Le 13 avril 1983, dans son cours Du symptôme au fantasme, de retour de Milan, Jacques-Alain Miller aborde pour la première fois, dans L’orientation lacanienne II, le thème des « effets thérapeutiques » de l’expérience analytique. Il vient en effet de participer à un colloque sur ce thème organisé par ses collègues italiens et en rend compte dans une
leçon qui prend place dans l’avant-dernière partie consacrée au « retour du fantasme sur le symptôme ».
L’année précédente, il avait introduit, sans développer, la formule lacanienne d’« identification au symptôme », l’opposant à la
« thérapie » du symptôme qui consisterait à « s’imaginer pouvoir s’en débarrasser ».
Un an plus tard, après son année de « scansions dans
l’enseignement de Lacan », il s’oriente de la grande ligne de partage entre fantasme et symptôme : au fantasme l’éthique, au symptôme la thérapeutique.
L’expérience analytique ne peut se situer qu’« au-delà du symptôme », « au-delà de la thérapeutique », qui est, en quelque sorte, « le fantasme ».
La leçon qui suit celle ici établie, J.-A. Miller donne les prémices de ce qu’il développera quelque dix ans plus tard à Rennes lors des Journées de l’ECF (Cf. La Cause freudienne n° 22) : il situe la distinction effet thérapeutique/éthique, ou symptôme/fantasme, sur le graphe du désir.
L’effet thérapeutique est écrit précisément en s (A), à l’étage inférieur du graphe ; il est « effet de suggestion, si l’on fait l’économie du circuit plus
large, l’étage supérieur, où l’opération analytique se développe ». Le thème du « maître », en référence au discours du maître, comme thérapeutique est aussi lancé — qui sera également repris en 1992 : « Le sujet capturé
par l’articulation signifiante S1-S2 est tranquille dans ses rapports avec petit a, il est déconnecté, soulagé ».
En janvier 2001, J.-A. Miller nous réveillera de notre torpeur en différenciant cette fois-ci la psychothérapie, la psychanalyse appliquée à la thérapeutique et la psychanalyse pure. Il tire alors les conséquences de
Télévision : « La psychothérapie spécule sur le sens, et c’est ce qui fait sa différence d’avec la psychanalyse ». On se reportera avec intérêt au texte
qui reprend ces leçons et aux références qu’il y fait à lui-même (La Cause freudienne n° 48).
Les temps ont bien changé. Nous faisons maintenant alliance avec
les psychothérapeutes pour mieux contrer des pratiques nouvelles (les thérapies cognitivo-comportementales, par exemple) qui n’ont rien à voir avec la psychanalyse. Mais relativisons. À l’heure où nous nous interrogeons et tentons de fonder dans la théorie psychanalytique des « effets thérapeutiques rapides », lisons, étudions, dans cette version établie inédite, cette leçon, pour nous rappeler et mieux situer la place du symptôme dans la psychanalyse.
Catherine Bonningue
Les effets thĂ©rapeutiques de l’expĂ©rience analytique
Je vais m’appliquer à ce qui était déjà annoncé dans le titre de ce cours, à savoir au retour du fantasme sur le symptôme.
Les nécessités de l’exposition et aussi celles de la recherche imposaient de commencer par accentuer la disjonction du symptôme et du fantasme comme deux dimensions cliniques et de faire valoir ce qui, dans leur fonctionnement et aussi dans leur valeur d’index dans le déroulement de la cure, les distingue. Nous n’avons pas négligé pour autant la connexion du symptôme et du fantasme, et même, dès le début, l’implication du fantasme dans le symptôme. Les textes de Freud que j’ai pris au départ nous y conduisaient tout droit. Mais cet accent mis sur le fantasme peut laisser croire à une négligence du symptôme. Il n’en est rien. C’est aussi bien la dernière que la première affaire du psychanalyste.
Cette supposée négligence du symptôme, si elle était véritable, justifierait — ce qu’il y a lieu de mettre à sa place — une revendication :l’analyste néglige le mieux-être du patient. Il faut avancer avec prudence sur la situation de ce mieux-être. Comment articulons-nous le mieux-être dans cette recherche de l’être du sujet ? — terme que Lacan n’a jamais renvoyé au magasin des accessoires et que nous n’avons pas hésité à souligner.
RELATIVITE
Le thème qui a été celui du colloque auquel j’ai participé pendant ces vacances se trouvait spécialement bienvenu : « Les effets thérapeutiques de l’expérience psychanalytique ». Je vais reprendre ce thème des effets thérapeutiques, qu’il faudrait réussir à mener jusqu’au point de l’implication du fantasme dans le symptôme — ce que je n’ai pu faire à Milan. L’extension de l’enseignement de Lacan a depuis longtemps touché l’Italie, sans pourtant permettre jusqu’à présent que cela prenne forme associative. Ce colloque était au moins un jalon dans ce qui se produira bien un jour.
Culture et thérapie
Il est d’abord utile de justifier le titre de ce colloque. Les Italiens, et spécialement les Milanais, ont eu une expérience fâcheuse, prolongée, qui n’est pas encore absolument éteinte, de l’inflation culturelle de la psychanalyse. Pour tout dire, c’est une ville qui a le malheur d’abriter le fameux Armando Verdiglione, qui a pris, paraît-il, pignon, non pas sur rue, mais sur la place du Dôme à Milan, avec une Fondation internationale des Cultures. Son activité semble avoir, dans des cercles qui se veulent scientifiques, beaucoup nui à la psychanalyse. Il n’empêche que l’on ne peut pas dire qu’il ait mis le signifiant Lacan dans sa poche. Il en a fait au contraire un drapeau qu’il a promené d’un bout à l’autre de la péninsule, et aussi à travers le monde. Je comprends que Lacan l’ait laissé faire. À partir du moment où l’on ne fait pas fond sur la compréhension ni sur la bonne volonté des disciples, mais sur la circulation du signifiant, c’était un vecteur tout à fait admissible. Depuis quelque temps, ce n’est évidemment plus le signifiant Lacan qu’il propulse, mais le signifiant Armando Verdiglione. Cela devait arriver, il est sorti de notre champ.
Pour partir de ce qui, apparemment, est du solide, le sujet de ce colloque se proposait donc d’insister, non pas sur les effets culturels, que tous les Italiens ont en mémoire, mais sur les effets thérapeutiques de la psychanalyse. Ce titre caresse l’opinion commune. Ce n’est évidemment qu’une apparence, que les effets thérapeutiques soient plus solides, mais c’est au moins une garantie que nous donnons que les effets thérapeutiques nous soucient aussi. Il y a, d’autre part, un rapport tout à fait étroit entre culture et thérapie. Ce sont deux modes de réponse au malaise :dans un cas, celui supposé de la civilisation, et dans l’autre, le malaise du sujet individuel. Ce sont des emplâtres.
On ne peut pas trop jouer avec ce terme de thérapie. C’est un signifiant, et, si l’on parle assez longtemps, comme disait Lacan, on peut lui donner le sens que l’on veut, et même considérer, par exemple, que la traversée du fantasme est thérapeutique. Pourquoi pas ? Mais il y a tout intérêt à garder à ce terme sa valeur dans l’opinion commune. Thérapie est un signifiant dont il faut constater le succès dans notre civilisation, où il fait florès et entre dans de multiples composés. Il y a ainsi des thérapies de différentes sortes, dont la vogue est en général transitoire, et que l’on peut situer par rapport à une certaine transformation et exténuation de la médecine. Ces thérapies occupent le champ que laisse libre la progressive dissolution de la médecine dans la science. Nous nous occupons des thérapies qui sont dans l’ordre psycho-. Il y a la chimiothérapie — le terme de thérapie y est également —, mais ce qui nous occupe, nous, ne se passe pas au niveau des synapses. Il y a deux pôles essentiels de cette thérapie psycho- : d’un côté, la gymnastique, et de l’autre, l’assistance. On peut en effet faire entrer dans la psychothérapie la gymnastique, c’est-à -dire des pratiques qui visent à opérer directement sur le corps et qui invitent le sujet à des cris, des sauts, du mouvement, ou à du repos, de toute façon qui cherchent à opérer dynamiquement — et là , le repos est un des modes de ce mouvement. Il est important de remarquer que tous ces mouvements se font sur l’injonction de quelqu’un. On ne peut distraire de ces thérapies gymnastiques la fonction de celui qui y invite le sujet malade. De l’autre côté, il y a les vertus que l’on prête à l’assistance, à l’aide généreuse, à l’écoute. L’Église s’est même distinguée, pendant tout un temps, par l’exercice psychothérapique sur ce versant-là .
Entre gymnastique et assistance, il y a une gamme énorme, et il s’agit d’en situer le point tournant. C’est une conception de la thérapie qui est réaliste, qui parle de ce qui existe aussi bien, de ce que nous voyons. Je ne crois pas exagérer en disant que c’est celle de Lacan. Il n’a jamais milité pour l’extension de ce terme, pour que l’on parle d’une thérapie suprême dans la psychanalyse ou d’une thérapie d’un autre ordre. Il n’a jamais pensé que la fin de l’analyse délivrât une thérapeutique spéciale, bien que la question se pose de comment en formuler les effets supposés bénéfiques, si on les prenait par ce versant de la fin de l’analyse.
Que nous distinguions soigneusement la psychanalyse de la psychothérapie nous permettait de faire un colloque ensemble. Le titre de ce colloque dit précisément que nous situons la thérapeutique au niveau de l’effet et non au niveau de la cause, et spécialement pas au niveau de la cause finale. Ce n’est pas ce qu’il s’agit d’obtenir. Dans le titre, toujours, la psychanalyse est qualifiée comme une expérience, et non pas comme une cure. On peut tout à fait qualifier l’expérience analytique de cure, mais alors on partialise le champ de la psychanalyse. Quand Lacan lui-même parle de direction de la cure, il s’agit, d’une façon tout à fait explicite, d’une partialisation du champ de l’expérience analytique.
La question est de savoir dans quelle mesure la cause freudienne a des effets thérapeutiques sur le patient. La Cause freudienne, comme institution, a eu des effets thérapeutiques sensibles sur les analystes. On a observé, de façon assez rapide, une sédation des symptômes les plus repoussants que présentait le milieu analytique lacanien à la suite de la dissolution1. Il ne s’agit pas de cela, mais de l’insertion de la thérapeutique dans la cure.
Urgences subjectives
Une fois la question située ainsi, une réponse sans équivoque peut être donnée. C’est la bonne nouvelle. Oui, l’effet thérapeutique existe dans la psychanalyse. Pour un psychanalyste, et même, dans la règle pour l’analysant, il est indubitable. Il est à l’occasion spectaculaire. Ce qui est évident quand le sujet dont il s’agit arrive à l’analyse dans un état que l’on peut qualifier d’urgence.
L’urgence est un mode d’entrée dans l’expérience analytique ou un mode qui peut se révéler ou — pourquoi pas — être suscité par l’expérience analytique elle-même. En tout cas, au témoignage des sujets — ils le démontrent par le fait de se présenter à l’expérience —, l’urgence, ça existe. Ce sont des urgences que l’on peut dire subjectives quand nous ne pouvons y impliquer une déficience physique. Serait-ce même motivé par un certain lâchage de l’environnement du sujet, c’est repris par lui comme sa question d’urgence. Toutes les entrées en analyse ne se font pas sur ce mode-là . Certaines se font, à l’occasion, sur le mode « Je viens voir de quoi vous avez l’air ».
Quand nous sommes dans des cas d’urgence subjective, il peut apparaître, de façon tout à fait sensible, que l’entrée même du sujet dans le discours analytique, pour autant que l’on puisse qualifier sa rencontre avec le psychanalyste d’entrée dans le discours analytique, délivre par elle-même un effet thérapeutique. On constate un apaisement des états de panique, des sédations spectaculaires de l’angoisse ou bien au moins des ajournements des passages à l’acte. Il y a là matière à un recensement, un bilan qui pourrait être dressé de l’effet thérapeutique immédiat de l’entrée en analyse. Je me proposai de vous donner l’exemple d’un raccourci de cet effet thérapeutique immédiat. Quelqu’un arrive, on peut dire suicidaire, parce qu’il se présente comme sur le bord de cet acte et comme y ayant une vocation. Il y a un effet thérapeutique immédiat de l’expérience analytique quand, une semaine plus tard, le même, qui était sur le bord de renoncer à l’existence, discute le prix des séances. Il faut là s’apercevoir de la rapidité de la chose, et il faudrait savoir en rendre compte. Comment conduire le suicidaire à mettre d’abord ce primum vivere en évidence ?
À la question « quel est l’agent thérapeutique dans l’expérience analytique ? », nous serions conduits à une réponse passe-partout. La réponse obligée serait le transfert. Cela me paraît justement tout à fait insuffisant d’aborder les choses par là et c’est dégrader le transfert à une espèce de placebo psychanalytique que de le traiter comme l’agent thérapeutique. La juste place du transfert n’est pas dans la pharmacie de la psychanalyse, où il y a certainement des choses, mais le transfert, sous sa forme développée, conséquente, n’y appartient pas.
Cette évidence thérapeutique immédiate, qui peut valoir dans des cas d’urgence, contraste avec ce qu’a d’absolument problématique l’effet thérapeutique considéré sur le long cours de l’analyse. On s’aperçoit là de la relativité de cet effet thérapeutique, et spécialement qu’il est relatif à chacun, en un sens qui est à situer. Je m’y emploierai par la suite. Dès que l’on aborde la question par le long cours, elle culmine dans le « guérir les structures ». Cela a-t-il un sens de guérir les structures ? Entendons bien ce que cela peut vouloir dire, quand on entend, par exemple, que le traitement des psychoses aurait pour ambition que le sujet cessât d’être psychotique, ou que le traitement des névroses aurait pour objectif que le sujet cessât d’être névrosé, et celui de la perversion de même. Il est sensible que l’on est déjà à un tout autre niveau que celui de l’effet thérapeutique immédiat.
La souffrance
On a beaucoup débattu, à Milan, de la souffrance. Que ça les occupe a tout à fait sa valeur, dès lors qu’ils ont à peu près tous été élevés sous le poids d’un signifiant imaginaire spécialement appuyé, que vous connaissez aussi, et qui représente un corps souffrant. Selon les époques de l’art, on a représenté ce corps dominant plus ou moins cette souffrance. Le corps souffrant est un signifiant de la religion que l’on a promené avec ses effets supposés thérapeutiques, au moins sur l’âme. On propose, comme thérapie pour l’âme, un certain rapport avec ce corps souffrant et, bien sûr, ce qu’il représente symboliquement. La souffrance n’est pas un mauvais accès à la question de la thérapeutique. Il faut commencer par se débarrasser des discussions académiques sur la maladie. Quand on parle de maladie, on implique tout de suite la norme par rapport à quoi elle serait situable comme telle, et vient alors le soupçon qu’on serait encore à traiter les choses par le biais de la médecine. Les gens s’intéressent à la psychanalyse dans la mesure où elle n’est pas la médecine. La souffrance nous donne donc un meilleur accès à la question de la thérapeutique que la maladie, une souffrance qui est à prendre au mot dans l’expérience analytique, pour l’analyste.
Nous ne faisons pas de la souffrance une allégation, nous ne pensons pas du tout qu’il y a simplement un sujet supposé souffrir. Ce n’est pas dans le discours analytique que l’on peut soupçonner l’authenticité de la souffrance. Le sujet supposé souffrir, c’est bien sûr ainsi que les médecins situent les malades imaginaires, à leur gré, faisant par exemple, des sujets hystériques, des sujets supposés souffrir.
Nous admettons une souffrance névrotique dans le discours analytique. La question est de savoir ce que l’on en fait, à quel niveau on la prend. Rien de ce qu’a articulé Lacan ne va à amoindrir cette dimension-là . Il ne s’agit là pas seulement du patient — encore que le patient soit exactement le sujet qui pâtit.
Nous pouvons aller jusqu’à — Lacan y est allé — parler du « sujet souffrant ». En reculant, un peu plus tard, il a parlé d’« un qui souffre »2. Nous lui faisons place à cette souffrance, et même au sujet qui en découle, mais en posant tout de même que ce sujet souffrant est constitué dans la demande. Ce qui fait déjà une différence d’avec la médecine. C’est une invitation à situer aussi bien l’effet thérapeutique sur l’axe de la demande en tant qu’elle est spécialement la demande d’« un qui souffre ». Nous pouvons dire que c’est la demande comme plainte.
La plainte
« Plainte » est un joli mot, qui est illustré dans le Littré par un précieux distique de La Fontaine « De quelque désespoir qu’une âme soit atteinte / La douleur est toujours moins forte que la plainte ». Cela insiste sur une disjonction entre douleur et plainte, disjonction qui n’est d’ailleurs pas forcément du plus et du moins, comme l’implique La Fontaine, mais dont Lacan regrette qu’elle soit absente de la confiance faite à l’expression de la douleur par le philosophe phénoménologue.
Le sujet plaintif pourrait être substitué, dans cette dimension, à celui de patient. Je suis allé consulter le Littré pour voir quel était le rapport entre la plainte et le plaignant, parce que le plaignant introduit ceci de plus qu’il porte sa plainte en justice. On n’a même pas besoin de ça, parce que, dans l’ancien français, plaintif a déjà aussi le sens de plaignant en justice. Avec un tout petit peu d’archaïsme, en disant simplement « le sujet plaintif », on a les deux valeurs. Ce qu’on a d’ailleurs en anglais, puisque the plaintiff est le plaignant, celui qui va présenter sa plainte en justice. C’est ce qu’ajoute tout de suite l’expérience analytique à la plainte. Elle donne quelqu’un à qui se plaindre. Ce n’est pas très loin de l’expression « quelqu’un dont on peut se plaindre », pour tout dire, quelqu’un à qui s’en prendre. Le patient est toujours un plaintif, dans la psychanalyse.
Cela n’épargne pas les médecins. On sait bien que ce qui garrotte, ce qui fait trembler le médecin américain de nos jours, c’est la justice. Les procès contre les médecins se sont multipliés aux États-Unis. Cela commence aussi en France, avec un petit décalage. Au point que c’est maintenant, dans la pratique des avocats, une de leurs sources de revenus les plus considérables, les attaques contre les médecins et la défense des médecins, des procès pour malfactice, comme ils disent. Dès qu’il est question de thérapeutique, la transformation du plaintif en plaignant est toujours à l’horizon, et cela fait certainement du psychanalyste l’Autre de la plainte.
La Fontaine, par le soupçon qu’il porte sur l’expression de la douleur, est déjà plus avancé, par exemple, que celui auquel Lacan fait référence, sans le nommer : « un philosophe couronné récemment de tous les honneurs facultaires »3. Je peux vous dire son nom, que je ne tiens pas d’une confidence de Lacan, mais simplement d’avoir été dans l’actualité de ces années. C’est le nommé Michel Henry, un philosophe dont le volumineux ouvrage fut couronné et célébré à l’époque, d’ailleurs même par Jean Hyppolite, comme vraiment l’orée de la nouvelle philosophie.4 Ce fut une tentative, ô combien futile, d’un ancien compagnon de Lacan qu’était Hyppolite pour, au moment où le structuralisme commençait à prendre son envol, promettre qu’il était en train de se lever une merveille du côté de la philosophie. Il faut avouer que cela a fait flop. Ce monsieur a ensuite écrit un roman et laissé un peu la philosophie. Peu importe, il n’est pas en question, sinon pour cette phrase que cite Lacan : « La vérité de la douleur est la douleur elle-même ». Ce que nous avons à dire sur l’effet thérapeutique peut bien partir de là . C’est une contrevérité. La psychanalyse n’a de fonction, de place, que de ce que la vérité de la douleur n’est pas la douleur elle-même. Il faut bien entendre que cela ne jette pas de suspicion sur le fait qu’il y a une souffrance névrotique, mais elle n’implique pas que la vérité de la douleur ce soit la douleur elle-même. Rien que le recours à l’analyste l’implique. Si l’on essaye de situer cet effet thérapeutique dans l’expérience, on en est réduit, il faut l’avouer, à pas grand-chose. On en est réduit à l’estimer le plus souvent à partir du « ça va mieux », du « ça ne va pas », ou du « ça va de moins en moins », du patient. Il faut avouer que c’est un index extrêmement variable. Pour certains, cet index varie jour sur jour, d’autres ont des courbes plus amples, mais c’est avant tout la variabilité qu’il faut constater dans cette déclaration. Ce n’est pas ce qui nous donne un support.
L’EFFET DU SIGNIFIANT-MAITRE
La suggestion
On pourrait partir de l’autre cĂ´tĂ©, du tĂ©moignage de l’analyste… le mien de tĂ©moignage. C’est une question concrète qui est, Ă mon sens, posĂ©e au psychanalyste Ă chaque tournant de l’expĂ©rience dont il a la charge, de savoir s’il faut sacrifier la psychanalyse Ă la thĂ©rapie, pour prendre cela par un autre bout. Il est en effet une constatation qui fait le problème de l’effet thĂ©rapeutique, du cĂ´tĂ© de l’analyste en tout cas, c’est qu’il va volontiers — je ne veux pas gĂ©nĂ©raliser abusivement — Ă contre-pente du frayage de l’analyse. Cela, pour une raison très simple, si l’on admet, comme Lacan, que le pivot de l’effet thĂ©rapeutique est, dans tous les cas, la suggestion, pivot de toute thĂ©rapie en tant qu’elle est vĂ©hiculĂ©e dans le langage.
La thérapeutique met vraiment en question l’éthique. C’est la thérapéthique — qu’il n’y a pas, justement. Cela permet même de situer, au plus simple, le désir afférent à la position de l’analyste, qui est de tenir à distance la thérapie. Dire que le pivot de l’effet thérapeutique est la suggestion, implique au contraire que c’est un effet qui se produit par excellence au niveau du principe du plaisir. L’effet thérapeutique est un rétablissement d’homéostase, et pas autre chose.
La question prend toute sa vigueur quand on s’aperçoit que la découverte de l’inconscient par Freud a bien sûr été exploitée dans le sens de la suggestion, précisément dans le souci thérapeutique. Toute la technique élaborée par les postfreudiens orthodoxes se résume à l’entreprise de guérir le patient avec le signifiant-maître. Le maître est thérapeute, c’est un fait, que cela plaise ou non. Il faut évidemment se demander jusqu’où l’on peut guérir avec le signifiant-maître, mais on constate les merveilles thérapeutiques du temps de guerre. Sur les névroses, c’est certain, c’est recensé. Dès lors que, quelque part, il n’y a pas à discuter, qu’il y a une certitude opérant dans le réel, on obtient un effet thérapeutique, un effet de mieux-être sur les névrosés. On peut préciser cet effet du signifiant-maître sur les névroses. Cela a un effet sur l’hystérique, pas exactement dans le sens de l’homéostase. Sur l’obsessionnel, l’effet thérapeutique est avant tout l’hystérisation. On pourrait admettre un de ces effets thérapeutiques sur la phobie, mais je ne veux pas prendre les choses par là .
Nous n’avons pas à confiner cet effet thérapeutique seulement dans les thérapies actuelles, ni non plus l’observer dans l’expérience analytique. Nous savons qu’il y a des pratiques thérapeutiques qui obtiennent chez les patients un retour à l’homéostase, à l’équilibre, tout à fait en dehors de nos cadres de pensée. Lacan l’a situé en donnant une place structuraliste à la magie. Avant d’en venir à cette quadripartition des quatre discours, de l’hystérique, de l’universitaire, du maître, de l’analyste, Lacan a fait une autre quadripartition qui a été moins opératoire, dans le texte « La science et la vérité »5, qui culmine sur la quadripartition de la magie, de la religion, de la science, et de l’analyse.
Vous pouvez penser que la magie n’a pas lieu de nous intéresser dans l’expérience analytique. Au contraire, cela traite de l’effet thérapeutique à partir de la suggestion, d’un embrayage qui apparaît direct du signifiant au signifiant. Cette place donnée à la magie ne permet pas de suspecter le rationalisme de Lacan, mais est au contraire un effort pour mettre à leur place ces effets constatables. Dire qu’il s’agit de culture primitive n’ôte rien aux effets qui sont constatables, aussi bien chez nous à l’occasion, simplement décantés et traditionnalisés dans ces cultures.
Rationalisme
Le rationalisme de Lacan ne doit pas ĂŞtre jugĂ© Ă l’aune de ces professionnels du rationalisme. Cela me fait penser Ă ces petites cellules anticlĂ©ricales qui avaient durĂ© un petit peu après leur Ă©poque. Quand j’étais lycĂ©en, il y avait un petit organe qui s’appelait La Calotte, qui visait Ă dĂ©montrer l’inefficience de la religion, en gĂ©nĂ©ral par des cas comme : « Un bus de pèlerins au retour de Lourdes tombe dans un ravin. » Cela a fini par passer, mais il y a tout de mĂŞme d’autres petites cellules, qui sont un peu enkystĂ©es. Une d’entre elles se retrouve sous le nom de Raison prĂ©sente — c’est une revue6. Ils ont bien du mal Ă ĂŞtre au prĂ©sent. Pour essayer de se mettre un peu plus au prĂ©sent, ils s’en prennent Ă Lacan — je suis tombĂ© sur le dernier numĂ©ro de cette publication, dont je ne fais pas mes dimanches — pour expliquer qu’il a piquĂ© ailleurs son « Stade du miroir ». Pour le nommer, c’est Monsieur Zazzo qui se consacre Ă cela, que certains d’entre vous connaissent comme psychologue. D’ailleurs, depuis les annĂ©es soixante-dix, il n’étudie que ça, l’image spĂ©culaire. Sans doute Lacan y est-il pour quelque chose. Il Ă©prouve le besoin de marquer que Lacan l’aurait pris Ă Henri Wallon, et Wallon l’avait pris Ă Darwin, qui dit quelque part une phrase sur le fait, qu’il situe Ă sept mois, le constatant chez son petit-fils qui associe son nom et son image dans le miroir, et fait un « Ah ! » devant son image. Il dit  : ;« Au moins, chez Darwin, comme c’est clair ! VoilĂ que Lacan nous met lĂ -dessus toute une poĂ©tique. » Il explique qu’en fait Darwin s’est trompĂ©. Parce qu’il en veut Ă Darwin aussi. Il n’y a que Monsieur Zazzo qui est arrivĂ© lĂ , avec des Ă©tudes oĂą il met des petits enfants devant le miroir depuis 1948, et qui a pu vĂ©rifier que ce n’est qu’à dix-sept mois que l’on peut parler d’une reconnaissance. Il voit d’ailleurs un indice que Lacan l’a lu dans le fait qu’il situe le stade du miroir de six Ă dix-huit mois. Cet article ne manque d’ailleurs pas d’intĂ©rĂŞt, puisqu’il se prĂŞterait Ă une reprise des sources, peut-ĂŞtre moins malveillantes que celles de M. Zazzo. Si Lacan l’avait plagiĂ©, on comprendrait mal dans ces conditions que Wallon l’ait publiĂ© et ait Ă©tĂ© un de ses rares dĂ©fenseurs dans le milieu psychiatrique.
Voilà à quoi s’amusent nos rationalistes, à ne pas reconnaître le rationalisme foncier de Lacan, qui est tout à fait différent de cet esprit de chapelle rationaliste. Si la raison ne consiste qu’à disqualifier des effets vérifiés, constatables, sous le prétexte qu’ils sont irrationnels, c’est évidemment un rationalisme un peu court.
Incantation
Lacan part sur ce point, à la suite de Lévi-Strauss, de la constatation que le chamanisme, « cha marche ». Il y a des effets thérapeutiques de la chose qui se font à la satisfaction des sujets. Après tout, quel autre critère a-t-on que cette satisfaction des sujets ? On peut dire, évidemment, que cet effet ne peut être décrit que dans la structure, et Lacan le décrit à partir de deux pôles. D’une part, l’appel incantatoire que lance ce chaman à quelque chose qui se situe à un autre pôle dans la nature. On espère mettre en mouvement quelque chose qui est de l’ordre naturel à partir de cet appel incantatoire. C’est donc une foi faite au signifiant de l’incantation. Ce qui est censé y répondre, c’est un certain nombre de signifiants dans la nature, que Lacan énumère : le tonnerre, la pluie, les météores, et autres miracles. Il y a un appel du signifiant naturel par le signifiant de l’incantation, sans autre médiation. Il y a un savoir dans l’affaire, évidemment, un savoir dont nous ne savons rien. Il est en même temps tout à fait et même foncièrement implicite dans l’opération. Il y a un savoir supposé, mais qui le reste définitivement. C’est d’ailleurs ce qui fait la différence de la tradition et de la transmission. La transmission, c’est l’idée d’un savoir qui ne serait pas voilé de son explicitation complète. Il y a au contraire une tradition chamanique. On se refile là toujours du savoir supposé, jamais du savoir explicite. Il y a aussi une tradition psychanalytique, d’ailleurs. Il y a même un effort des psychanalystes pour la constituer et pour voiler le savoir, pas seulement pour le voiler aux autres — on sait bien qu’ils sont censés le faire avec leurs instituts et leurs murailles —, mais un savoir voilé pour eux-mêmes, initiatique. Il est vrai que tout ce qui est de l’ordre de la transmission est une déperdition pour les effets de suggestion. Nous avons vu ce que nous sommes encore bien bons d’appeler un obscurantisme à la naissance même de cette Section clinique qui donne le lieu où nous sommes. De véritables incantations et malédictions ont été lancées par les sorciers de l’époque — 1976 — contre justement la fonction de transmission que voulait essayer d’avoir cette Section clinique.
On peut écrire ainsi cette page de Lacan dans « La science et la vérité » : le signifiant de l’incantation mobilise le signifiant naturel de façon directe.
Si —> Sn
La remarque que fait Lacan sur la situation du sorcier lui-même a tout son prix pour nous : « Quant à lui, en chair et en os, il fait partie de la nature. » Qu’est-ce que ça veut dire ? Cette opération suppose que le guérisseur lui-même apporte son corps, qu’il démontre sur lui-même la mobilisation de la métaphore qui est opérée à ce niveau, servant par là même, dans son corps, de support à l’opération. C’est une structure qui est très persistante. On le voit dans les histoires exemplaires de la médecine, dans les mythes médicaux, où l’on nous montre le médecin payant de sa personne — songez à Fleming et la pénicilline. On passe de façon obligée par l’inoculation de l’invention à l’inventeur. C’est sa façon de démontrer en quoi il sert lui-même de support à l’opération thérapeutique.
Il y a quelque chose de ça dans la psychanalyse. Il y a des tas de bonnes raisons pour que le psychanalyste soit psychanalysé, qu’il ait fait, lui aussi, une psychanalyse, qu’il ait été psychanalysant. La moindre de ces raisons n’étant pas qu’il ait, lui aussi, payé de sa personne. Cela dit, il n’est évidemment pas conseillé de mimer la souffrance de l’autre. Le psychanalyste aussi prend sur lui la souffrance, sans pantomime et sans incantation. Il la prend sur lui comme objet petit a, ce qui est un mode opératoire de la souffrance dans l’expérience analytique.
Ce qui constitue là la magie de la suggestion, c’est que le sujet soit happé par le signifiant de l’incantation et qu’il trouve à se croiser, dit Lacan, à se recouper dans le signifiant naturel que lui fraye le guérisseur, ce qui suppose toujours que ce guérisseur y mette du sien. La magie tient certainement du discours du maître. Il y a de la suggestion dans le moindre effet de commandement.
CE QUI CLOCHE
L’a-Chose
Cette quadripartition, à la fin des Écrits, prépare la grande quadripartition des discours, et le discours du maître est aussi là présent dans ce que Lacan dit de la magie. Il dit en tout cas quelque chose d’important sur la science : là où il y a le champ de la science, dans la règle, il n’y a pas de recoupement dans le support corporel. Il a à ce moment l’idée que c’est le cas dans la psychanalyse, que l’on s’abstient de ce recoupement dans le support corporel. Ce qu’on appelle la neutralité bienveillante est après tout au moins une protection, une indication à l’analyste qu’il n’a pas à faire le guérisseur, qu’il n’a pas à offrir le support corporel requis pour le déroulement de l’opération au niveau de la suggestion. Vous avez cela aussi dans la gymnastique : le type qui vous dit comment sauter saute un peu lui-même.
Lacan va jusqu’à dire : « Vous les psychanalystes, sujets de la science psychanalytique. » La question, pour la psychanalyse, est celle-ci :élimine-ton complètement le rapport corporel ? Cette question nous est au moins posée par l’incarnation nécessaire qu’est la présence de l’analyste. Quand Lacan identifie la position de l’analyste à la position de l’objet petit a à la place du maître, il nous donne le résidu du support corporel dans l’expérience analytique. C’est un support corporel qui est, en plus, difficile à situer comme propriété d’être hors du corps, imaginaire, mais c’est ce qui, dans la psychanalyse, fait la différence avec la science.
Lacan, dans ce passage que je place pour l’effet thérapeutique, a une phrase dont vous pouvez voir, après le parcours de cette année, ce qu’elle a d’étonnant dans sa brièveté. Pour qualifier cette opération, il dit : « La Chose en tant qu’elle parle, répond à nos objurgations. » Ce qui situe très bien ce qui nous est interdit dans la psychanalyse et ce qui met en question, de toute façon, l’effet thérapeutique de la psychanalyse. L’effet thérapeutique attendu, ce serait qu’à la demande qui lui est faite, et aussi bien au reproche qui lui est fait, la jouissance de la Chose puisse répondre et obéir. Que la Chose puisse parler n’est pas donné pour nous.
Peut-on confondre les choses et poser à la fois que la vérité parle et que la Chose parle ? Si vous saisissez ce point, vous saisissez pourquoi on doit différencier l’effet et le produit, ce qui est la base des quatre discours, où Lacan est un pas en avant sur ce point. On doit distinguer l’effet de vérité et le produit qu’est l’objet a. La vérité, elle, parle, et l’on espère qu’elle obéit au signifiant, puisqu’elle est un effet de signifiant. Ce qui est moins sûr pour nous, c’est que la Chose même parle. Nous ne pouvons pas compter là -dessus, et c’est pourquoi nous situons notre a-Chose comme un produit, et non comme un effet du signifiant. On voit bien qu’il y a quelque chose de plus, dans la suggestion ou dans la magie, que l’embrayage direct du signifiant sur le signifiant. Il y a une adresse directe à la Chose.
Au-delà de l’effet thérapeutique
Ceci peut nous aider à saisir la manœuvre du sujet hystérique. Il ne faut pas croire que le sujet hystérique, ou hystérisé, s’accommode de sa position dans le discours analytique. Il y résiste essentiellement, et sa résistance, c’est ce qui se retourne sur l’analyste. De quoi témoigne ce sujet hystérique ? De la nécessité où il se trouve de se recouper sur le support corporel. On en a une idée avec ce que l’on appelle grossièrement la somatisation, qui est en fait que le sujet barré vienne au corps et se manifeste dans le corps. On comprend que l’analyse, pour le sujet hystérique ou hystérisé, soit une occasion d’adresser ses objurgations à la Chose. Le psychanalyste est, pour le sujet, la Chose en tant qu’elle parle. L’objurgation est un autre mot de la demande, c’est, au sens propre, une figure de rhétorique par laquelle on adresse des reproches à quelqu’un. On reste sur ce point que le sujet hystérique s’accroche au maître et qu’il convient que l’analyste ne s’identifie pas à la position du maître, qu’il occupe néanmoins, mais cela ne suffit pas. Bien sûr que le sujet hystérique s’adresse au maître en tant qu’il est incapable de maîtriser la Chose, mais dès lors que l’analyste ne s’identifie pas au maître, tout en restant dans la case du maître — en haut et à gauche dans les schémas de Lacan —, l’hystérique s’adresse à la Chose aussi bien, pour qu’elle réponde à ses objurgations.
Le sujet hystérique nourrit les pratiques de la magie, ce qui ne veut pas dire que l’hystérique ait pour autant une pensée magique. C’est de l’ordre de la projection, comme Lacan le signale, projection que l’analyste fait lui-même. D’un certain côté, l’hystérique met en évidence le sujet de la science dans ce que ce sujet démontre de désarrimage d’avec la nature — c’est pourquoi Lacan écrit de la même façon le sujet de la science et le sujet hystérique, par un S barré —, mais en même temps, l’hystérique va contre le sujet de la science, par la recherche qui est la sienne du support corporel : toucher, voir. On est loin de l’effet thérapeutique qui serait que la Chose rentre dans le principe du plaisir. Ce n’est pas pour demain. Ce qui nous reste, c’est le « ça va bien », « ça va mal ». Débarrassons-nous-en tout de suite en disant que ce n’est rien de plus qu’un signifié. N’hésitons pas à situer l’effet thérapeutique au point que l’on peut appeler le signifié de l’Autre ou à l’Autre, et comme voie de retour de la position en grand A de l’analyste.

Nous ne pouvons pas situer cet effet thérapeutique ailleurs, dans sa variation elle-même, nous ne pouvons pas en faire autre chose, au départ, qu’un effet sémantique, dans la mesure où nous ne pouvons pas rêver que la Chose rentre dans le principe de plaisir. Cela a un grand avantage de situer l’effet thérapeutique à ce point, parce que cela le situe là où il doit être, au lieu même du symptôme, comme message inversé de l’Autre. C’est de là qu’il se retourne comme plainte et comme objurgation.
Ce qu’il y a de satisfaisant à situer l’effet thérapeutique comme effet sémantique, c’est que c’est le lieu où il faut d’abord situer le sujet supposé savoir, qui appartient, bien sûr, à une autre strate de l’enseignement de Lacan. Si nous essayons de lui donner une place sur son graphe, nous devons l’inscrire en s(A), et pas ailleurs, parce que le sujet supposé savoir est aussi d’abord un effet de signification. C’est l’effet thérapeutique immédiat de la psychanalyse, le plus simple, l’ouverture de l’espace de la plainte, à l’occasion de la revendication, mais avec le « aller mieux » à l’horizon. La question, c’est que cet effet de signification qu’est le sujet supposé savoir, dans l’analyse, est fait pour laisser place, pour occuper provisoirement la place qui se révélera être celle de l’objet petit a.
Lacan a articulé la même chose dès son graphe. Quand il nous explique, dans sa « Proposition d’octobre 67 », que le sujet supposé savoir occupe la place de ce qui est le référent essentiel de l’opération analytique, à savoir ce mode opératoire de la Chose qu’est l’objet petit a, il ne fait que concentrer ce qui est déjà impliqué aussi par son graphe. S’il y a un court-circuit de l’effet thérapeutique à ce niveau, le chemin complet repose sur le large circuit qui ramène au même point, après un passage qui est abrégé par Lacan par la lettre a, et qui met en jeu le fantasme aussi bien, qui met en jeu, au niveau de la pulsion comme au niveau du fantasme, l’objet petit a.
Il s’agira de le détailler, mais, au premier niveau, l’effet thérapeutique, c’est l’effet sémantique. La question est de savoir s’il peut être autre chose, si l’on peut revenir sur le symptôme par un circuit plus large que le circuit de la suggestion. On y est forcé, bien que Lacan n’y soit pas arrivé tout de suite.
Savoir et symptĂ´me
La question est la suivante : tout dans le symptôme ne tient pas à l’effet sémantique qu’il comporte. Le symptôme n’est pas seulement le message inversé de l’Autre. Ce qui était le point de départ de Lacan dans le discours de Rome et le fondement de son optimisme psychanalytique — le symptôme étant alors avant tout un effet de vérité qui tient à la chaîne signifiante. Ce qui fait justement le problème de l’affaire, c’est que le symptôme, comme Freud l’a découvert dans la pratique analytique, et Lacan ensuite, n’est pas seulement un effet de vérité, puisqu’une jouissance y est prise. Il y a donc autre chose que de l’effet à mettre en cause, il y a du produit, qui ne répond pas aux mêmes lois que l’effet. C’est structuralement différent. Freud l’a découvert par la réaction thérapeutique négative, qui n’est pas simplement le contraire de la réaction thérapeutique positive, mais la découverte qu’il y a justement autre chose à mobiliser que l’effet sémantique. Il y a une jouissance qui ne répond pas aux objurgations de la chaîne signifiante.
Maintenant que vous avez le paysage, prenons les choses posément à partir de là . Je peux encore superposer à cette écriture s (A) et A deux mathèmes empruntés à la suite de son enseignement et mettre légitimement ici S1, la position du signifiant-maître dans l’Autre, et puis écrire ici S2 à la place de cet effet sémantique.

Incurable
Si je suis ce fil, je peux préciser ce qu’il y aurait d’authentique dans l’effet thérapeutique, qui tient essentiellement à l’élaboration du savoir qui répond au symptôme.
Le symptôme est quelque chose qui ne va pas, dont le sujet témoigne comme d’une opacité, qui existe foncièrement sur le mode de l’intrusion. Ce qui est spécialement sensible chez l’obsessionnel : une occupation de pensées, une adhérence, un engluement dans des pensées, que l’analyste n’a pas à valider. C’est plus dissimulé parce que plus évident, chez l’hystérique, où c’est le sujet lui-même qui est l’intrus, le déplacé, ce pourquoi ce sujet a pour vocation de faire son trou dans l’Autre.
Le symptôme, c’est ce qui cloche. Il faut là rappeler l’axiome de Lacan : « Il n’y a de cause que de ce qui cloche. » On ne peut vraiment parler d’effet que lorsqu’il y a une discontinuité entre la cause et l’effet. Ce qui peut être dit d’une autre façon : il n’y a de cause que du symptôme. Cela nous permet d’abord de donner une formule de ces urgences subjectives que j’évoquai au début : elles tiennent toujours, pour le sujet, à l’apparition de la faille d’un savoir, et c’est ce qui fait effet de vérité. C’est même ce qu’il s’agit de vérifier dans l’entretien préliminaire.
La psychose nous guide aussi bien en ce point, où nous avons aussi la faille d’un savoir, qui porte sur un signifiant tout à fait spécial par ses conséquences ravageantes. La faille du savoir fait là effet de réel puisque, pour le coup, le sujet se trouve en présence de la Chose en tant qu’elle parle. C’est exactement la situation de Schreber : il se trouve en face de la Chose en tant qu’elle parle, seulement c’est lui qui ne répond pas à ses objurgations. On peut déjà situer comme thérapeutique l’entreprise analytique, en tant que l’analyse vise à élaborer le savoir nouveau qui répond à cette faille du savoir, c’est-à -dire à l’effet de vérité qui découle de cette faille du savoir. On entreprend de dissoudre l’opacité subjective.
Ce qui tamponne l’entrée en analyse, c’est que l’on mette à la place de l’effet de vérité le sujet supposé savoir. C’est un colmatage. La demande motivée du symptôme, c’est-à -dire la demande d’« un qui souffre », comme dit Lacan, est une demande d’être guéri de la vérité. Je me risquerai à dire que, si l’on n’arrive pas à guérir la psychose, il pourrait bien y avoir une raison très simple, c’est que le sujet n’est pas malade — ce que Lacan impliquait —, mais — au sens propre de Freud — il l’a été. La thèse de Freud lui-même est que le délire est une thérapie. Une fois ce retour de la vérité fait dans le réel, il y a une certaine sédation par le délire, la fameuse stabilisation de la métaphore délirante, et le délire est à plein titre un savoir. Je me suis laissé aller à dire, à Milan, que le président Schreber était le seul qui ait été véritablement guéri des « cinq psychanalyses » de Freud — le seul qui ne soit pas passé par Freud.
On ne peut pas négliger cet aspect de la psychanalyse que le sujet demande à être guéri de la vérité qui fait symptôme, qu’on l’aide à endormir le symptôme. On vient, à l’occasion, pour mieux dormir en psychanalyse. C’est une fonction qui a son mérite. Selon Montesquieu, c’était la fonction de la philosophie. Il disait à Madame du Châtelet : « Vous vous empêchez de dormir pour faire de la philosophie. Vous devriez apprendre de la philosophie pour dormir. » C’est un idéal, si l’on veut.
Dire que c’est du savoir que l’on attend la sédation du symptôme justifierait qu’à un stade plus élevé, on mette le signifiant du savoir là où l’on a d’abord écrit l’effet sémantique. C’est si vrai que c’est dans cette position qu’il figure dans les quatre discours à quatre places de Lacan : le savoir est à la place de l’effet de vérité dans le discours de l’analyste. C’est cette opération que je vous démontre ici sur une autre articulation signifiante de Lacan. Ce serait dire que, dans la psychanalyse, c’est du bien-dire, si l’on peut appeler ainsi un savoir qui est aussi bien un délire, que se produirait un mieux-être. On mesure cet effet thérapeutique au mieux quand le sujet interrompt son analyse. Non pas quand il l’achève, mais quand il l’interrompt. Il vous signifie par là qu’il a sa dose de savoir capable d’endormir la vérité, et qu’il sort de la clinique psychanalytique. Si la clinique c’est le réel comme impossible à supporter, selon la formule de Lacan, l’effet thérapeutique, c’est simplement de mettre le sujet en mesure de supporter le réel. Il faut voir sur quel mode. Le mode habituel de supporter le réel, c’est l’impuissance. Cet effet-là est le contraire de ce qui est souhaité dans une analyse, qui est de passer de l’impuissance à l’impossible. Une analyse qui s’interrompt, c’est exactement le point où l’on est passé de l’impossible à supporter le réel à l’impuissance. On sort dans le fantasme, pour autant que c’est le fantasme par excellence qui est supporté de l’impuissance.
Pour le dire très vite, il n’est pas jusqu’à présent question du fantasme dans cette affaire d’effet thérapeutique, pour la raison simple que le fantasme n’est pas de la même façon que le symptôme l’objet de la plainte. Le fantasme appartient au contraire à la thérapie spontanée du sujet. Le fantasme a par excellence une fonction anti-clinique. Le fantasme, de sa fonction, met le sujet en mesure de supporter le réel.
L’enjeu de la psychanalyse est au-delà de l’effet thérapeutique. Cela ne veut pas dire que cet effet thérapeutique n’ait pas à se produire comme en dérivation de l’opération analytique. Mais, en même temps, si on le prend par sa définition de faire rentrer la jouissance dans le principe du plaisir, ce n’est pas là l’enjeu de la psychanalyse. L’enjeu de la psychanalyse est au niveau de ce que Freud a appelé la castration, pour dire que c’est inguérissable. Il y a un mode de guérison qui n’est pas thérapeutique, qui consiste à devenir incurable.
C’est celui que Lacan promettait à la fin de l’analyse.
Jacques-Alain Miller
1 Lacan a dissous l’École freudienne de Paris en janvier 1980.
2 Lacan J., « Télévision » (1973), Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 512.
3 Lacan J., « La science et la vérité » (1965), Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 870.
4 Cf. Henry M., L’essence de la manifestation, PUF, 1963.
5 Cf. « La science et la vérité », op. cit., p. 870 et suivantes.









