Lettre mensuelle

Les effets thĂ©rapeutiques de l’expĂ©rience analytique

Jacques-Alain Miller

La lettre mensuelle - mai 2005

OL II, 2 - Orientation lacanienne 1982-1983 :: Du symptôme au fantasme

 

Le 13 avril 1983, dans son cours Du symptôme au fantasme, de retour de Milan, Jacques-Alain Miller aborde pour la première fois, dans L’orientation lacanienne II, le thème des « effets thérapeutiques » de l’expérience analytique. Il vient en effet de participer à un colloque sur ce thème organisé par ses collègues italiens et en rend compte dans une leçon qui prend place dans l’avant-dernière partie consacrée au « retour du fantasme sur le symptôme ».

L’année précédente, il avait introduit, sans développer, la formule lacanienne d’« identification au symptôme », l’opposant à la « thérapie » du symptôme qui consisterait à « s’imaginer pouvoir s’en débarrasser ».

Un an plus tard, après son année de « scansions dans l’enseignement de Lacan », il s’oriente de la grande ligne de partage entre fantasme et symptôme : au fantasme l’éthique, au symptôme la thérapeutique.

L’expérience analytique ne peut se situer qu’« au-delà du symptôme », « au-delà de la thérapeutique », qui est, en quelque sorte, « le fantasme ».

La leçon qui suit celle ici établie, J.-A. Miller donne les prémices de ce qu’il développera quelque dix ans plus tard à Rennes lors des Journées de l’ECF (Cf. La Cause freudienne n° 22) : il situe la distinction effet thérapeutique/éthique, ou symptôme/fantasme, sur le graphe du désir.

L’effet thérapeutique est écrit précisément en s (A), à l’étage inférieur du graphe ; il est « effet de suggestion, si l’on fait l’économie du circuit plus large, l’étage supérieur, où l’opération analytique se développe ». Le thème du « maître », en référence au discours du maître, comme thérapeutique est aussi lancé — qui sera également repris en 1992 : « Le sujet capturé par l’articulation signifiante S1-S2 est tranquille dans ses rapports avec petit a, il est déconnecté, soulagé ».

En janvier 2001, J.-A. Miller nous réveillera de notre torpeur en différenciant cette fois-ci la psychothérapie, la psychanalyse appliquée à la thérapeutique et la psychanalyse pure. Il tire alors les conséquences de Télévision : « La psychothérapie spécule sur le sens, et c’est ce qui fait sa différence d’avec la psychanalyse ». On se reportera avec intérêt au texte qui reprend ces leçons et aux références qu’il y fait à lui-même (La Cause freudienne n° 48).

Les temps ont bien changé. Nous faisons maintenant alliance avec les psychothérapeutes pour mieux contrer des pratiques nouvelles (les thérapies cognitivo-comportementales, par exemple) qui n’ont rien à voir avec la psychanalyse. Mais relativisons. À l’heure où nous nous interrogeons et tentons de fonder dans la théorie psychanalytique des « effets thérapeutiques rapides », lisons, étudions, dans cette version établie inédite, cette leçon, pour nous rappeler et mieux situer la place du symptôme dans la psychanalyse.

Catherine Bonningue

Je vais m’appliquer à ce qui était déjà annoncé dans le titre de ce cours, à savoir au retour du fantasme sur le symptôme.

Les nécessités de l’exposition et aussi celles de la recherche imposaient de commencer par accentuer la disjonction du symptôme et du fantasme comme deux dimensions cliniques et de faire valoir ce qui, dans leur fonctionnement et aussi dans leur valeur d’index dans le déroulement de la cure, les distingue. Nous n’avons pas négligé pour autant la connexion du symptôme et du fantasme, et même, dès le début, l’implication du fantasme dans le symptôme. Les textes de Freud que j’ai pris au départ nous y conduisaient tout droit. Mais cet accent mis sur le fantasme peut laisser croire à une négligence du symptôme. Il n’en est rien. C’est aussi bien la dernière que la première affaire du psychanalyste.

Cette supposĂ©e nĂ©gligence du symptĂ´me, si elle Ă©tait vĂ©ritable, justifierait — ce qu’il y a lieu de mettre Ă  sa place — une revendication  :l’analyste nĂ©glige le mieux-ĂŞtre du patient. Il faut avancer avec prudence sur la situation de ce mieux-ĂŞtre. Comment articulons-nous le mieux-ĂŞtre dans cette recherche de l’être du sujet ? — terme que Lacan n’a jamais renvoyĂ© au magasin des accessoires et que nous n’avons pas hĂ©sitĂ© Ă  souligner.

RELATIVITE

Le thème qui a Ă©tĂ© celui du colloque auquel j’ai participĂ© pendant ces vacances se trouvait spĂ©cialement bienvenu  : « Les effets thĂ©rapeutiques de l’expĂ©rience psychanalytique Â». Je vais reprendre ce thème des effets thĂ©rapeutiques, qu’il faudrait rĂ©ussir Ă  mener jusqu’au point de l’implication du fantasme dans le symptĂ´me — ce que je n’ai pu faire Ă  Milan. L’extension de l’enseignement de Lacan a depuis longtemps touchĂ© l’Italie, sans pourtant permettre jusqu’à prĂ©sent que cela prenne forme associative. Ce colloque Ă©tait au moins un jalon dans ce qui se produira bien un jour.

Culture et thérapie

Il est d’abord utile de justifier le titre de ce colloque. Les Italiens, et spécialement les Milanais, ont eu une expérience fâcheuse, prolongée, qui n’est pas encore absolument éteinte, de l’inflation culturelle de la psychanalyse. Pour tout dire, c’est une ville qui a le malheur d’abriter le fameux Armando Verdiglione, qui a pris, paraît-il, pignon, non pas sur rue, mais sur la place du Dôme à Milan, avec une Fondation internationale des Cultures. Son activité semble avoir, dans des cercles qui se veulent scientifiques, beaucoup nui à la psychanalyse. Il n’empêche que l’on ne peut pas dire qu’il ait mis le signifiant Lacan dans sa poche. Il en a fait au contraire un drapeau qu’il a promené d’un bout à l’autre de la péninsule, et aussi à travers le monde. Je comprends que Lacan l’ait laissé faire. À partir du moment où l’on ne fait pas fond sur la compréhension ni sur la bonne volonté des disciples, mais sur la circulation du signifiant, c’était un vecteur tout à fait admissible. Depuis quelque temps, ce n’est évidemment plus le signifiant Lacan qu’il propulse, mais le signifiant Armando Verdiglione. Cela devait arriver, il est sorti de notre champ.

Pour partir de ce qui, apparemment, est du solide, le sujet de ce colloque se proposait donc d’insister, non pas sur les effets culturels, que tous les Italiens ont en mĂ©moire, mais sur les effets thĂ©rapeutiques de la psychanalyse. Ce titre caresse l’opinion commune. Ce n’est Ă©videmment qu’une apparence, que les effets thĂ©rapeutiques soient plus solides, mais c’est au moins une garantie que nous donnons que les effets thĂ©rapeutiques nous soucient aussi. Il y a, d’autre part, un rapport tout Ă  fait Ă©troit entre culture et thĂ©rapie. Ce sont deux modes de rĂ©ponse au malaise  :dans un cas, celui supposĂ© de la civilisation, et dans l’autre, le malaise du sujet individuel. Ce sont des emplâtres.

On ne peut pas trop jouer avec ce terme de thĂ©rapie. C’est un signifiant, et, si l’on parle assez longtemps, comme disait Lacan, on peut lui donner le sens que l’on veut, et mĂŞme considĂ©rer, par exemple, que la traversĂ©e du fantasme est thĂ©rapeutique. Pourquoi pas ? Mais il y a tout intĂ©rĂŞt Ă  garder Ă  ce terme sa valeur dans l’opinion commune. ThĂ©rapie est un signifiant dont il faut constater le succès dans notre civilisation, oĂą il fait florès et entre dans de multiples composĂ©s. Il y a ainsi des thĂ©rapies de diffĂ©rentes sortes, dont la vogue est en gĂ©nĂ©ral transitoire, et que l’on peut situer par rapport Ă  une certaine transformation et extĂ©nuation de la mĂ©decine. Ces thĂ©rapies occupent le champ que laisse libre la progressive dissolution de la mĂ©decine dans la science. Nous nous occupons des thĂ©rapies qui sont dans l’ordre psycho-. Il y a la chimiothĂ©rapie — le terme de thĂ©rapie y est Ă©galement —, mais ce qui nous occupe, nous, ne se passe pas au niveau des synapses. Il y a deux pĂ´les essentiels de cette thĂ©rapie psycho-  : d’un cĂ´tĂ©, la gymnastique, et de l’autre, l’assistance. On peut en effet faire entrer dans la psychothĂ©rapie la gymnastique, c’est-Ă -dire des pratiques qui visent Ă  opĂ©rer directement sur le corps et qui invitent le sujet Ă  des cris, des sauts, du mouvement, ou Ă  du repos, de toute façon qui cherchent Ă  opĂ©rer dynamiquement — et lĂ , le repos est un des modes de ce mouvement. Il est important de remarquer que tous ces mouvements se font sur l’injonction de quelqu’un. On ne peut distraire de ces thĂ©rapies gymnastiques la fonction de celui qui y invite le sujet malade. De l’autre cĂ´tĂ©, il y a les vertus que l’on prĂŞte Ă  l’assistance, Ă  l’aide gĂ©nĂ©reuse, Ă  l’écoute. L’Église s’est mĂŞme distinguĂ©e, pendant tout un temps, par l’exercice psychothĂ©rapique sur ce versant-lĂ .

Entre gymnastique et assistance, il y a une gamme énorme, et il s’agit d’en situer le point tournant. C’est une conception de la thérapie qui est réaliste, qui parle de ce qui existe aussi bien, de ce que nous voyons. Je ne crois pas exagérer en disant que c’est celle de Lacan. Il n’a jamais milité pour l’extension de ce terme, pour que l’on parle d’une thérapie suprême dans la psychanalyse ou d’une thérapie d’un autre ordre. Il n’a jamais pensé que la fin de l’analyse délivrât une thérapeutique spéciale, bien que la question se pose de comment en formuler les effets supposés bénéfiques, si on les prenait par ce versant de la fin de l’analyse.

Que nous distinguions soigneusement la psychanalyse de la psychothérapie nous permettait de faire un colloque ensemble. Le titre de ce colloque dit précisément que nous situons la thérapeutique au niveau de l’effet et non au niveau de la cause, et spécialement pas au niveau de la cause finale. Ce n’est pas ce qu’il s’agit d’obtenir. Dans le titre, toujours, la psychanalyse est qualifiée comme une expérience, et non pas comme une cure. On peut tout à fait qualifier l’expérience analytique de cure, mais alors on partialise le champ de la psychanalyse. Quand Lacan lui-même parle de direction de la cure, il s’agit, d’une façon tout à fait explicite, d’une partialisation du champ de l’expérience analytique.

La question est de savoir dans quelle mesure la cause freudienne a des effets thérapeutiques sur le patient. La Cause freudienne, comme institution, a eu des effets thérapeutiques sensibles sur les analystes. On a observé, de façon assez rapide, une sédation des symptômes les plus repoussants que présentait le milieu analytique lacanien à la suite de la dissolution1. Il ne s’agit pas de cela, mais de l’insertion de la thérapeutique dans la cure.

Urgences subjectives

Une fois la question située ainsi, une réponse sans équivoque peut être donnée. C’est la bonne nouvelle. Oui, l’effet thérapeutique existe dans la psychanalyse. Pour un psychanalyste, et même, dans la règle pour l’analysant, il est indubitable. Il est à l’occasion spectaculaire. Ce qui est évident quand le sujet dont il s’agit arrive à l’analyse dans un état que l’on peut qualifier d’urgence.

L’urgence est un mode d’entrĂ©e dans l’expĂ©rience analytique ou un mode qui peut se rĂ©vĂ©ler ou — pourquoi pas — ĂŞtre suscitĂ© par l’expĂ©rience analytique elle-mĂŞme. En tout cas, au tĂ©moignage des sujets — ils le dĂ©montrent par le fait de se prĂ©senter Ă  l’expĂ©rience —, l’urgence, ça existe. Ce sont des urgences que l’on peut dire subjectives quand nous ne pouvons y impliquer une dĂ©ficience physique. Serait-ce mĂŞme motivĂ© par un certain lâchage de l’environnement du sujet, c’est repris par lui comme sa question d’urgence. Toutes les entrĂ©es en analyse ne se font pas sur ce mode-lĂ . Certaines se font, Ă  l’occasion, sur le mode « Je viens voir de quoi vous avez l’air Â».

Quand nous sommes dans des cas d’urgence subjective, il peut apparaĂ®tre, de façon tout Ă  fait sensible, que l’entrĂ©e mĂŞme du sujet dans le discours analytique, pour autant que l’on puisse qualifier sa rencontre avec le psychanalyste d’entrĂ©e dans le discours analytique, dĂ©livre par elle-mĂŞme un effet thĂ©rapeutique. On constate un apaisement des Ă©tats de panique, des sĂ©dations spectaculaires de l’angoisse ou bien au moins des ajournements des passages Ă  l’acte. Il y a lĂ  matière Ă  un recensement, un bilan qui pourrait ĂŞtre dressĂ© de l’effet thĂ©rapeutique immĂ©diat de l’entrĂ©e en analyse. Je me proposai de vous donner l’exemple d’un raccourci de cet effet thĂ©rapeutique immĂ©diat. Quelqu’un arrive, on peut dire suicidaire, parce qu’il se prĂ©sente comme sur le bord de cet acte et comme y ayant une vocation. Il y a un effet thĂ©rapeutique immĂ©diat de l’expĂ©rience analytique quand, une semaine plus tard, le mĂŞme, qui Ă©tait sur le bord de renoncer Ă  l’existence, discute le prix des sĂ©ances. Il faut lĂ  s’apercevoir de la rapiditĂ© de la chose, et il faudrait savoir en rendre compte. Comment conduire le suicidaire Ă  mettre d’abord ce primum vivere en Ă©vidence ?

Ă€ la question « quel est l’agent thĂ©rapeutique dans l’expĂ©rience analytique ? Â», nous serions conduits Ă  une rĂ©ponse passe-partout. La rĂ©ponse obligĂ©e serait le transfert. Cela me paraĂ®t justement tout Ă  fait insuffisant d’aborder les choses par lĂ  et c’est dĂ©grader le transfert Ă  une espèce de placebo psychanalytique que de le traiter comme l’agent thĂ©rapeutique. La juste place du transfert n’est pas dans la pharmacie de la psychanalyse, oĂą il y a certainement des choses, mais le transfert, sous sa forme dĂ©veloppĂ©e, consĂ©quente, n’y appartient pas.

Cette Ă©vidence thĂ©rapeutique immĂ©diate, qui peut valoir dans des cas d’urgence, contraste avec ce qu’a d’absolument problĂ©matique l’effet thĂ©rapeutique considĂ©rĂ© sur le long cours de l’analyse. On s’aperçoit lĂ  de la relativitĂ© de cet effet thĂ©rapeutique, et spĂ©cialement qu’il est relatif Ă  chacun, en un sens qui est Ă  situer. Je m’y emploierai par la suite. Dès que l’on aborde la question par le long cours, elle culmine dans le « guĂ©rir les structures Â». Cela a-t-il un sens de guĂ©rir les structures ? Entendons bien ce que cela peut vouloir dire, quand on entend, par exemple, que le traitement des psychoses aurait pour ambition que le sujet cessât d’être psychotique, ou que le traitement des nĂ©vroses aurait pour objectif que le sujet cessât d’être nĂ©vrosĂ©, et celui de la perversion de mĂŞme. Il est sensible que l’on est dĂ©jĂ  Ă  un tout autre niveau que celui de l’effet thĂ©rapeutique immĂ©diat.

La souffrance

On a beaucoup débattu, à Milan, de la souffrance. Que ça les occupe a tout à fait sa valeur, dès lors qu’ils ont à peu près tous été élevés sous le poids d’un signifiant imaginaire spécialement appuyé, que vous connaissez aussi, et qui représente un corps souffrant. Selon les époques de l’art, on a représenté ce corps dominant plus ou moins cette souffrance. Le corps souffrant est un signifiant de la religion que l’on a promené avec ses effets supposés thérapeutiques, au moins sur l’âme. On propose, comme thérapie pour l’âme, un certain rapport avec ce corps souffrant et, bien sûr, ce qu’il représente symboliquement. La souffrance n’est pas un mauvais accès à la question de la thérapeutique. Il faut commencer par se débarrasser des discussions académiques sur la maladie. Quand on parle de maladie, on implique tout de suite la norme par rapport à quoi elle serait situable comme telle, et vient alors le soupçon qu’on serait encore à traiter les choses par le biais de la médecine. Les gens s’intéressent à la psychanalyse dans la mesure où elle n’est pas la médecine. La souffrance nous donne donc un meilleur accès à la question de la thérapeutique que la maladie, une souffrance qui est à prendre au mot dans l’expérience analytique, pour l’analyste.

Nous ne faisons pas de la souffrance une allégation, nous ne pensons pas du tout qu’il y a simplement un sujet supposé souffrir. Ce n’est pas dans le discours analytique que l’on peut soupçonner l’authenticité de la souffrance. Le sujet supposé souffrir, c’est bien sûr ainsi que les médecins situent les malades imaginaires, à leur gré, faisant par exemple, des sujets hystériques, des sujets supposés souffrir.

Nous admettons une souffrance névrotique dans le discours analytique. La question est de savoir ce que l’on en fait, à quel niveau on la prend. Rien de ce qu’a articulé Lacan ne va à amoindrir cette dimension-là. Il ne s’agit là pas seulement du patient — encore que le patient soit exactement le sujet qui pâtit.

Nous pouvons aller jusqu’à — Lacan y est allĂ© — parler du « sujet souffrant Â». En reculant, un peu plus tard, il a parlĂ© d’« un qui souffre Â»2. Nous lui faisons place Ă  cette souffrance, et mĂŞme au sujet qui en dĂ©coule, mais en posant tout de mĂŞme que ce sujet souffrant est constituĂ© dans la demande. Ce qui fait dĂ©jĂ  une diffĂ©rence d’avec la mĂ©decine. C’est une invitation Ă  situer aussi bien l’effet thĂ©rapeutique sur l’axe de la demande en tant qu’elle est spĂ©cialement la demande d’« un qui souffre Â». Nous pouvons dire que c’est la demande comme plainte.

La plainte

« Plainte Â» est un joli mot, qui est illustrĂ© dans le LittrĂ© par un prĂ©cieux distique de La Fontaine  Â« De quelque dĂ©sespoir qu’une âme soit atteinte / La douleur est toujours moins forte que la plainte Â». Cela insiste sur une disjonction entre douleur et plainte, disjonction qui n’est d’ailleurs pas forcĂ©ment du plus et du moins, comme l’implique La Fontaine, mais dont Lacan regrette qu’elle soit absente de la confiance faite Ă  l’expression de la douleur par le philosophe phĂ©nomĂ©nologue.

Le sujet plaintif pourrait ĂŞtre substituĂ©, dans cette dimension, Ă  celui de patient. Je suis allĂ© consulter le LittrĂ© pour voir quel Ă©tait le rapport entre la plainte et le plaignant, parce que le plaignant introduit ceci de plus qu’il porte sa plainte en justice. On n’a mĂŞme pas besoin de ça, parce que, dans l’ancien français, plaintif a dĂ©jĂ  aussi le sens de plaignant en justice. Avec un tout petit peu d’archaĂŻsme, en disant simplement « le sujet plaintif Â», on a les deux valeurs. Ce qu’on a d’ailleurs en anglais, puisque the plaintiff est le plaignant, celui qui va prĂ©senter sa plainte en justice. C’est ce qu’ajoute tout de suite l’expĂ©rience analytique Ă  la plainte. Elle donne quelqu’un Ă  qui se plaindre. Ce n’est pas très loin de l’expression « quelqu’un dont on peut se plaindre Â», pour tout dire, quelqu’un Ă  qui s’en prendre. Le patient est toujours un plaintif, dans la psychanalyse.

Cela n’épargne pas les médecins. On sait bien que ce qui garrotte, ce qui fait trembler le médecin américain de nos jours, c’est la justice. Les procès contre les médecins se sont multipliés aux États-Unis. Cela commence aussi en France, avec un petit décalage. Au point que c’est maintenant, dans la pratique des avocats, une de leurs sources de revenus les plus considérables, les attaques contre les médecins et la défense des médecins, des procès pour malfactice, comme ils disent. Dès qu’il est question de thérapeutique, la transformation du plaintif en plaignant est toujours à l’horizon, et cela fait certainement du psychanalyste l’Autre de la plainte.

La Fontaine, par le soupçon qu’il porte sur l’expression de la douleur, est dĂ©jĂ  plus avancĂ©, par exemple, que celui auquel Lacan fait rĂ©fĂ©rence, sans le nommer  : « un philosophe couronnĂ© rĂ©cemment de tous les honneurs facultaires Â»3. Je peux vous dire son nom, que je ne tiens pas d’une confidence de Lacan, mais simplement d’avoir Ă©tĂ© dans l’actualitĂ© de ces annĂ©es. C’est le nommĂ© Michel Henry, un philosophe dont le volumineux ouvrage fut couronnĂ© et cĂ©lĂ©brĂ© Ă  l’époque, d’ailleurs mĂŞme par Jean Hyppolite, comme vraiment l’orĂ©e de la nouvelle philosophie.4 Ce fut une tentative, Ă´ combien futile, d’un ancien compagnon de Lacan qu’était Hyppolite pour, au moment oĂą le structuralisme commençait Ă  prendre son envol, promettre qu’il Ă©tait en train de se lever une merveille du cĂ´tĂ© de la philosophie. Il faut avouer que cela a fait flop. Ce monsieur a ensuite Ă©crit un roman et laissĂ© un peu la philosophie. Peu importe, il n’est pas en question, sinon pour cette phrase que cite Lacan  : « La vĂ©ritĂ© de la douleur est la douleur elle-mĂŞme Â». Ce que nous avons Ă  dire sur l’effet thĂ©rapeutique peut bien partir de lĂ . C’est une contrevĂ©ritĂ©. La psychanalyse n’a de fonction, de place, que de ce que la vĂ©ritĂ© de la douleur n’est pas la douleur elle-mĂŞme. Il faut bien entendre que cela ne jette pas de suspicion sur le fait qu’il y a une souffrance nĂ©vrotique, mais elle n’implique pas que la vĂ©ritĂ© de la douleur ce soit la douleur elle-mĂŞme. Rien que le recours Ă  l’analyste l’implique. Si l’on essaye de situer cet effet thĂ©rapeutique dans l’expĂ©rience, on en est rĂ©duit, il faut l’avouer, Ă  pas grand-chose. On en est rĂ©duit Ă  l’estimer le plus souvent Ă  partir du « Ă§a va mieux Â», du « Ă§a ne va pas Â», ou du « Ă§a va de moins en moins Â», du patient. Il faut avouer que c’est un index extrĂŞmement variable. Pour certains, cet index varie jour sur jour, d’autres ont des courbes plus amples, mais c’est avant tout la variabilitĂ© qu’il faut constater dans cette dĂ©claration. Ce n’est pas ce qui nous donne un support.

L’EFFET DU SIGNIFIANT-MAITRE

La suggestion

On pourrait partir de l’autre cĂ´tĂ©, du tĂ©moignage de l’analyste… le mien de tĂ©moignage. C’est une question concrète qui est, Ă  mon sens, posĂ©e au psychanalyste Ă  chaque tournant de l’expĂ©rience dont il a la charge, de savoir s’il faut sacrifier la psychanalyse Ă  la thĂ©rapie, pour prendre cela par un autre bout. Il est en effet une constatation qui fait le problème de l’effet thĂ©rapeutique, du cĂ´tĂ© de l’analyste en tout cas, c’est qu’il va volontiers — je ne veux pas gĂ©nĂ©raliser abusivement — Ă  contre-pente du frayage de l’analyse. Cela, pour une raison très simple, si l’on admet, comme Lacan, que le pivot de l’effet thĂ©rapeutique est, dans tous les cas, la suggestion, pivot de toute thĂ©rapie en tant qu’elle est vĂ©hiculĂ©e dans le langage.

La thérapeutique met vraiment en question l’éthique. C’est la thérapéthique — qu’il n’y a pas, justement. Cela permet même de situer, au plus simple, le désir afférent à la position de l’analyste, qui est de tenir à distance la thérapie. Dire que le pivot de l’effet thérapeutique est la suggestion, implique au contraire que c’est un effet qui se produit par excellence au niveau du principe du plaisir. L’effet thérapeutique est un rétablissement d’homéostase, et pas autre chose.

La question prend toute sa vigueur quand on s’aperçoit que la découverte de l’inconscient par Freud a bien sûr été exploitée dans le sens de la suggestion, précisément dans le souci thérapeutique. Toute la technique élaborée par les postfreudiens orthodoxes se résume à l’entreprise de guérir le patient avec le signifiant-maître. Le maître est thérapeute, c’est un fait, que cela plaise ou non. Il faut évidemment se demander jusqu’où l’on peut guérir avec le signifiant-maître, mais on constate les merveilles thérapeutiques du temps de guerre. Sur les névroses, c’est certain, c’est recensé. Dès lors que, quelque part, il n’y a pas à discuter, qu’il y a une certitude opérant dans le réel, on obtient un effet thérapeutique, un effet de mieux-être sur les névrosés. On peut préciser cet effet du signifiant-maître sur les névroses. Cela a un effet sur l’hystérique, pas exactement dans le sens de l’homéostase. Sur l’obsessionnel, l’effet thérapeutique est avant tout l’hystérisation. On pourrait admettre un de ces effets thérapeutiques sur la phobie, mais je ne veux pas prendre les choses par là.

Nous n’avons pas Ă  confiner cet effet thĂ©rapeutique seulement dans les thĂ©rapies actuelles, ni non plus l’observer dans l’expĂ©rience analytique. Nous savons qu’il y a des pratiques thĂ©rapeutiques qui obtiennent chez les patients un retour Ă  l’homĂ©ostase, Ă  l’équilibre, tout Ă  fait en dehors de nos cadres de pensĂ©e. Lacan l’a situĂ© en donnant une place structuraliste Ă  la magie. Avant d’en venir Ă  cette quadripartition des quatre discours, de l’hystĂ©rique, de l’universitaire, du maĂ®tre, de l’analyste, Lacan a fait une autre quadripartition qui a Ă©tĂ© moins opĂ©ratoire, dans le texte « La science et la vĂ©ritĂ© Â»5, qui culmine sur la quadripartition de la magie, de la religion, de la science, et de l’analyse.

Vous pouvez penser que la magie n’a pas lieu de nous intéresser dans l’expérience analytique. Au contraire, cela traite de l’effet thérapeutique à partir de la suggestion, d’un embrayage qui apparaît direct du signifiant au signifiant. Cette place donnée à la magie ne permet pas de suspecter le rationalisme de Lacan, mais est au contraire un effort pour mettre à leur place ces effets constatables. Dire qu’il s’agit de culture primitive n’ôte rien aux effets qui sont constatables, aussi bien chez nous à l’occasion, simplement décantés et traditionnalisés dans ces cultures.

Rationalisme

Le rationalisme de Lacan ne doit pas ĂŞtre jugĂ© Ă  l’aune de ces professionnels du rationalisme. Cela me fait penser Ă  ces petites cellules anticlĂ©ricales qui avaient durĂ© un petit peu après leur Ă©poque. Quand j’étais lycĂ©en, il y avait un petit organe qui s’appelait La Calotte, qui visait Ă  dĂ©montrer l’inefficience de la religion, en gĂ©nĂ©ral par des cas comme  : « Un bus de pèlerins au retour de Lourdes tombe dans un ravin. Â» Cela a fini par passer, mais il y a tout de mĂŞme d’autres petites cellules, qui sont un peu enkystĂ©es. Une d’entre elles se retrouve sous le nom de Raison prĂ©sente — c’est une revue6. Ils ont bien du mal Ă  ĂŞtre au prĂ©sent. Pour essayer de se mettre un peu plus au prĂ©sent, ils s’en prennent Ă  Lacan — je suis tombĂ© sur le dernier numĂ©ro de cette publication, dont je ne fais pas mes dimanches — pour expliquer qu’il a piquĂ© ailleurs son « Stade du miroir Â». Pour le nommer, c’est Monsieur Zazzo qui se consacre Ă  cela, que certains d’entre vous connaissent comme psychologue. D’ailleurs, depuis les annĂ©es soixante-dix, il n’étudie que ça, l’image spĂ©culaire. Sans doute Lacan y est-il pour quelque chose. Il Ă©prouve le besoin de marquer que Lacan l’aurait pris Ă  Henri Wallon, et Wallon l’avait pris Ă  Darwin, qui dit quelque part une phrase sur le fait, qu’il situe Ă  sept mois, le constatant chez son petit-fils qui associe son nom et son image dans le miroir, et fait un « Ah ! Â» devant son image. Il dit &nbsp: ;« Au moins, chez Darwin, comme c’est clair ! VoilĂ  que Lacan nous met lĂ -dessus toute une poĂ©tique. Â» Il explique qu’en fait Darwin s’est trompĂ©. Parce qu’il en veut Ă  Darwin aussi. Il n’y a que Monsieur Zazzo qui est arrivĂ© lĂ , avec des Ă©tudes oĂą il met des petits enfants devant le miroir depuis 1948, et qui a pu vĂ©rifier que ce n’est qu’à dix-sept mois que l’on peut parler d’une reconnaissance. Il voit d’ailleurs un indice que Lacan l’a lu dans le fait qu’il situe le stade du miroir de six Ă  dix-huit mois. Cet article ne manque d’ailleurs pas d’intĂ©rĂŞt, puisqu’il se prĂŞterait Ă  une reprise des sources, peut-ĂŞtre moins malveillantes que celles de M. Zazzo. Si Lacan l’avait plagiĂ©, on comprendrait mal dans ces conditions que Wallon l’ait publiĂ© et ait Ă©tĂ© un de ses rares dĂ©fenseurs dans le milieu psychiatrique.

Voilà à quoi s’amusent nos rationalistes, à ne pas reconnaître le rationalisme foncier de Lacan, qui est tout à fait différent de cet esprit de chapelle rationaliste. Si la raison ne consiste qu’à disqualifier des effets vérifiés, constatables, sous le prétexte qu’ils sont irrationnels, c’est évidemment un rationalisme un peu court.

Incantation

Lacan part sur ce point, Ă  la suite de LĂ©vi-Strauss, de la constatation que le chamanisme, « cha marche Â». Il y a des effets thĂ©rapeutiques de la chose qui se font Ă  la satisfaction des sujets. Après tout, quel autre critère a-t-on que cette satisfaction des sujets ? On peut dire, Ă©videmment, que cet effet ne peut ĂŞtre dĂ©crit que dans la structure, et Lacan le dĂ©crit Ă  partir de deux pĂ´les. D’une part, l’appel incantatoire que lance ce chaman Ă  quelque chose qui se situe Ă  un autre pĂ´le dans la nature. On espère mettre en mouvement quelque chose qui est de l’ordre naturel Ă  partir de cet appel incantatoire. C’est donc une foi faite au signifiant de l’incantation. Ce qui est censĂ© y rĂ©pondre, c’est un certain nombre de signifiants dans la nature, que Lacan Ă©numère  : le tonnerre, la pluie, les mĂ©tĂ©ores, et autres miracles. Il y a un appel du signifiant naturel par le signifiant de l’incantation, sans autre mĂ©diation. Il y a un savoir dans l’affaire, Ă©videmment, un savoir dont nous ne savons rien. Il est en mĂŞme temps tout Ă  fait et mĂŞme foncièrement implicite dans l’opĂ©ration. Il y a un savoir supposĂ©, mais qui le reste dĂ©finitivement. C’est d’ailleurs ce qui fait la diffĂ©rence de la tradition et de la transmission. La transmission, c’est l’idĂ©e d’un savoir qui ne serait pas voilĂ© de son explicitation complète. Il y a au contraire une tradition chamanique. On se refile lĂ  toujours du savoir supposĂ©, jamais du savoir explicite. Il y a aussi une tradition psychanalytique, d’ailleurs. Il y a mĂŞme un effort des psychanalystes pour la constituer et pour voiler le savoir, pas seulement pour le voiler aux autres — on sait bien qu’ils sont censĂ©s le faire avec leurs instituts et leurs murailles —, mais un savoir voilĂ© pour eux-mĂŞmes, initiatique. Il est vrai que tout ce qui est de l’ordre de la transmission est une dĂ©perdition pour les effets de suggestion. Nous avons vu ce que nous sommes encore bien bons d’appeler un obscurantisme Ă  la naissance mĂŞme de cette Section clinique qui donne le lieu oĂą nous sommes. De vĂ©ritables incantations et malĂ©dictions ont Ă©tĂ© lancĂ©es par les sorciers de l’époque — 1976 — contre justement la fonction de transmission que voulait essayer d’avoir cette Section clinique.

On peut Ă©crire ainsi cette page de Lacan dans « La science et la vĂ©ritĂ© Â» : le signifiant de l’incantation mobilise le signifiant naturel de façon directe.

Si —> Sn

La remarque que fait Lacan sur la situation du sorcier lui-mĂŞme a tout son prix pour nous  : « Quant Ă  lui, en chair et en os, il fait partie de la nature. Â» Qu’est-ce que ça veut dire ? Cette opĂ©ration suppose que le guĂ©risseur lui-mĂŞme apporte son corps, qu’il dĂ©montre sur lui-mĂŞme la mobilisation de la mĂ©taphore qui est opĂ©rĂ©e Ă  ce niveau, servant par lĂ  mĂŞme, dans son corps, de support Ă  l’opĂ©ration. C’est une structure qui est très persistante. On le voit dans les histoires exemplaires de la mĂ©decine, dans les mythes mĂ©dicaux, oĂą l’on nous montre le mĂ©decin payant de sa personne — songez Ă  Fleming et la pĂ©nicilline. On passe de façon obligĂ©e par l’inoculation de l’invention Ă  l’inventeur. C’est sa façon de dĂ©montrer en quoi il sert lui-mĂŞme de support Ă  l’opĂ©ration thĂ©rapeutique.

Il y a quelque chose de ça dans la psychanalyse. Il y a des tas de bonnes raisons pour que le psychanalyste soit psychanalysé, qu’il ait fait, lui aussi, une psychanalyse, qu’il ait été psychanalysant. La moindre de ces raisons n’étant pas qu’il ait, lui aussi, payé de sa personne. Cela dit, il n’est évidemment pas conseillé de mimer la souffrance de l’autre. Le psychanalyste aussi prend sur lui la souffrance, sans pantomime et sans incantation. Il la prend sur lui comme objet petit a, ce qui est un mode opératoire de la souffrance dans l’expérience analytique.

Ce qui constitue là la magie de la suggestion, c’est que le sujet soit happé par le signifiant de l’incantation et qu’il trouve à se croiser, dit Lacan, à se recouper dans le signifiant naturel que lui fraye le guérisseur, ce qui suppose toujours que ce guérisseur y mette du sien. La magie tient certainement du discours du maître. Il y a de la suggestion dans le moindre effet de commandement.

CE QUI CLOCHE

L’a-Chose

Cette quadripartition, Ă  la fin des Écrits, prĂ©pare la grande quadripartition des discours, et le discours du maĂ®tre est aussi lĂ  prĂ©sent dans ce que Lacan dit de la magie. Il dit en tout cas quelque chose d’important sur la science  : lĂ  oĂą il y a le champ de la science, dans la règle, il n’y a pas de recoupement dans le support corporel. Il a Ă  ce moment l’idĂ©e que c’est le cas dans la psychanalyse, que l’on s’abstient de ce recoupement dans le support corporel. Ce qu’on appelle la neutralitĂ© bienveillante est après tout au moins une protection, une indication Ă  l’analyste qu’il n’a pas Ă  faire le guĂ©risseur, qu’il n’a pas Ă  offrir le support corporel requis pour le dĂ©roulement de l’opĂ©ration au niveau de la suggestion. Vous avez cela aussi dans la gymnastique : le type qui vous dit comment sauter saute un peu lui-mĂŞme.

Lacan va jusqu’à dire  : « Vous les psychanalystes, sujets de la science psychanalytique. Â» La question, pour la psychanalyse, est celle-ci  :Ă©limine-ton complètement le rapport corporel ? Cette question nous est au moins posĂ©e par l’incarnation nĂ©cessaire qu’est la prĂ©sence de l’analyste. Quand Lacan identifie la position de l’analyste Ă  la position de l’objet petit a Ă  la place du maĂ®tre, il nous donne le rĂ©sidu du support corporel dans l’expĂ©rience analytique. C’est un support corporel qui est, en plus, difficile Ă  situer comme propriĂ©tĂ© d’être hors du corps, imaginaire, mais c’est ce qui, dans la psychanalyse, fait la diffĂ©rence avec la science.

Lacan, dans ce passage que je place pour l’effet thĂ©rapeutique, a une phrase dont vous pouvez voir, après le parcours de cette annĂ©e, ce qu’elle a d’étonnant dans sa brièvetĂ©. Pour qualifier cette opĂ©ration, il dit  : « La Chose en tant qu’elle parle, rĂ©pond Ă  nos objurgations. Â» Ce qui situe très bien ce qui nous est interdit dans la psychanalyse et ce qui met en question, de toute façon, l’effet thĂ©rapeutique de la psychanalyse. L’effet thĂ©rapeutique attendu, ce serait qu’à la demande qui lui est faite, et aussi bien au reproche qui lui est fait, la jouissance de la Chose puisse rĂ©pondre et obĂ©ir. Que la Chose puisse parler n’est pas donnĂ© pour nous.

Peut-on confondre les choses et poser Ă  la fois que la vĂ©ritĂ© parle et que la Chose parle ? Si vous saisissez ce point, vous saisissez pourquoi on doit diffĂ©rencier l’effet et le produit, ce qui est la base des quatre discours, oĂą Lacan est un pas en avant sur ce point. On doit distinguer l’effet de vĂ©ritĂ© et le produit qu’est l’objet a. La vĂ©ritĂ©, elle, parle, et l’on espère qu’elle obĂ©it au signifiant, puisqu’elle est un effet de signifiant. Ce qui est moins sĂ»r pour nous, c’est que la Chose mĂŞme parle. Nous ne pouvons pas compter lĂ -dessus, et c’est pourquoi nous situons notre a-Chose comme un produit, et non comme un effet du signifiant. On voit bien qu’il y a quelque chose de plus, dans la suggestion ou dans la magie, que l’embrayage direct du signifiant sur le signifiant. Il y a une adresse directe Ă  la Chose.

Au-delà de l’effet thérapeutique

Ceci peut nous aider Ă  saisir la manĹ“uvre du sujet hystĂ©rique. Il ne faut pas croire que le sujet hystĂ©rique, ou hystĂ©risĂ©, s’accommode de sa position dans le discours analytique. Il y rĂ©siste essentiellement, et sa rĂ©sistance, c’est ce qui se retourne sur l’analyste. De quoi tĂ©moigne ce sujet hystĂ©rique ? De la nĂ©cessitĂ© oĂą il se trouve de se recouper sur le support corporel. On en a une idĂ©e avec ce que l’on appelle grossièrement la somatisation, qui est en fait que le sujet barrĂ© vienne au corps et se manifeste dans le corps. On comprend que l’analyse, pour le sujet hystĂ©rique ou hystĂ©risĂ©, soit une occasion d’adresser ses objurgations Ă  la Chose. Le psychanalyste est, pour le sujet, la Chose en tant qu’elle parle. L’objurgation est un autre mot de la demande, c’est, au sens propre, une figure de rhĂ©torique par laquelle on adresse des reproches Ă  quelqu’un. On reste sur ce point que le sujet hystĂ©rique s’accroche au maĂ®tre et qu’il convient que l’analyste ne s’identifie pas Ă  la position du maĂ®tre, qu’il occupe nĂ©anmoins, mais cela ne suffit pas. Bien sĂ»r que le sujet hystĂ©rique s’adresse au maĂ®tre en tant qu’il est incapable de maĂ®triser la Chose, mais dès lors que l’analyste ne s’identifie pas au maĂ®tre, tout en restant dans la case du maĂ®tre — en haut et Ă  gauche dans les schĂ©mas de Lacan —, l’hystĂ©rique s’adresse Ă  la Chose aussi bien, pour qu’elle rĂ©ponde Ă  ses objurgations.

Le sujet hystĂ©rique nourrit les pratiques de la magie, ce qui ne veut pas dire que l’hystĂ©rique ait pour autant une pensĂ©e magique. C’est de l’ordre de la projection, comme Lacan le signale, projection que l’analyste fait lui-mĂŞme. D’un certain cĂ´tĂ©, l’hystĂ©rique met en Ă©vidence le sujet de la science dans ce que ce sujet dĂ©montre de dĂ©sarrimage d’avec la nature — c’est pourquoi Lacan Ă©crit de la mĂŞme façon le sujet de la science et le sujet hystĂ©rique, par un S barrĂ© —, mais en mĂŞme temps, l’hystĂ©rique va contre le sujet de la science, par la recherche qui est la sienne du support corporel  : toucher, voir. On est loin de l’effet thĂ©rapeutique qui serait que la Chose rentre dans le principe du plaisir. Ce n’est pas pour demain. Ce qui nous reste, c’est le « Ă§a va bien Â», « Ă§a va mal Â». DĂ©barrassons-nous-en tout de suite en disant que ce n’est rien de plus qu’un signifiĂ©. N’hĂ©sitons pas Ă  situer l’effet thĂ©rapeutique au point que l’on peut appeler le signifiĂ© de l’Autre ou Ă  l’Autre, et comme voie de retour de la position en grand A de l’analyste.

effet thérapeutique

Nous ne pouvons pas situer cet effet thérapeutique ailleurs, dans sa variation elle-même, nous ne pouvons pas en faire autre chose, au départ, qu’un effet sémantique, dans la mesure où nous ne pouvons pas rêver que la Chose rentre dans le principe de plaisir. Cela a un grand avantage de situer l’effet thérapeutique à ce point, parce que cela le situe là où il doit être, au lieu même du symptôme, comme message inversé de l’Autre. C’est de là qu’il se retourne comme plainte et comme objurgation.

Ce qu’il y a de satisfaisant Ă  situer l’effet thĂ©rapeutique comme effet sĂ©mantique, c’est que c’est le lieu oĂą il faut d’abord situer le sujet supposĂ© savoir, qui appartient, bien sĂ»r, Ă  une autre strate de l’enseignement de Lacan. Si nous essayons de lui donner une place sur son graphe, nous devons l’inscrire en s(A), et pas ailleurs, parce que le sujet supposĂ© savoir est aussi d’abord un effet de signification. C’est l’effet thĂ©rapeutique immĂ©diat de la psychanalyse, le plus simple, l’ouverture de l’espace de la plainte, Ă  l’occasion de la revendication, mais avec le « aller mieux Â» Ă  l’horizon. La question, c’est que cet effet de signification qu’est le sujet supposĂ© savoir, dans l’analyse, est fait pour laisser place, pour occuper provisoirement la place qui se rĂ©vĂ©lera ĂŞtre celle de l’objet petit a.

Lacan a articulĂ© la mĂŞme chose dès son graphe. Quand il nous explique, dans sa « Proposition d’octobre 67 Â», que le sujet supposĂ© savoir occupe la place de ce qui est le rĂ©fĂ©rent essentiel de l’opĂ©ration analytique, Ă  savoir ce mode opĂ©ratoire de la Chose qu’est l’objet petit a, il ne fait que concentrer ce qui est dĂ©jĂ  impliquĂ© aussi par son graphe. S’il y a un court-circuit de l’effet thĂ©rapeutique Ă  ce niveau, le chemin complet repose sur le large circuit qui ramène au mĂŞme point, après un passage qui est abrĂ©gĂ© par Lacan par la lettre a, et qui met en jeu le fantasme aussi bien, qui met en jeu, au niveau de la pulsion comme au niveau du fantasme, l’objet petit a.

Il s’agira de le détailler, mais, au premier niveau, l’effet thérapeutique, c’est l’effet sémantique. La question est de savoir s’il peut être autre chose, si l’on peut revenir sur le symptôme par un circuit plus large que le circuit de la suggestion. On y est forcé, bien que Lacan n’y soit pas arrivé tout de suite.

Savoir et symptĂ´me

La question est la suivante  : tout dans le symptĂ´me ne tient pas Ă  l’effet sĂ©mantique qu’il comporte. Le symptĂ´me n’est pas seulement le message inversĂ© de l’Autre. Ce qui Ă©tait le point de dĂ©part de Lacan dans le discours de Rome et le fondement de son optimisme psychanalytique — le symptĂ´me Ă©tant alors avant tout un effet de vĂ©ritĂ© qui tient Ă  la chaĂ®ne signifiante. Ce qui fait justement le problème de l’affaire, c’est que le symptĂ´me, comme Freud l’a dĂ©couvert dans la pratique analytique, et Lacan ensuite, n’est pas seulement un effet de vĂ©ritĂ©, puisqu’une jouissance y est prise. Il y a donc autre chose que de l’effet Ă  mettre en cause, il y a du produit, qui ne rĂ©pond pas aux mĂŞmes lois que l’effet. C’est structuralement diffĂ©rent. Freud l’a dĂ©couvert par la rĂ©action thĂ©rapeutique nĂ©gative, qui n’est pas simplement le contraire de la rĂ©action thĂ©rapeutique positive, mais la dĂ©couverte qu’il y a justement autre chose Ă  mobiliser que l’effet sĂ©mantique. Il y a une jouissance qui ne rĂ©pond pas aux objurgations de la chaĂ®ne signifiante.

Maintenant que vous avez le paysage, prenons les choses posément à partir de là. Je peux encore superposer à cette écriture s (A) et A deux mathèmes empruntés à la suite de son enseignement et mettre légitimement ici S1, la position du signifiant-maître dans l’Autre, et puis écrire ici S2 à la place de cet effet sémantique.

Incurable

Si je suis ce fil, je peux préciser ce qu’il y aurait d’authentique dans l’effet thérapeutique, qui tient essentiellement à l’élaboration du savoir qui répond au symptôme.

Le symptĂ´me est quelque chose qui ne va pas, dont le sujet tĂ©moigne comme d’une opacitĂ©, qui existe foncièrement sur le mode de l’intrusion. Ce qui est spĂ©cialement sensible chez l’obsessionnel : une occupation de pensĂ©es, une adhĂ©rence, un engluement dans des pensĂ©es, que l’analyste n’a pas Ă  valider. C’est plus dissimulĂ© parce que plus Ă©vident, chez l’hystĂ©rique, oĂą c’est le sujet lui-mĂŞme qui est l’intrus, le dĂ©placĂ©, ce pourquoi ce sujet a pour vocation de faire son trou dans l’Autre.

Le symptĂ´me, c’est ce qui cloche. Il faut lĂ  rappeler l’axiome de Lacan : « Il n’y a de cause que de ce qui cloche. Â» On ne peut vraiment parler d’effet que lorsqu’il y a une discontinuitĂ© entre la cause et l’effet. Ce qui peut ĂŞtre dit d’une autre façon : il n’y a de cause que du symptĂ´me. Cela nous permet d’abord de donner une formule de ces urgences subjectives que j’évoquai au dĂ©but : elles tiennent toujours, pour le sujet, Ă  l’apparition de la faille d’un savoir, et c’est ce qui fait effet de vĂ©ritĂ©. C’est mĂŞme ce qu’il s’agit de vĂ©rifier dans l’entretien prĂ©liminaire.

La psychose nous guide aussi bien en ce point, oĂą nous avons aussi la faille d’un savoir, qui porte sur un signifiant tout Ă  fait spĂ©cial par ses consĂ©quences ravageantes. La faille du savoir fait lĂ  effet de rĂ©el puisque, pour le coup, le sujet se trouve en prĂ©sence de la Chose en tant qu’elle parle. C’est exactement la situation de Schreber : il se trouve en face de la Chose en tant qu’elle parle, seulement c’est lui qui ne rĂ©pond pas Ă  ses objurgations. On peut dĂ©jĂ  situer comme thĂ©rapeutique l’entreprise analytique, en tant que l’analyse vise Ă  Ă©laborer le savoir nouveau qui rĂ©pond Ă  cette faille du savoir, c’est-Ă -dire Ă  l’effet de vĂ©ritĂ© qui dĂ©coule de cette faille du savoir. On entreprend de dissoudre l’opacitĂ© subjective.

Ce qui tamponne l’entrĂ©e en analyse, c’est que l’on mette Ă  la place de l’effet de vĂ©ritĂ© le sujet supposĂ© savoir. C’est un colmatage. La demande motivĂ©e du symptĂ´me, c’est-Ă -dire la demande d’« un qui souffre Â», comme dit Lacan, est une demande d’être guĂ©ri de la vĂ©ritĂ©. Je me risquerai Ă  dire que, si l’on n’arrive pas Ă  guĂ©rir la psychose, il pourrait bien y avoir une raison très simple, c’est que le sujet n’est pas malade — ce que Lacan impliquait —, mais — au sens propre de Freud — il l’a Ă©tĂ©. La thèse de Freud lui-mĂŞme est que le dĂ©lire est une thĂ©rapie. Une fois ce retour de la vĂ©ritĂ© fait dans le rĂ©el, il y a une certaine sĂ©dation par le dĂ©lire, la fameuse stabilisation de la mĂ©taphore dĂ©lirante, et le dĂ©lire est Ă  plein titre un savoir. Je me suis laissĂ© aller Ă  dire, Ă  Milan, que le prĂ©sident Schreber Ă©tait le seul qui ait Ă©tĂ© vĂ©ritablement guĂ©ri des « cinq psychanalyses Â» de Freud — le seul qui ne soit pas passĂ© par Freud.

On ne peut pas nĂ©gliger cet aspect de la psychanalyse que le sujet demande Ă  ĂŞtre guĂ©ri de la vĂ©ritĂ© qui fait symptĂ´me, qu’on l’aide Ă  endormir le symptĂ´me. On vient, Ă  l’occasion, pour mieux dormir en psychanalyse. C’est une fonction qui a son mĂ©rite. Selon Montesquieu, c’était la fonction de la philosophie. Il disait Ă  Madame du Châtelet : « Vous vous empĂŞchez de dormir pour faire de la philosophie. Vous devriez apprendre de la philosophie pour dormir. Â» C’est un idĂ©al, si l’on veut.

Dire que c’est du savoir que l’on attend la sĂ©dation du symptĂ´me justifierait qu’à un stade plus Ă©levĂ©, on mette le signifiant du savoir lĂ  oĂą l’on a d’abord Ă©crit l’effet sĂ©mantique. C’est si vrai que c’est dans cette position qu’il figure dans les quatre discours Ă  quatre places de Lacan : le savoir est Ă  la place de l’effet de vĂ©ritĂ© dans le discours de l’analyste. C’est cette opĂ©ration que je vous dĂ©montre ici sur une autre articulation signifiante de Lacan. Ce serait dire que, dans la psychanalyse, c’est du bien-dire, si l’on peut appeler ainsi un savoir qui est aussi bien un dĂ©lire, que se produirait un mieux-ĂŞtre. On mesure cet effet thĂ©rapeutique au mieux quand le sujet interrompt son analyse. Non pas quand il l’achève, mais quand il l’interrompt. Il vous signifie par lĂ  qu’il a sa dose de savoir capable d’endormir la vĂ©ritĂ©, et qu’il sort de la clinique psychanalytique. Si la clinique c’est le rĂ©el comme impossible Ă  supporter, selon la formule de Lacan, l’effet thĂ©rapeutique, c’est simplement de mettre le sujet en mesure de supporter le rĂ©el. Il faut voir sur quel mode. Le mode habituel de supporter le rĂ©el, c’est l’impuissance. Cet effet-lĂ  est le contraire de ce qui est souhaitĂ© dans une analyse, qui est de passer de l’impuissance Ă  l’impossible. Une analyse qui s’interrompt, c’est exactement le point oĂą l’on est passĂ© de l’impossible Ă  supporter le rĂ©el Ă  l’impuissance. On sort dans le fantasme, pour autant que c’est le fantasme par excellence qui est supportĂ© de l’impuissance.

Pour le dire très vite, il n’est pas jusqu’à présent question du fantasme dans cette affaire d’effet thérapeutique, pour la raison simple que le fantasme n’est pas de la même façon que le symptôme l’objet de la plainte. Le fantasme appartient au contraire à la thérapie spontanée du sujet. Le fantasme a par excellence une fonction anti-clinique. Le fantasme, de sa fonction, met le sujet en mesure de supporter le réel.

L’enjeu de la psychanalyse est au-delà de l’effet thérapeutique. Cela ne veut pas dire que cet effet thérapeutique n’ait pas à se produire comme en dérivation de l’opération analytique. Mais, en même temps, si on le prend par sa définition de faire rentrer la jouissance dans le principe du plaisir, ce n’est pas là l’enjeu de la psychanalyse. L’enjeu de la psychanalyse est au niveau de ce que Freud a appelé la castration, pour dire que c’est inguérissable. Il y a un mode de guérison qui n’est pas thérapeutique, qui consiste à devenir incurable.

C’est celui que Lacan promettait à la fin de l’analyse.

Jacques-Alain Miller

1 Lacan a dissous l’École freudienne de Paris en janvier 1980.

2 Lacan J., « TĂ©lĂ©vision Â» (1973), Autres Ă©crits, Paris, Seuil, 2001, p. 512.

3 Lacan J., « La science et la vĂ©ritĂ© Â» (1965), Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 870.

4 Cf. Henry M., L’essence de la manifestation, PUF, 1963.

5 Cf. « La science et la vĂ©ritĂ© Â», op. cit., p. 870 et suivantes.

6 Raison présente, L’UNION RATIONALISTE, n° 66, 1983.