Lettre mensuelle

En défense des CPCT

Esthela Solano-Suarez

 

En août dernier, s’est tenu au Brésil « El Encuentro americano », équivalent sud-américain de PIPOL. Judith Miller y était présente, et a répondu à quelques questions. L’entretien est paru dans le grand journal de Rio, « Globo » inspirant à un praticien carioca un texte peu amène, visant l’Ecole de la Cause freudienne, le CPCT, et Judith Miller, qui serait la nouvelle Anna Freud. Ce texte, refusé par le journal, circule sur Internet au Brésil. Esthela Solano a rédigé une réponse qui circule par le même moyen, et que nous reprenons ici en français.

 Attention ! Danger ! Prenez garde ! Attrapez-les, dénoncez-les, montrez-les, jugez-les. A l’échafaud ! Enchaînez-le ! Attachez-les aux grilles !  Ne confessent-ils pas leurs affreuses pratiques ?  Au bûcher !

Ainsi criait et vociférait à travers les rues la belle âme.  Si belle qu’elle se réjouissait et se convulsionnait, écumante, crachant sa haine, projetant des pierres  sous ses pieds, s’étourdissant dans une sorte d’infinie complaisance sans savoir ce qu’elle disait. Non, elle ne se rendait pas compte de ce qu’elle disait, ou de ce qui s’entendait dans ce qu’elle disait.
Que disait-elle ? Qu’il y avait des imposteurs, des iconoclastes, qui démolissaient les Noms-du-Père. Brisant les colonnes du temple, s’attaquant au tabernacle, dévastant la tradition.
Mais, qui sont-ils ? Qu’ont-ils fait ? Que se passe-t-il ? Ont-ils abandonné les rites ? N’adorent–t-ils plus les mythes ? Expulsez-les, enfermez-les, bâillonnez-les !
Quelle désolante confusion ! Donnons-leur la parole et considérons leurs accusations une par une ; qu’ils en rendent raison.
- Approchez, approchez. On vous écoute. Soyez bref. Nous n’avons pas beaucoup de patience ni non plus l’envie de vous écouter.
- Qui sommes-nous ? Des psychanalystes, membres de l’ECF, disciples de Freud et de Lacan. Durant plusieurs années, nous sommes restés enfermés dans nos cabinets, recevant ceux qui demandaient une analyse ; nous avons assuré, et assurons toujours, des activités et des enseignements au sein de l’Ecole et en dehors d’elle.
Animés par la Cause Freudienne, nous savons que la psychanalyse est une pratique et que celle-ci se soutient du désir de l’analyste. Sans le désir de l’analyste, il n’y a pas de pratique analytique. Nous savons que pour occuper la place de l’analyste, une analyse personnelle est nécessaire. Une analyse « proprement dite », comme disait Lacan, est une expérience menée au long de plusieurs années. A l’issue de cette expérience, l’analysé, s’il tel est son désir, peut occuper la place de l’analyste qui se trouve être, pour l’analysant, la place de l’objet cause du désir. Ceci ne s’apprend pas sur les bancs de l’Université. Nul diplôme ne peut garantir la position de l’analyste comme telle. Cette expérience de l’analyse d’où résulte la production d’un désir inédit, c’est ce que Lacan nomme «  psychanalyse pure ».
Est-ce une expérience uniquement destinée aux riches ? « Vous me donnerez ce que vous voulez » répondit Lacan à ma demande, rendant ainsi possible le commencement de mon analyse. Car il s’agit d’une expérience où s’avancent seulement ceux qui acceptent d’en payer le prix. C’est un vouloir, tout simplement. Vouloir aller jusqu’au bout d’un parcours et en assumer les conséquences.
Ceci n’est pas pour tous ; nul ne les y oblige et seule une exigence éthique pousse ceux qui s’y engagent. Alors, s’ils le désirent, une fois ce parcours abouti et conclu, satisfaits du résultat obtenu, ils peuvent vouloir en témoigner à l’Ecole. Ceci s’appelle « la passe », épreuve qui permet de cerner ou pas, dans chaque cas, s’il y a de l’analyste comme produit de cette analyse ; cerner aussi la logique de la cure dans laquelle se démontre la réduction du mensonge, la réduction du sens à son noyau : l’os du symptôme. Ainsi est mis en évidence ce qu’il y a de plus singulier en chaque sujet, c’est-à-dire le nœud du symptôme qui noue le registre du réel, le registre du symbolique et le registre de l’imaginaire. Son sens joui (jouis-sens), son pathos, se dégagent. Le symptôme apparaît alors comme la solution du sujet. Il est, comme tel, incurable. Et ceci ouvre à la possibilité d’un autre régime de satisfaction, celui d’un « savoir y faire » avec le symptôme.
Mais la psychanalyse ne se réduit pas à sa forme «  pure ». Il y aussi la psychanalyse que Lacan a nommée «  appliquée », appliquée à la thérapeutique. Car nous savons que la psychanalyse est efficace, qu’elle produit des effets thérapeutiques. Elle ne guérit pas le symptôme, mais elle permet un traitement de la jouissance du symptôme susceptible de transformer l’économie de jouissance du sujet.
Durant le XXe siècle, nous sommes restés enfermés, comme je le disais, dans nos Ecoles, dans nos institutions, dans nos cabinets. Bien sur, nous rendions compte de notre pratique au sein de notre communauté de travail mais n’avions pas suffisamment pris en compte les mutations de l’époque. Brusquement, le monde s’est mis à vociférer. Partout la nouvelle s’est répandue : Freud était un escroc, une canaille, un menteur. Des écrits ont diffusé que les héritiers de Freud étaient des imposteurs face à la science. Et que dire des lacaniens ! Dans l’imaginaire de nos détracteurs, nos Ecoles n’étaient rien de moins que des sectes. Il fallait nous sortir de nos terriers, exiger de nous des diplômes universitaires. Il fallait sauver la population des dégâts provoqués par la psychanalyse, proscrire la pratique analytique des institutions publiques, ventiler les hôpitaux afin que puisse seulement souffler le vent des TCC, unique thérapie d’inspiration scientifique, rédemptrice d’une humanité égarée dans les labyrinthes de l’inconscient. Le programme ? Très simple et rapide : réduire tout sujet souffrant au statut d’un rat de laboratoire scientifiquement répertorié et dressé.
A cet instant, nous nous sommes réveillés. Nous aurions pu choisir de rester enfermés, loin de l’agitation du monde et continuer à nous conforter de notre vérité. Ne pas bouger et nous maintenir dans le régime du principe de plaisir, dans l’espoir de temps meilleurs, accrochés à nos convictions ainsi qu’à une pratique pétrifiée. Mais non, nous avons pris au sérieux l’annonce de Lacan : la psychanalyse peut rendre les armes et abdiquer face au malaise dans la civilisation. Sans hésiter ni réfléchir, comme les prisonniers de l’apologue de Lacan, nous devions conclure et trouver la sortie. L’un de nous a proposé une solution - une invention. Celui-là a un nom, Francisco-Hugo Freda. Un Argentin à Paris. Parce que l’homme, psychanalyste, a une veine artistique, il a pu énoncer une proposition : le CPCT, Centre Psychanalytique de Consultations et Traitement.
En quoi consiste cette invention ? Il s’agit d’un centre de soins, situé dans un quartier de Paris où l’on propose à qui le veut de rencontrer un psychanalyste pour parler de son embrouille, de son angoisse, de sa douleur, de son malaise, de son impasse.
La consultation a comme fonction de cerner chaque demande, de parcourir les arêtes de la plainte, d’en isoler un symptôme et de mesurer si celui-ci peut être traité dans le cadre que nous offrons. Oui, traité. Que veut dire traiter le symptôme ? Cela veut dire savoir avant tout que le symptôme est une solution ou encore, qu’il n’y a pas de solution possible si l’on ne prend pas en compte le fait que le symptôme a une fonction. Traiter le symptôme veut dire aussi que les symptômes ne sont pas tous déchiffrables. Lacan nous l’a appris dans son dernier enseignement, et tout spécialement à partir de sa lecture de Joyce. Avant lui, tout d’abord, Freud avait démontré que les symptômes peuvent être déchiffrés. Dans ce travail de déchiffrage, leur valeur de message est mise en évidence ainsi que leur sens. Mais – et Freud le formulera plus tard -  le symptôme satisfait aussi la jouissance de la pulsion. Avec Lacan, nous avons appris qu’il existe des symptômes qui n’ont pour le sujet qu’une valeur d’usage, sur le versant de la jouissance, et ne se prêtent pas à la lecture, au déchiffrage signifiant. Ils  sont pure lettre qui chiffre la jouissance. Car, pour que le symptôme puisse être déchiffré, il doit être redoublé par le registre du symbolique. Or, la subjectivité contemporaine nous confronte de plus en plus souvent à des sujets qui souffrent, mais dont le symptôme ne se prête pas au travail de déchiffrement. Cela nous met au pied du mur du symptôme comme réel, disjoint du registre transférentiel, c’est-à-dire disjoint de toute supposition qui fasse exister le sujet supposé savoir.  Nous sommes dès lors face au versant du sinthome et non pas du symptôme. A partir de Joyce le sinthome, Lacan nous laisse un héritage précieux, celui d’une pratique analytique qui va au-delà de l’inconscient, Une pratique qui se centre sur l’inconscient comme réel et non sur l’inconscient transférentiel. 
A partir de là, deux alternatives se présentent à l’analyste : inviter le patient à parler en lui faisant l’offre de l’expérience sans fin de l’association libre qui soutient la pratique sur le versant du transfert, ou bien déranger l’homéostase du blabla afin d’extraire la jouissance en jeu. L’acte de l’analyste va contre le discours du maître où trouve son ordonnance l’inconscient. La pratique que nous propose Lacan dans son dernier enseignement, est une pratique de la coupure, du tressage, des nœuds. Il s’agit de dénouer des fils, de retourner des surfaces, de nouer des suppléances.
Cet artisanat de la pratique analytique ne fait pas des analystes les héritiers des mystères d’un savoir occulte réservé à quelques initiés. Tout au contraire. Il s’agit très humblement de servir à quelqu’un pour qu’il puisse avoir une idée de son embrouille, pour qu’il puisse tirer les fils de sa pelote et qu’il puisse savoir qu’il jouit de cela même dont il se plaint. Bref, qu’il participe activement à fabriquer son bienheureux malheur. Se faire responsable de sa jouissance, trouver d’autres modes de faire avec son symptôme, inventer de nouvelles solutions de satisfaction, sans sa composante sacrificielle, voilà  l’offre du CPCT.

Oui, en quatre mois, un tel événement peut se produire. Certains sujets trouvent une solution à leur embrouille bien avant les quatre mois; parfois trois ou quatre entretiens avec un analyste suffisent.  D’autres sont mordus par le désir d’aller plus loin et demandent une adresse afin de poursuivre le travail entamé au CPCT. Nul n’est abandonné à son sort.
Opérer de la sorte demande une solide formation. Car ce type de pratique suppose un usage prudent et pertinent des concepts fondamentaux de la psychanalyse. Les principes éthiques de la psychanalyse n’y sont pas transgressés : l’analyste n’occupe ni la position d’éducateur, ni la position de celui qui saurait la solution qui convient au sujet. Il se prête activement à être l’instrument d’une transformation, par le traitement du mode de jouir. Ce dernier ne passe pas toujours par la lecture des mensonges élucubrés par l’inconscient car, pour beaucoup de sujets contemporains, ce recours est forclos. Nous ne sommes pas des terminators du symptôme car nous savons que liquider le symptôme, c’est liquider le substrat  où prend consistance le nœud fondamental du sujet. Il s’agit, à l’inverse, pour chaque sujet, de trouver à savoir-y-faire avec le symptôme, ce qui exige une clinique sur mesure, souple et inventive. Pour accéder à cette perspective, il convient de se décaler des catégories structurales et de se laisser enseigner par la clinique des nœuds, celle du dernier enseignement de Lacan. Si vous désirez en savoir davantage, je vous invite à étudier avec sérieux les séminaires de Lacan, du Séminaire XX jusqu’au dernier, afin d’en tirer les conséquences.
Lacan a pu dire : « Faites comme moi, ne m’imitez pas ».Faisons comme lui, inventons, ne nous laissons pas étrangler par les concepts, sortons-les de la naphtaline, faisons-en usage et appliquons-les d’une manière nouvelle chaque jour, à chaque séance, pour chaque sujet.Les concepts ne sont pas des Commandements gravés dans le marbre, ce sont des instruments de travail qui nous servent de boussole afin de faire avec l’impossible. C’est certain, nous nous y prendrons toujours mal avec l’impossible, car devant le réel toujours nous échouons. Pourtant, l’analyste peut aider quelqu’un à faire autrement avec le réel, trouvant un mode qui soit plus gai, plus amusant, plus léger, moins douloureux.
Le psychanalyste du CPCT est un analyste qui est descendu dans la rue, avec une proposition. Il se fait responsable des effets du discours qu’il promeut. Il sait que le destin de la psychanalyse n’est pas assuré une fois pour toutes, qu’il dépend de l’action de chaque analyste.

Avant de terminer, je vous propose de lire et de tirer quelques conséquences de ce texte :
« Pour conclure, je tiens à examiner une situation qui appartient au domaine de l’avenir et que nombre d’entre vous considéreront comme fantaisiste mais qui mérite que nos esprits s’y préparent. Vous savez que le champ de notre action thérapeutique n’est pas très vaste. Nous ne sommes qu’une poignée d’analystes et chacun de nous, même en travaillant d’arrache-pied, ne peut, en une année, se consacrer qu’à un très petit nombre de malades. Par rapport à l’immense misère névrotique répandue sur la terre et qui, peut-être, pourrait ne pas exister – ce que nous arrivons à faire est à peu près négligeable. En outre, les nécessités de l’existence nous obligent à nous en tenir aux classes aisées […] Pour le moment, nous sommes obligés de ne rien faire pour une multitude de gens qui souffrent intensément de leurs névroses.
Admettons maintenant que, grâce à quelque organisation nouvelle, le nombre d’analystes s’accroisse à tel point que nous parvenions à traiter des foules de gens. On peut prévoir, d’autre part, qu’un jour la conscience sociale s’éveillera et rappellera à la collectivité que les pauvres ont les mêmes droits à un secours psychique qu’à l’aide chirurgicale qui lui est déjà assurée par la chirurgie salvatrice. La société reconnaîtra aussi que la santé publique n’est pas moins menacée par les névroses que par la tuberculose. Les maladies névrotiques ne doivent pas être abandonnées aux efforts impuissants de charitables particuliers. A ce moment-là on édifiera des établissements ayant à leur tête des médecins psychanalystes […] Ces traitements seront gratuits, peut-être faudra-t-il longtemps encore avant que l’Etat reconnaisse l’urgence de ces obligations […] mais il faudra bien qu’un jour ou l’autre la nécessité en soit reconnue. Nous nous verrons alors obligés d’adapter notre technique à ces conditions nouvelles ». 1
Aujourd’hui, que répondons-nous à Freud ? Que nous préférons rester dans les quartiers chics de Rio de Janeiro, analysant des cariocas bien élevés, qui parlent bien, qui se soumettent docilement durant des décennies au dispositif de l’association libre et qui ne peuvent pas vivre sans consulter leur analyste pour chaque décision à prendre ? Qui alimentent un transfert tellement puissant que, grâce à eux, il est certain que l’avenir proche ne menace pas notre petit confort ? Ou bien que nous acceptons le défi, et que nous allons aux Morros, à la favela, pour recevoir les enfants, les adolescents, nous faisant l’instrument pour qu’ils inventent une solution autre que celle qui les condamne à une vie de misère, de délinquance, d’exclusion, de précarité symbolique. Une rencontre, une seule suffit, pour changer la destinée d’une vie.
 
Ah, belle âme, nous te disions au début que tu ne savais pas ce que tu disais ! Maintenant, je te le dis, tes cris n’étaient pas une attaque. Ils témoignaient de ta défense, de ta défense face au réel. On ne peut pas soutenir longtemps le démenti. Il arrive un moment où le mensonge finit par dire la vérité.

Esthela Solano-Suarez

 (Traduit de l’espagnol par Marina Lusa et Laura Sokolowsky)

1 Sigmund Freud, « Les voies nouvelles de la thérapeutique » conférence prononcée au Vème congrès psychanalytique, à Budapest, septembre 1918, in La technique psychanalytique, Paris : PUF, 1981, pp.140-141.