Lettre mensuelle

Le corps, la monnaie, l’utopie

Hervé Castanet

 

La Monnaie vivante (1), publié en décembre 1970 par Pierre Klossowski, est le nom de cette société inventée (et idéale) où l’économie actuelle des besoins serait remplacée par la circulation brownienne des impulsions émotionnelles dégagées du carcan qui les entravent et les ordonnent en des unités diverses : le moi, le langage logique rationnel, les structures marchandes, etc.

Usage et inutilité
De quelle question part Klossowski ? Il pointe un état des lieux : la civilisation industrielle a fait des ravages dont la « vie affective » a subi les tristes conséquences. Comment la production de l’industrie a-t-elle pu acquérir cette puissance ? Comment se fait-il que la production des « objets ustensilaires » ait complètement modifié la production des « objets d’usage » – « ceux que produit l’art, “inutiles” à la subsistance » ? La logique économique et marchande est saisie, à sa racine, par le biais des objets produits – ceux dont artificiellement les individus, devenus consommateurs, ont « besoin ». Le créateur – écrivain, peintre – est aussi un producteur d’objets. D’où cet enjeu rivalitaire entre la logique industrielle et celle de l’art. Quel peut être l’effet de la production d’objets qui ne servent à rien – les œuvres de l’art – à l’époque historique de la production généralisée d’objets qui ne servent qu’au titre d’ustensiles ? Klossowski lâche le mot : quel rapport entre l’ustensile réduit à son usage purement fonctionnel et le simulacre qu’est, par définition, l’objet inutile – l’œuvre d’art ?

Pour répondre à ces questions dans le droit fil de ses analyses de Sade et de Nietzsche, Klossowski se livre à une théorie de la genèse de la valeur et de l’usage des objets produits. Même si ses références peuvent surprendre – elles sont toujours affirmées avec force, parfois sans démonstration vraiment suivie –, elles sont à lire attentivement. « Le bien d’usage est originairement inséparable de l’usage au sens coutumier. » La coutume est toujours un rituel, un agencement où se répètent les mêmes gestes : le sens qui s’y inscrit est « immuable » et relève d’une théologie dogmatique, même si elle ne dit pas son nom. La messe – et le mystère eucharistique – en étant le paradigme. Le bien, dans ce cas, est inéchangeable ; il est intrinsèquement lié au rituel qui le réalise sous le regard de cet Autre éternisé garant de l’immuable. Le propre de Klossowski est d’introduire le « corps propre » dans cette logique théologique – non point le corps du Christ, mais le corps vivant travaillé et intensifié par l’émotion voluptueuse – par la « vie affective », comme il dit avec une retenue ironique. Quelle coutume est possible pour la rencontre des corps et surtout pour cette « manière d’en disposer à l’égard du corps propre d’autrui » ? Le corps a-t-il un caractère aliénable ou inaliénable ? Tout dépend de la coutume, répond Klossowski. La référence à Sade et à Nietzsche est présente. Oui, le corps peut être aliéné par l’autre, le partenaire, si la coutume l’exige. Poser du reste qu’il est inaliénable est une mascarade. Il n’y a pas de bien vivant inaliénable, puisque le corps propre s’est constitué par un combat où, dans le rapport des forces en présence, des impulsions ont été dûment aliénées. Toute coutume est révocable, transformable par qui a le courage, la force, le génie de s’y atteler.

« L’objet fabriqué […] perd ce caractère à mesure que l’acte de fabriquer se complique et se diversifie. Diversifié selon sa complexité progressive, l’acte de fabriquer substitue à l’usage des biens […] l’utilisation efficace des objets. » Pris dans une économie du profit mesurable, quantifiable, qui devient la référence généralisée, l’usage coutumier des biens « se révèle stérile ». C’est-à-dire que « l’usage, […] la jouissance en est stérile pour autant que ces biens sont jugés improductifs dans le circuit de l’efficacité fabricale. » Le résultat pour le corps se dévoile en bout de course de cette logique productive : « À l’époque industrielle, la fabrication ustensilaire rompt définitivement avec le monde des usages stériles et installe le monde de l’efficacité fabricale en fonction de laquelle tout bien naturel ou cultivé – le corps humain autant que la terre – est à son tour évaluable. » Klossowski essaye de saisir que dans le rituel coutumier, le bien impliqué vaut pour ce qui est inéchangeable, pour ce qui est hors prix : le phantasme.

Les impulsions comme infrastructure
D’où la thèse fondamentale de Klossowski dans La Monnaie vivante : « Les normes économiques ne forment-elles à leur tour qu’une substructure des affects et non pas l’infrastructure dernière, et s’il est une infrastructure dernière, est-elle constituée par le comportement des affects et des impulsions ? Répondre affirmativement revient à dire que les normes économiques sont un mode d’expression et de représentation des forces impulsionnelles. La manière dont elles s’expriment dans l’économie et finalement dans notre monde industriel répond à la manière dont elles ont été traitées par l’économie des institutions régnantes. Que cette infrastructure première et dernière se trouve à chaque fois déterminée par ses propres réactions aux substructures antérieures existantes, cela est indéniable ; mais les forces en présence sont celles qui poursuivent le même combat d’infrastructures en substructures. Alors, si ces forces s’expriment spécifiquement d’abord selon les normes économiques, elles se créent elles-mêmes leur propre répression ; et aussi les moyens de rompre la répression qu’elles subissent à différents degrés : et cela tant que dure le combat des impulsions qui, dans un organisme donné, se livre pour et contre la formation du suppôt, pour et contre son unité psychique et corporelle. Là, en effet, vont s’élaborer les premiers schèmes d’une “production” et d’une “consommation”, les premiers signes d’une compensation et d’un marchandage. » Ces formulations sont extrêmement précises et constituent pour notre auteur une boussole pour s’orienter dans l’économie de notre monde – en l’occurrence une économie inséparable d’une théologie (2) et d’une visée utopique négative (une contre-utopie). La base de l’économie klossowskienne est celle qui, inauguralement, se met en scène, s’actualise, « se représente » comme il dit, dans l’unité (provisoire) du suppôt. Cette économie fait le pathos de l’être – là d’abord se jouent une production et une consommation, opérations premières d’une « économie », des flux énergétiques.

Klossowski actualise ces remarques en posant une nouvelle question : comment considérer « le rapport possible entre l’élaboration perverse du phantasme d’une part et la fabrication de l’objet d’usage, d’autre part » ? Pareille question permettant de nouer les remarques passées – via Sade et Nietzsche – sur le chiffrage des impulsions par le phantasme et les considérations sur le fonctionnement du monde industriel. À nouveau se retrouve la référence à l’unité – artificielle – du suppôt vivant. Qu’est-ce à dire ? Le phantasme, parce que lié intrinsèquement aux impulsions dont il est un « produit », est une menace pour l’unité du moi qui s’est constitué par la stricte censure de ces impulsions. Par contre, l’objet ustensilaire, lui, « présuppose la stabilité de l’individu ». Klossowski résume cette différence dans les conséquences de ces productions d’objets : « Le phantasme veut durer aux dépens de l’unité individuelle ; l’objet fabriqué doit servir à cette unité ; sa fabrication et son usage impliquent l’extériorité, la délimitation à l’égard du milieu, donc aussi à l’égard d’autres unités. » La logique ustensilaire exclut l’échange des impulsions puisqu’elle isole et partage : chaque unité à sa place ! – ainsi le sujet économique.

Doit-on conclure que le phantasme exclut l’usage ? Nullement, puisque l’usage du phantasme « […] se confond avec l’usage de quelque jouissance ou souffrance ». Usant du phantasme, aussitôt notre individu se trouve affronté à une « contrainte » du fait de son unité – le phantasme s’actualise comme opérateur de dissolution de l’unité (la libre circulation des flux impulsionnels) à laquelle s’oppose ce qui fait le centrage de l’unité du suppôt. Un échange se crée, soit une véritable matrice économique : « […] pour qu’il y ait échange, il faut qu’il y ait un équivalent, soit un valant pour quelque chose, autant dans la sphère du phantasme élaboré aux dépens de l’unité individuelle qu’au niveau de l’individu, dans la sphère externe, de l’objet fabriqué. »

À partir de ces remarques, Klossowski résume son analyse du prix et de la gratuité : « Rien dans la vie impulsionnelle ne semble proprement gratuit. » Voilà la thèse réduite à sa trame. « Dès qu’une interprétation y dirige le processus même (le combat de l’émotion pour se maintenir contre l’instinct de propagation), l’évaluation, donc le prix, intervient. » Le prix est le nom que prend, pour notre auteur, l’évaluation des différences énergétiques entre la puissance des forces en présence. Le prix est le nom d’une différence énergétique inaugurale entre l’émotion et l’instance de survivance qui préserve l’espèce et l’unité individuelle. Le prix inscrit la comparaison. À partir de là il y a trafic, négoce et négociation, compromis… D’où ce dilemme pour le sujet : « Ou bien la perversion interne – dissolution de l’unité – ; ou bien affirmation interne de l’unité – perversion externe. » C’est assurément dans ce texte de 1970 que la perversion est dégagée le plus radicalement de son approche médico-légale. La perversion devient le nom de l’émotion voluptueuse dégagée de l’instinct de procréation qui la canalise. La perversion n’est pas seulement interne, elle est aussi externe. Il y a une utilisation des affects par l’économie ustensilaire. L’hypertrophie des besoins économiques constitue une perversion – certes inverse à la perversion interne. C’est à ce titre que la perversion est la raison de l’économie. Il faudrait savoir substituer à la perversion des besoins, la perversion des affects. Là se retrouve le prix : « Qui refuse de payer le prix de l’émotion voluptueuse et revendique la gratuité de l’instinct de propagation, donc de son unité propre, paiera au centuple cette gratuité par la perversion externe des conditions dans lesquelles l’unité individuelle est appelée à s’affirmer. » S’il en était autrement, qu’adviendrait-il pour le sujet ? Les termes de la visée utopique commencent à se pointer : « Le jour où l’être humain aura surmonté, donc réduit la perversion externe, soit la monstruosité de l’hypertrophie des “besoins”, et consentira en revanche à sa perversion interne, soit à la dissolution de son unité fictive, une concordance s’organisera entre le désir et la production de ses objets dans une économie rationnellement établie en fonction de ses impulsions. » Cette réalisation concilierait et Fourier (à chaque passion, son objet) et Sade (posséder l’objet pour le détruire inlassablement), concilierait l’inconciliable. L’effort deviendrait gratuit – il sera dégagé du travail producteur – pour répondre au « prix de l’irrationnel », soit au prix de l’affect hors norme et raison. Payer le prix de ce qui n’a pas de prix, se ruiner pour posséder ce qui est impossédable. « Voilà le “solde débiteur” de l’unité individuelle. »

C’est précisément ce que dans la lignée de Sade (et accessoirement de Charles Fourier), La Monnaie vivante a voulu proclamer en une fiction : abolir toutes les normes économiques existantes au profit des seules impulsions que les pratiques perverses singulières actualisent au cas par cas. Le projet de faire des impulsions une valeur monétaire signant ce passage du singulier d’une pratique rivée (les pervers) à la contre-généralité, prise et légitimée dans le raisonnement rationnel, de la perversion comme principe de société. La monnaie faite des impulsions veut établir une monstruosité économique intégrale, soit une perversion intégrale. Klossowski – comme Sade – ne parvient pas à donner une formulation positive de la perversion. C’est de façon toujours négative qu’elle se saisit puisque précisément ce qu’elle démontre, c’est que sa visée – la jouis­sance du corps vivant de l’Autre – est inatteignable. Le négatif qui œuvre dans la perversion, c’est cette instance négativée, supposée au-delà de la logique du Un phallique. Cette impossibilité d’une formulation positive de la perversion n’est donc pas contingente mais structurale. La monstruosité intégrale, La Monnaie vivante, effectivement, ne peuvent être que des contre-utopies.

 

1. La Monnaie vivante sera citée dans son édition originale parue chez Éric Losfeld. Cette édition n’est pas paginée et, au regard du texte, sont publiées des photos de Pierre Zucca. non titrées.

2. Voir A. Arnaud, Pierre Klossowski, Les contemporains, Paris : Seuil, 1990. Notamment chapitre 3 : « L’économie du pathos. »