Cause freudienne

Le style interprétatif de Gennie

Eric Laurent

La Cause freudienne n° 67 :: Tout le monde délire :: octobre 2007

 

La LEL 39 et la Cause freudienne vous proposent ce mois-ci de découvrir un extrait du texte d'Eric Laurent, en hommage à Gennie Lemoine, à paraître dans le numéro 67 de la revue : "Le style interprétatif de Gennie

J’ai rencontré Gennie Lemoine, avec Paul Lemoine, dès mes premiers pas dans l’École Freudienne de Paris, au local flambant neuf du 69 rue Claude Bernard. Leur accueil fût chaleureux et ils me proposèrent vite de me joindre à leurs groupes de travail qui se réunissaient dans le Marais. Les circonstances n’ont pas favorisé ces projets et c’est surtout dans l’École de la Cause freudienne et en Italie que nous nous sommes retrouvés à travailler ensemble, au long de soirées, colloques, congrès. Ce travail avait aussi ses aspects institutionnels, depuis le Conseil de l’ECF qui se réunissait rue des Lions Saint-Paul, jusqu’à la construction de l’École en Italie.

Il était impossible de ne pas être sensible à la présence de Gennie, ses réparties, sa façon de faire mouche, de chercher à toucher son interlocuteur, même le provoquer s’il le faut. Elle faisait ce qu’il fallait pour obtenir une réponse et entrer dans une véritable interlocution. C’est cette particulière disposition qu’elle savait mettre en œuvre pour définir sa position d’analyste. Les comptes rendus de cas qu’elle a publiés témoignent bien de sa façon de couper dans les propos convenus de chacun, quelque apparence de drame qu’ils puissent avoir, pour toucher vraiment au but. Elle ne se payait pas de mots et de fausse monnaie et savait traverser les apparences. C’est pourquoi je m’attacherai à quelques-uns de ces comptes-rendus pour vous faire partager son goût et son éthique de la rencontre vivante.

Dans un premier temps, à travers deux de ces cas, je soulignerai combien elle savait attendre dans l’analyse ce moment paradoxal où apparemment tout va mal, bien qu’il soit le symptôme d’une traversée en cours. Dans une seconde partie, nous verrons comment elle interrogeait les surprises et les rencontres qu’offre la pratique clinique. Dans une troisième partie, nous montrerons sa façon d’affronter la dimension mortifère des sujets, spécialement féminins, dont elle avait isolé une dimension particulière. Elle savait aider à traverser des moments très sombres sans jamais se complaire dans une empathie pernicieuse, les arrangements n’étant pas son fort.

Le moment de chute subjective et la présence de l’analyste

Elle aimait épingler ses analysants d’un nom de héros des lettres et de la scène pour installer tout de suite une dimension romanesque dans le compte-rendu de cas. « Appelons-là Aïda, car elle se vit comme un personnage du répertoire classique de nos scènes lyriques. Comme Aïda, elle est étrangère là où elle vit. Elle a eu un ancêtre chinois, grand personnage politique forcé à l’exil, riche et prodigue […] Au-delà de l’ancêtre, l’histoire familiale n’a pas encore commencé : d’où la dimension mythique qu’ont pris aussitôt l’ancêtre et sa descendance ainsi que l’histoire de la famille. Quant à elle, elle ne rencontre que des historiens. Est-ce un hasard ? Elle a pour compagnon un historien ; cette année il est mort, alors que son propre père venait de mourir. Elle a immédiatement rencontré un autre historien : “je revis”, dit-elle. Ça n’a pas duré. »1. Les romans de Gennie sont en effet réalistes et la rencontre avec le pire se produit vite. Voyez à quelle vitesse cela s’effectue.

« La conjonction de cette mort, de celle de son père – aussi difficile à vivre que l’historien tant qu’il était en vie – et du travail analytique firent que tout d’un coup la communauté enchantée s’effondra. On eût dit que le réel s’y était engouffré. Elle en fit la dramatique découverte dans la foulée. Il n’y avait donc plus rien ; que la mort. Elle en fit grief à l’analyste qui de ce fait redevint un être vivant. Le transfert en fut heureusement affecté. Elle put enfin faire, en analyse, la rencontre de l’autre, dans le réel. »2

Tout est là, dans le style interprétatif de Gennie : la rencontre avec le pire est aussi le levier par où l’expérience se soulève.

Voyons pour un autre cas la description de ce moment.

« J’ai appelé mon analysante “Wonder-girl” et elle est vraiment étonnante : belle, riche, élégante, intelligente, elle a tous les dons et la tenue morale nécessaire à l’administration de tous ces dons. Pourquoi vient-elle en analyse ? Parce que la merveilleuse vie familiale qu’elle s’est aménagée “l’étouffe”, “l’ennuie”. “Elle n’en peut plus, elle rompt”. La raison de l’éclatante réussite que son personnage représente se déclare aussitôt : sa mère l’a voulue parfaite, pour compenser la grave injure qu’elle a subie, elle, la mère, en la faisant naître fille naturelle. Cette mère de dix-huit ans, folle de son corps, s’est laissé engrosser par un garçon de vingt ans, bien trop immature et qui a fui. Elle voulait que l’enfant fût parfaite, et parfaite elle fut. Elle est même allée plus loin que le vouloir maternel, puisqu’elle a décidé qu’elle serait à elle-même son propre engendreur : fille de soi-même, qu’elle serait son propre père, puisque personne ne répondait de cette place. Pendant quarante ans, elle a porté ce projet de vie sans faiblir jusqu’à la réalisation parfaite de ce qu’elle considérait être le bonheur. Arrivé à ce point de parfaite réalisation, ce projet se vida d’un coup. »3

Dans ce cas comme dans le précédent, il y a la même brutale coupure dans la description et mise en valeur du moment de la rupture. Mais surtout Gennie donne forme dans ce moment à une problématique précisément articulée. Elle se fixe à elle-même le défi qu’elle relève.

« Si la filiation fait de la continuité un postulat, la grande question posée par cette cure se réduit nécessairement à une seule : comment “Wonder-girl” aménagera-t-elle une aussi radicale coupure d’avec la mère venue aggraver l’absence d’un père. Le premier symptôme qui témoigne du dysfonctionnement, c’est la propre discontinuité – disons – intérieure de l’analysante. “Wonder-girl“ vit d’actions immédiates et de jouissances successives. Son projet volontariste de vie familiale sans failles a tenu lieu jusqu’ici de mémoire. »4 L’effondrement s’est produit à l’issue d’un abandon amoureux. « Elle se laisse alors envahir par le néant de l’absence, cette absence qu’elle ne savait pas avoir depuis toujours connue ; elle a découvert en même temps la présence et l’absence. » « Elle perd son brillant ; son entourage s’inquiète ; elle traverse une difficile période d’inconsistance. La cure est alors devenue le lieu même de l’opération de Nom-du-Père. C’est un grand pas, permettant à l’analyste de jouer ce tiers qui modère l’abrupt de l’alternance et desserre les tenailles de la relation duelle. C’était donc dans ce cas possible ; l’analysante n’était donc pas psychotique… »5

La vérification ne renvoie pas à un savoir déjà là, elle s’effectue après coup comme un résultat de l’acte psychanalytique, source de savoir. C’est là son style. C’est à partir des difficultés de la pratique elle-même et des issues qu’elle trouve, qu’un savoir est produit après coup, Gennie cherchant à obtenir une certitude de l’acte.

Les rencontres de la clinique et l’acte psychanalytique

Gennie n’aimait pas ranger les sujets qui venaient la trouver sous des rubriques diagnostiques tranquilles. Comme Charles Péguy, elle n’aimait pas ceux qui veulent tout ranger dans des tiroirs et des armoires jusqu’à y vouloir y ranger Dieu. L’incroyance de Gennie à l’égard des classifications lui permit d’accompagner le travail des sections cliniques cherchant à dégager les conséquences de la tension entre ces deux pôles que Jacques-Alain Miller a nommé la première et la seconde clinique de Lacan. J’en prends exemple dans un travail précis qui témoigne de sa souplesse dans l’abord d’un cas et sa reprise près de quinze ans après. On y voit la reformulation d’une difficulté clinique sous la rubrique de la « généralisation » de la psychose dans l’enseignement de Lacan. (…)

Eric Laurent

La suite dans le numéro 67 de la Cause freudienne !

1. Lemoine-Luccioni E., L’entrée dans le temps, Essais psychanalytiques, Lausanne, Payot, 2001, p. 24.

2. Ibid. p. 25.

3. Ibid. p. 83-84.

4. Ibid. p. 84.

5. Ibid. p. 85-86.