Extrait de l'article publié dans la Cause freudienne n° 62 sous le titre «Pièces détachées».
Extrait de l'Orientation lacanienne III 7, Pièces détachées, Le Sinthome 3. Texte choisi et établi par Catherine Bonningue
Artifices de l’inconscient
Lacan en a sa claque de l’inconscient freudien au fur et à mesure où il s’avance dans son enseignement. Dans L’envers de la psychanalyse, il en a fait le tour, il l’a pris par-dessus, par-dessous, à l’endroit et à l’envers. L’envers de la psychanalyse, c’est l’inconscient freudien. L’envers du discours psychanalytique, c’est le discours du maître, et le discours du maître, c’est la structure de l’inconscient.
L’inconscient freudien se lit, s’interprète — comme nous disons. Lacan l’a traduit d’une façon qui a surpris et qui est aujourd’hui classée : « l’inconscient est structuré comme un langage ». Ce dit-là embarrassera Lacan, qui expliquera ce que ça veut vraiment dire et qu’on n’a pas compris. Dans « Radiophonie » par exemple : c’est un langage, il ne s’ordonne en discours que dans l’analyse.1 Ce n’est pas faux étant donné le sens qu’il donne là au mot discours, c’est-à -dire un sens qui vient de sa petite matrice de quatre. Mais en même temps qu’il traduit l’inconscient freudien en tant que structuré comme un langage, il dit aussi qu’il est « le discours de l’autre », dans le sens où discours veut dire communication.
Lacan a articulé le signifiant dans cette structure de langage, signifiant avec son effet de signifié, destiné à être lu. Ce pourquoi, dans sa postface au Séminaire XI, il a pu dire en passant : « L’inconscient est ce qui se lit avant tout. »2 Il s’était là aperçu de ce que comportait cette structure de langage : cela n’utilise pas l’autre mode de l’écrit. Le signifiant est fait pour signifier, et il peut signifier à peu près n’importe quoi, il suffit d’y mettre le temps. Lacan l’avait évoqué depuis très longtemps, se flattant de sa capacité à donner n’importe quel sens à n’importe quel mot, à condition de parler suffisamment longtemps. C’est une propriété du signifiant dans ses rapports avec le signifié. C’est le côté insaisissable coureur qu’a le signifiant : pas marié avec le signifié. C’est d’ailleurs ce à quoi l’on assiste dans une analyse et aussi bien ce qu’on repère, dans cet ordre, du symptôme : sa multivocité. C’est bien pourquoi il suffit de le prendre sous cet angle pour saisir en quoi le signifiant est un semblant, pourquoi l’inconscient a ses artifices.
Que l’inconscient puisse mentir pour lui faire plaisir, c’est ce qui avait, Ă un moment, interloquĂ© Freud. Lacan a plusieurs fois, dans son SĂ©minaire, ponctuĂ© ce moment oĂą Freud s’aperçoit, avec le cas de la jeune homosexuelle, qu’à la diffĂ©rence du Dieu d’Einstein, l’inconscient ne joue pas toujours franc jeu. La vĂ©ritĂ© est qu’il ne joue jamais franc jeu. Freud Ă©tait tout de mĂŞme persuadĂ© d’avoir, dans l’inconscient, l’équivalent du mouvement astronomique. Ce qui donne une idĂ©e du type de rĂ©el auquel il pensait avoir affaire dans l’inconscient. Il a bien dĂ» se rendre compte — il l’a formulĂ© pour nous d’une façon inoubliable — que l’inconscient met tout son art Ă se contredire. Il se contredit et, en plus, fait comme si de rien n’était. Freud livre l’évidence Ă laquelle il a dĂ» se rendre. L’inconscient argumente : premièrement, parce que…, deuxièmement, parce que…, troisièmement, parce que… Il argumente, c’est-Ă -dire il ment. L’inconscient en cela est rhĂ©teur, bien plus qu’il n’est logicien.
Jacques-Alain Miller









