste mourrait pour satisfaire Cinna, mais, ayant décidé de tuer aussi Cinna, obtiendrait – vengeance au-delà de la mort, que Cinna fût exécuté… l’instant d’après.
Mais tout hasarder est aussi la politique du meilleur, du héros ou du saint : Rodrigue, Polyeucte, Nicomède, Suréna, prennent un risque absolu, au cœur de ce qu’on peut appeler un « choix forcé », qui est le vrai nom du dilemme cornélien, et qui s’exprime un peu sous la forme « la bourse ou la vie » (dans un cas, on perd tout, et la bourse et la vie, dans l’autre, on ne perd que la bourse) ; mais on peut aussi, par ce même acte qui devient rétrospectivement héroïque, gagner tout, ou presque tout. Ayant appliqué cette logique aux choix forcés du Cid, j’ai plutôt cherché à appliquer Corneille à Lacan (ou sur Lacan), et non l’inverse, et conformément à la méthode lacanienne et contrairement à la psychanalyse appliquée, qui fait horreur à tous, j’ai supposé que c’est parce que le héros prend donc le risque de tout perdre, et qu’à la limite, c’est davantage ce parti vertigineux qui le tente que l’idée de son devoir ou celui de la justice, qu’il gagne tout pour finir, ou, du moins, ce qu’il peut gagner. Le Cid gagne, Auguste gagne, Nicomède gagne, Suréna en meurt. C’est que la situation a ses lois qui ne nous demandent pas notre avis, et que, comme le remarquerait un stoïcien, il y a des choses qui dépendent de nous, et d’autres qui n’en dépendent pas.
Une tragédie de Corneille tente tout de même de faire en sorte que le situation ne montre pas trop le bout de son nez, et que l’espace dramatique (je ne sais comment l’appeler autrement) soit le plus possible occupé par le sujet. En un sens, il n’y a que des sujets aux prises les uns avec les autres, et avec l’objet qui cause leur désir (leur amour, leur ambition, une femme, un trône, un homme, une couronne). L’unité de lieu nous garantit en outre qu’il n’y a pas d’autre espace que cet espace subjectif.
Mais qu’est-ce que le sujet selon Corneille ?
Je voudrais prétendre qu’en deçà, ou au-delà, du moi cornélien, qui existe, il y a ce sujet divisé.
Bien sûr, le sujet divisé, clivé, fêlé, c’est du pur Freud et c’est ce que Lacan a repris de lui le plus constamment : « Là où était le ça, dois-je advenir. »
Je reprends :
« Je suis maître de moi comme de l’univers.
Je le suis, je veux l’être… »
Vous vous dites : « Je suis maître de moi comme de l’Univers », voilà bien ce que Hegel appelait « le délire de la présomption ». Aussi bien, tous les grands analystes du héros cornélien ne manquent-ils pas de souligner ce point. Et d’évoquer le Moi cornélien.
Non choisi au hasard, est significatif ce passage de Serge Doubrovsky : « Si Auguste voit dans son pardon un geste digne de devenir " légendaire ", si ce geste lui donne un tel sentiment de " victoire ", c’est qu’il lui a fallu, pour l’accomplir, mobiliser tout ce qui lui restait d’énergie et faire surgir, du sein de sa détresse, du fond de sa dérive, l’affirmation brusque du Moi. » Et corrigeant une formule que Gaston Poulet appliquait à « Je le suis, je veux l’être », selon laquelle « ce qui distingue le héros cornélien, c’est l’identification spontanée de l’être et du vouloir », S. Doubrovsky ajoute : « Celle-ci [l’affirmation brusque du Moi] n’est nullement " identification spontanée de l’être et du vouloir ", mais rupture tragique, non adhérence, mais arrachement à soi ; violence de l’instant libre qui tranche la continuité empirique de la durée et qui, loin de se manifester " sur commande ", est miracle solitaire et indépassable, qui laisse, en dessous, tout l’être meurtri. Auguste pardonne aux conjurés, comme Horace tue Curiace, ou Rodrigue le Comte : dans un même élan douloureux. »1
On ne peut que suivre cette analyse. Cependant, il en faut peut-être atténuer la tonalité elle-même héroïque (« positive »), et y relever ce qu’elle dissimule justement de meurtrissure. Cette meurtrissure, nous l’appelons division, qui est une dénomination structurale, laquelle peut recevoir toutes les tonalités psychologiques ou sentimentales qu’on voudra. Autrement dit, la théorie du sujet (que je vous inquiète ou vous rassure, ce n’est qu’un autre nom de la psychanalyse) se propose seulement d’écrire de façon quasi mathématique ce que l’analyse des passions se doit de poursuivre d’un point de vue phénoménologique.
Car, même une oreille à peine analytique nous fera entendre, – et l’analyse commence par cette écoute – Auguste en somme se livre à nous –, non pas :
« Je suis maître de moi comme de l’univers.
Oui, je le suis. Oui, je veux l’être…
Et comme je veux l’être, alors je le suis. »
Mais – il va de soi que la répétition « je le suis » n’est pas moins une pure répétition, qu’une reprise : « Je le suis, je le suis, je le sais. Je le suis, ou du moins veux-je l’être », mais suis-je sûr d’y parvenir ? En cette reprise atténuante, en cette espèce de litote, d’euphémisme, n’entendez-vous pas : « Ô plût au Ciel que je pusse l’être, Oh ! si seulement je l’étais. Oh ! là où je suis maître incontesté de l’univers, en ce point je dois advenir comme sujet, ce qui est une tâche plus considérable que la conquête de l’Empire romain ! »
Rappelez-vous la conclusion de la 31ème leçon de Freud, celle où apparaît sa célèbre formule : « Wo Es war, soll Ich Werden. » : « Il s’agit d’un travail de civilisation, un peu comme l’assèchement du Zuyderzee. »2
L’acte
L’avènement du sujet se marque par un acte, non un geste, ni une action quelconque, mais un acte, au sens analytique. Dans le cas d’Auguste, il s’agit évidemment de sa clémence. Je reprends ici une note pertinente de Georges Forestier : « Les arguties régulièrement agitées par les critiques qui se lancent des scènes à la tête pour expliquer à quel moment Auguste décide de pardonner (fin de l’acte IV, début de l’acte V, etc.) sont ainsi parfaitement vaines. Tout le texte est construit de telle sorte que, de degré en degré, Auguste soit acculé à punir – et c’est pourquoi on le voit récuser à l’acte IV le conseil de Livie l’invitant à la clémence –, d’où sort in extremis, son geste proprement royal mais extraordinaire aux yeux des hommes et proprement invraisemblable. »3 Au théâtre, on peut être plus radical. Il est tout à fait juste que nous n’assistons pas au moment où Auguste décide. Ou plutôt : oui, et non.
Nous n’y assistons exactement qu’au moment où il le dit, car : « Je suis maître de moi comme de l’univers » est une conclusion. C’est au moment même où, après la trahison de Cinna, il apprend, de la bouche de Livie, celle d’Emilie, et de la bouche même de Maxime, l’aveu de tous ses forfaits (car il a déjà dénoncé ses complices), qu’il se conclut exactement désormais aussi maître de lui qu’il l’est de l’univers. Or, il est maître de l’univers, donc il est maître de soi au moment où il le déclare, et c’est une énonciation performative : assez maître de lui pour user de clémence, alors que tout lui suggère, lui conseille, lui impose le contraire : punir les coupables, qui sont au moins trois et bien davantage.
Mais aussi, il s’agit d’un acte, au sens analytique, dont la structure est telle que le moment de l’acte est irreprésentable, hors du temps. Comme ce passage à la limite (je tire cela de Lacan aussi) qui, dans l’hyperbole équilatère (celle dont les asymptotes sont perpendiculaires), augmentant par degrés infinitésimaux la valeur de x sur l’axe des abscisses, fait « sauter » la valeur de l’ordonnée y de – l’infini à + l’infini :

Avant l’acte, ce n’est pas l’acte, après l’acte, il est irréversible. Rappelons-nous, chez l’autre des deux « Grands Normands » (c’est Chateaubriand qui appelle Corneille et Shakespeare les deux grands Normands !), Macbeth avant son premier crime : « Si c’en était fait quand c’est fait, alors ce serait bien, / On l’aurait vite fait » ou : « il serait bien que ce fût vite fait » (« If it were done when ‘tis done, then ‘twere well [ ] It were done quickly. ») (Acte I, scène 7). Telle est la dimension subjective de l’acte. Aussi bien rien du monde sensible, empirique, comme le dit justement Forestier, ne doit-il indiquer l’instant de l’acte, ou ce « moment de conclure ». Mais c’est le je qui se rend maître du moi, ou du moins, la personne « ténue » qui curieusement répond de la personne « étoffée » (pour reprendre l’expression des grammairiens Damourette et Pichon), cette maîtrise étant en quelque sorte le déguisement visible de l’instance subjective, « ponctuelle et évanouissante ». On dit aussi : je atone, moi emphatique.
« Sans doute le vrai je n’est pas moi. Mais ce n’est pas assez, car on peut toujours se mettre à croire que le moi n’est qu’une erreur du je, un point de vue partiel, dont une simple prise de conscience suffirait à élargir la perspective, assez pour que la réalité qu’il s’agit d’atteindre dans l’expérience analytique se découvre. L’important est la réciproque, qui doit toujours nous être présente à l’esprit – le moi n’est pas le je, n’est pas une erreur, au sens où la doctrine classique en fait une vérité partielle. Il est autre chose – un objet particulier à l’intérieur de l’expérience du sujet. Littéralement, le moi est un objet – un objet qui remplit une certaine fonction que nous appelons ici fonction imaginaire. »4
Le moi, vous savez qu’il devient justement objet de réflexion récurrent dans ce XVIIè siècle jusque dans ses Pensées où Pascal le répute haïssable. Il est vrai qu’en français, à la différence de l’allemand, on ne dit pas le je, mais le moi, et qu’il faut peut-être attendre la formule de Rimbaud, « je est un autre » pour le voir commander la troisième personne. Mais que cela ne nous interdise pas de les distinguer, au sens où Lacan avance que le je et le moi se répondent, se recouvrent, s’excluent dans chaque sujet particulier. Or, Corneille nous montre ses personnages aux prises incessantes avec cette dialectique et ses opérations.
Car lorsqu’il s’agit du moi comme objet, il n’y va pas de main morte. Rappelez-vous la réponse sublime, mais arrogante, pleine de suffisance, de Médée, reproduite d’Euripide et de Sénèque :
Nérine : Dans un si grand revers que vous reste-t-il ?
Médée : Moi.
Moi, dis-je, et c’est assez.
Nérine : Quoi ? vous seule, Madame !
Médée : Oui, tu vois en moi seule, et le fer, et la flamme,
Et la terre, et la mer, et l’Enfer, et les Cieux,
Et le sceptre des Rois, et le foudre des Dieux. »
[P. Corneille, Médée, I, 4]
Délire de la présomption, à coup sûr, surtout si vous vous dites que ni le grec d’Euripide (Medean), ni le latin de Sénèque (« Medea superest »), à la question : « Que vous reste-t-il ? », ne leur permettent de répondre autre chose que : « Médée ». Aussi est-ce à la fois le génie de la langue française, le génie propre de Corneille, et le développement de l’analyse du moi commencée avec Montaigne qui commandent à Corneille de faire répondre à Médée, non par son nom propre : « Il me reste Médée » (C’eût été une réponse gaullienne !), mais par son moi.
Un autre personnage, inaugural des héros cornéliens, raisonne aussi, dans ces termes, ou du moins le croit-il. C’est, vous le devinez, l’Alidor de La Place royale, dont le sublime discours final nous indique qu’il sera désormais maître de lui comme de l’univers, l’univers étant alors toutes les femmes – sauf une, Angélique, au couvent !
Mais telle n’est pas la réponse d’Auguste à la situation : Médée, armée de ses sortilèges, sait qu’elle pourra compter sur les Enfers et sur les Cieux. Auguste doit compter sur lui seul, d’une solitude bien plus risquée, car il n’est pas sûr de réussir. Cinna, Emilie, Maxime, s’ils n’étaient pas emportés dans cette vague de clémence, jureraient peut-être de se venger à la prochaine occasion ; mais la clémence est la vertu dont les tyrans sont incapables, la vertu suprême des rois bons. Ce que dit Livie :
… « Et qu’enfin la clémence est la plus belle marque
Qui fasse à l’Univers connaître un vrai monarque. » [Cinna, Acte IV, scène 3]
« En somme, ce n’est pas le déroulement de la pièce qui provoque l’acte héroïque d’Auguste, dit G. Forestier. C’est dans la mesure où il a historiquement accompli cet acte qu’il a été introduit dans la pièce, et c’est à partir de cet acte que toute la pièce a été construite à rebours. Aussi est-il vain de se demander si Auguste pardonne par générosité, par calcul politique, ou par inspiration céleste. »
Autrement dit, dans l’ordre des raisons royales, Auguste agit en roi légitime. « De ce point de vue Auguste se contente de remplir pleinement son statut de roi. »
Mais en même temps, ce qui intéresse le théâtre, et la représentation, c’est d’assister pour finir à cette espèce de conversion que rien ne laisse prévoir, et qui donne à la vertu objective sa dimensions subjective.
Alors, « Je le suis, je veux l’être », modestie suprême de le personne ténue (je le suis, j’essaie du moins de l’être) se fait-elle entendre comme le triomphe de la volonté, la volonté de jouissance qui aliène aussi les autres à elle-même dans l’expérience sadienne.5
Car outre la paranoïa dont on pourrait penser qu’elle caractérise certains des personnages de Corneille lorsqu’ils entrent dans une fureur destructrice (Médée, Camille dans Horace, Cléopâtre dans Rodogune, qui est « très méchante »), on pourrait aussi parfois évoquer leur dimension perverse. Je ne fais pas aujourd’hui de clinique cornélienne, mais on pourrait la faire, en ajoutant évidemment à chaque fois que ses personnages (pas plus que Hamlet selon Lacan) ne sont pas des cas cliniques. Car, à l’inverse d’un maniement possiblement sadique exercé sur ceux à qui sa jouissance est de pardonner, une interprétation en termes masochistes des agissements d’Auguste pourrait s’appuyer sur l’autorité de Racine. Louis Racine raconte à propos de son père : « Quelque crainte qu’il eût de parler de vers à mon frère [Jean-Baptiste], quand il le vit en âge de pouvoir discerner le bon du mauvais, il lui fit apprendre par cœur des endroits de Cinna, et lorsqu’il lui entendit réciter ce beau vers :
" Et monté sur le faîte, il aspire à descendre ",
Remarquez bien cette expression, lui disait-il avec enthousiasme. On dit aspirer à monter ; mais il faut connaître le cœur humain aussi bien que Corneille l’a connu, pour avoir su dire de l’ambitieux, qu’il aspire à descendre. » On ne croira point qu’il ait affecté la modestie ainsi en particulier à son fils : il lui disait ce qu’il pensait. » [Mémoires contenant quelques particularités sur la vie et les ouvrages de Jean Racine].
« Aspirer à descendre »! Belle définition du masochisme. Belle définition du masochisme racinien lui-même !
L’univers
Je voudrais ajouter quelque chose sur l’univers. C’est assurément un fantasme. Non pas parce que, comme tout empereur romain, Auguste ignore l’Amérique et méconnaît l’Inde et la Chine (pour un ancien, Alexandre est allé le plus loin possible vers l’Orient, jusqu’à l’Indus, et les Colonnes d’Hercule marquent la limite occidentale du monde), et appelle ainsi univers le seul monde qui soit en son pouvoir. Non, Auguste peut déclarer sans outrecuidance au début de l’acte II :
« Cet empire absolu sur la Terre et sur l’Onde,
Ce pouvoir souverain que j’ai sur tout le Monde,
Cette grandeur sans borne, et cet illustre rang, etc. » [Acte II, scène 1]
On aurait beau jeu de repérer dans ces expressions dont les empereurs cornéliens et raciniens usent et abusent, là encore, le délire de la présomption. Indépendamment du fait qu’être empereur romain, c’était tout de même avoir l’un des plus grands pouvoirs qu’il ait été donné à un homme d’exercer sur la terre (il y aura encore le Saint-Empire romain germanique, et celui du Président des Etats-Unis, tout de même aujourd’hui bien plus controversé que les précédents !) – en quoi ce n’est nullement un fantasme – il me semble que Corneille, et Racine à sa suite, et sans doute les Empereurs des tragédies classiques en général, transforment cela en le fantasme qu’un sujet articule à la cause de son désir. Le fantasme, dans la psychanalyse, c’est une organisation de la réalité qui touche à un réel, ce n’est pas une fantasmagorie, ni une illusion. Il s’agit seulement de savoir quel réel. En face du sujet cornélien (mais aussi racinien), dans la mesure où c’est un Prince ou une Princesse (un Roi, un Empereur, etc.) il n’y a pas la société, ou l’Etat, il y a le monde entier, appelé Univers, et hors l’Univers, il n’y a rien (ou, de temps en temps, il y a le Ciel, un peu moins les Dieux, assez peu le Destin).
Mais il y a aussi l’autre aimé ou haï. Il y a donc la femme aimée pour un homme, l’homme aimé pour une femme. Et toute la tragédie classique parcourt l’ensemble des situations qui font qu’une femme pour un homme, un homme pour une femme, vont s’équivaloir à l’univers, se fracasser devant lui, ou l’emporter sur lui.
Car je ne cesse de répéter après Marc Fumaroli : « Ce théâtre est moins une dramaturgie du héros, comme on s’obstine à le voir avec une conscience vraiment psittaciste, qu’une dramaturgie du couple. […] Du Cid à Suréna, la quête du lieu où cesse l’exil, le martyre dont s’accompagne inexorablement l’action politique, la quête de l’heureuse unité avec soi-même passe par la dualité du couple, et aboutit en elle. [Héros et orateurs]
Exemples de cette concurrence classique de l’être aimé et de l’univers :
Oui, Reine, si quelqu’un dans ce vaste Univers
Pouvait porter plus haut la gloire de vos fers ;
S’il était quelque Trône où vous puissiez paraître
Plus dignement assise en captivant son maître ;
J’irais, j’irais à lui, moins pour le lui ravir
Que pour lui disputer le Droit de vous servir, etc. » [Acte IV, scène 3]
Et dans la Bérénice de Racine :
Titus : « Et que tout l’Univers reconnaisse sans peine
Les pleurs d’un Empereur et le pleurs d’une reine. » […]
Bérénice : « Je pouvais de ma mort accuser votre Père,
Le Peuple, le Sénat, tout l’Empire romain,
Tout l’Univers, plutôt qu’une si chère main. » [Acte IV, scène 5]
L’univers n’existe pas. Il n’est que le Grand Autre du sujet.
J’ai donc voulu prendre le cas d’Auguste, tout pur, mais à condition de ne pas oublier qu’il n’est pas le « premier acteur » de la pièce puisque c’est Cinna qui lui donne son titre et qui, justement, est amoureux.
Mais il est intéressant de noter que la célèbre intervention de Livie, sa femme (avec qui, par conséquent, sa relation n’est pas amoureuse, mais conjugale) ou plutôt ses deux interventions, encadrent bien Auguste comme sujet. Car la première est inutile, et la seconde est prophétique : la première ne suffit pas à « décider Auguste », et la seconde, qui est introduite par le terme déjà désuet et mystique « Oyez », vient clore, confirmer, couronner l’acte unique exécuté par Auguste pour sortir d’un coup de tous les choix forcés dans lesquels lui-même, Cinna, Emilie, Maxime, se sont embarrassés.
« Ce n’est pas tout, Seigneur, une céleste flamme
D’un rayon Prophétique illumine mon âme ;
Oyez ce que les Dieux vous font savoir par moi,
De votre heureux Destin c’est l’immuable loi. […]
Rome avec une joie, et sensible et profonde,
Se démet en vos mains de l’Empire du Monde »…
Mais ce n’est pas ce miracle qui a déterminé Auguste, c’est parce qu’il s’est subjectivement déterminé pour la clémence, que le Ciel répond à son acte par cette prophétie dont Livie se fait le truchement.
Reste à vérifier ce que j’ai avancé d’Auguste sur tous les personnages de Corneille qui agissent en sujets. Je vous laisse ce soin. Un seul exemple suffit à chaque fois.
J’ai envie de terminer par une formule de Kierkegaard que j’appliquerai – j’en prends moi aussi le risque – à tous ces personnages :
« Devenir subjectif. »
François Regnault
1. Doubrovsky S., Corneille et la dialectique du héros, (1964), Cinna et la conquête du pouvoir, tel Gallimard, p. 212-213.
2. Freud S., Nouvelles conférences d’introduction à la psychanalyse, (1932), 31ème leçon, Paris, Gallimard, folio essais, 1984, p. 110.
3. Forestier G., Essai de génétique théâtrale / Corneille à l’œuvre. Klincksieck/esthétique, 1996, p. 213, note 22.
4. Lacan J., Le Séminaire, livre II, Le moi dans la théorie de Freud et dans la technique de la psychanalyse, Paris,Le Seuil, 1978, p. 60.
5. Cf. Lacan J., Kant avec Sade, Écrits, Paris, Le Seuil, 1966.








