Lettre mensuelle

Le CPCT comme nouveau concept psychanalytique

Pierre Naveau

 

Certes, le CPCT accueille principalement des personnes qui se trouvent dans une situation prĂ©caire, qui, parfois, connaissent ce que c’est que d’ĂŞtre, comme on dit, dans une misère noire. Le fait qu’un tel accueil soit gratuit permet Ă  ces personnes de rencontrer cet interlocuteur que, sans cette gratuitĂ©, elles ne pourraient pas rencontrer - Ă  savoir : un psychanalyste.

Le psychanalyste vient alors incarner, en chair et en os, un type de lien social inĂ©dit que, jusqu’alors, le plus souvent, ces personnes ignoraient. Pour dire la chose simplement, quelque chose d’impossible est rendu possible. Cette transformation de l’impossible en possible a une dimension politique. On pense alors, bien sĂ»r, aux politiques Ă©conomique, sociale et de santĂ© publique. Une prestation d’une certaine qualitĂ© est offerte gratuitement. C’est par rapport Ă  cette modalitĂ© d’une offre que le CPCT obtient les indispensables subventions qui sont nĂ©cessaires Ă  son fonctionnement. Mais, du point de vue de la psychanalyse, la dimension politique s’articule, avant tout, dans ce que l’on peut appeler : “une politique du symptĂ´me”. Comme cela a Ă©tĂ© soulignĂ© par Hugo Freda, - cette prĂ©caritĂ©, mĂŞme si elle est Ă©conomique et sociale, se manifeste, d’abord, dans le rapport du sujet au symbolique. C’est le rĂ©el d’une conjoncture dramatique, d’une situation personnelle, d’une position subjective, qui fait que ce rapport au symbolique est prĂ©caire. Le noeud entre le rĂ©el, le symbolique et l’imaginaire devient alors fragile. Il pourrait se rompre. Il suffirait d’un rien. L’on a, le plus souvent, d’une façon ou d’une autre, affaire Ă  une terrible souffrance, voire Ă  un dĂ©sespoir.

Le temps et l’urgence

Le traitement tend Ă  essayer d’inventer, il faut le prĂ©ciser, le plus rapidement possible, le symptĂ´me qui est susceptible de rĂ©pondre Ă  cette fragilitĂ© du lien qui est inhĂ©rent Ă  ce qui constitue le symbolique. Le fait que le CPCT existe donne l’occasion, aux personnes qui font appel Ă  lui, qui y ont recours, - les mots “appel” et “recours” n’Ă©tant pas sans importance -, de dĂ©couvrir que - c’est le minimum - une relation peut prendre forme. Non seulement la relation Ă  une institution (le CPCT) et Ă  quelqu’un (le psychanalyste qui est lĂ ), mais aussi la relation entre les mots, entre les paroles et les difficultĂ©s de la vie, ainsi qu’entre les sĂ©ances qui se succèdent, qui produisent une sĂ©rie, mais qui ne sont pas en nombre indĂ©fini et qui, au contraire, Ă  ces personnes-lĂ  prĂ©cisĂ©ment, sont comptĂ©es. Il est vrai, par consĂ©quent, que la prĂ©caritĂ© donne au traitement des demandes, caractĂ©risĂ©es par l’urgence, qui s’adressent au CPCT, une certaine tournure, un certain style.
C’est sur ce point - le lien qu’il y a entre l’urgence et le nombre limitĂ© de sĂ©ances - qu’il faut mettre l’accent, car ce qui fait du CPCT un concept psychanalytique, - c’est, du moins, la thèse qui est, ici, soutenue -, c’est le maniement du temps. Je rappelle juste, pour mĂ©moire, cette phrase, devenue fameuse, de Lacan : “Le transfert est une relation essentiellement liĂ©e au temps et Ă  son maniement”. Il n’est pas indiffĂ©rent, si l’on m’a bien suivi jusque lĂ , que ce soit le mot de “relation” qui soit utilisĂ© par Lacan.

Qu’apprenons-nous au CPCT ?

Que la brièvetĂ©, dont il s’agit dans la pratique de la psychanalyse au CPCT, ne relève pas du temps chronologique, mais du temps logique. La brièvetĂ© en question ne peut pas se comprendre relativement Ă  l’opposition entre des cures longues et des traitements brefs. Il ne s’agit pas, au moyen de la crĂ©ation du CPCT, de rĂ©pondre Ă  l’objection, qui est souvent faite Ă  la psychanalyse, selon laquelle les traitements psychanalytiques durent longtemps - et, donc, dans l’esprit de ceux qui soulèvent une telle objection dĂ©prĂ©ciative -, trop longtemps. Ce n’est pas de la durĂ©e dont il est question, mais de l’acte psychanalytique. Les 16 sĂ©ances, par exemple, ont la vertu de constituer une hypothèse, un semblant, une fiction crĂ©atrice. C’est un point de repère, un point d’appui. C’est l’hypothèse d’un temps ramassĂ©, d’un temps contractĂ©. La procrastination, qu’implique forcĂ©ment le temps chronologique, n’est pas de mise. Si le temps est comptĂ©, c’est parce que ce dont il est question, c’est du temps logique. Comme le montre l’apologue des trois prisonniers, le temps logique signifie que le temps qui est alors pris en considĂ©ration est le temps qu’il faut prĂ©cisĂ©ment pour qu’un certain maniement puisse s’effectuer, pour qu’une manoeuvre ait lieu. C’est le temps qu’il faut pour qu’un acte s’accomplisse, pour que l’analyste ait juste le temps d’y mettre la main, si je puis dire.

Une éthique de la précision symbolique

Quelqu’un m’objectait, rĂ©cemment, que le CPCT n’est pas unique en son genre, qu’il n’y a pas qu’au CPCT que se produisent des effets thĂ©rapeutiques rapides. Je lui ai rĂ©pondu que le mot “rapide” doit ĂŞtre entendu dans le sens oĂą l’on dit, par exemple, de quelqu’un : “Ah, celui-lĂ , c’est un rapide !” Qu’est-ce que ça veut dire ? Eh bien, qu’avec celui-lĂ , ça ne traĂ®ne pas, qu’il pige vite. Une collègue du CPCT a pu ainsi montrĂ©, Ă  l’occasion d’un exposĂ© lors de la soirĂ©e de psychanalyse appliquĂ©e Ă  l’ECF, qu’une personne en grande souffrance s’est sentie profondĂ©ment soulagĂ©e lorsqu’elle l’a entendu dire : “Vous n’ĂŞtes pas obligĂ©e d’ĂŞtre la curatrice de votre mère”. Le monde a donc changĂ©, pour ce sujet psychotique, Ă  l’instant oĂą quelqu’un lui a dit, en substance, simplement ceci : “Vous n’ĂŞtes pas obligĂ©e de prendre en charge cette responsabilitĂ© qui, Ă©tant beaucoup trop lourde, vous est devenue insupportable”. Une telle intervention paradoxale, qui, Ă  coup sĂ»r, Ă©tait opportune, pourrait ĂŞtre jugĂ©e comme Ă©tant une aberration par le tenant kantien de la norme universelle qui considĂ©rerait, dès lors, que, quelles que soient les circonstances, une responsabilitĂ© doit, par quiconque, ĂŞtre assumĂ©e. De ce point de vue, le CPCT Ă©chappe Ă  la conception kantienne de l’espace et du temps. L’abord du fonctionnement de ce nouveau type d’institution par le prĂ©caire, le noeud, l’acte et le temps contractĂ© fait du CPCT un concept psychanalytique. Une telle affirmation, qui met en jeu ce que l’on peut appeler “une Ă©thique de la prĂ©cision symbolique”, mais qui, sans doute, appelle discussion, a le statut d’une dĂ©duction logique.

Pierre Naveau