Lettre mensuelle

Précarités

Hebe Tizio

 

Nous appelons lien social la relation entre les êtres humains qui se soutient du discours et qui, comme tel, porte les marques d’une époque et d’une culture déterminée, et se particularise par les traits des sujets qui l’établissent.* Le discours oriente donc les relations qui se pratiquent selon des marges de liberté variables ; le lien social articule le macrosocial et l’individuel. Cette articulation pas-toute relie en même temps qu’elle sépare puisqu’elle s’établit sur un vide où chacun loge sa singularité, sa cause. Il n’y a pas de déterminisme génétique, car une culture établit  marques et normes par le lien social à la régulation duquel échappe toujours quelque chose, c’est en quoi il n’y a pas de déterminisme social, la cause étant chez le sujet. On nomme « diversité » la manifestation des différences conçues par d’autres discours. Des éléments dominants et des espaces variables de tolérance de la diversité caractérisent une culture. Exemple : les questions que pose la pratique de la polygamie dans un pays où la sécurité sociale ne reconnaît qu’une seule épouse.

Le signifiant précarité fait époque

C’est dans ce cadre que l’on peut interroger ce qu’on appelle la « globalisation ». Importants sont les changements du lien social (nouvelles formes du lien familial, relation adultes enfants…) que des réponses juridiques légalisent en créant de nouveaux termes pour les nommer. La difficulté de penser ces changements tient à des obstacles épistémiques, dont le plus grand tient à nous-mêmes et conduit à des perspectives catastrophistes et non opérationnelles. D’où l’importance de créer les conditions pour réfléchir sur le nouveau : la psychanalyse y apporte son grain de sel ! Elle montre l’articulation du sujet avec le social par la voie du symptôme. C’est l’objet de notre propos concernant un des effets de la globalisation sur les « précarités » (au pluriel) pour en montrer ses différentes déclinaisons. Les témoignages présentés sont extraits de la clinique du CPCT : il s’agit de sujets qui reconnaissent l’existence d’un problème et qui s’adressent à un Autre duquel ils attendent en général de l’aide.

Le terme « précaire » indique aujourd’hui le manque de sécurité d’emploi. En ce sens, la précarité renvoie aussi bien au peu de stabilité ou de durée qu’à sa légalité ; dévalorisé par tolérance ou inadvertance du maître, la « précarité » évoque une relation à l’Autre qui produit instabilité, insécurité, insuffisances des ressources, lesquelles maintiennent le sujet dans une situation de fragilité et de vulnérabilité. D’où la prolifération des thèmes d’aide, d’autonomie, d’assistance… L’Etat garant qui donnait l’illusion d’un Autre protecteur, posant droits et limites à la férocité du marché, a disparu. Cette précarité est symbolique et a des répercussions matérielles de toutes sortes, comme les cadres légaux des droits et devoirs du citoyen, à force de flexibilité. Ainsi le statut de citoyen se voit-il sérieusement compromis par celui de producteur. Nonobstant, pas toutes les personnes peuvent obtenir le statut de citoyen comme l’indique brutalement  le problème de l’immigration.

Les politiques sociales peuvent pallier en partie la dé-protection structurale de l’être humain en maintenant le statut de citoyen. Et Freud précisait que celle-ci concerne aussi la relation du sujet à sa propre dimension pulsionnelle. C’est en quoi la fonction de l’Autre est primordiale.

L’apport de la psychanalyse

Face à la précarité sociale, chaque sujet a sa position propre, quelle que soit sa position sociale ; aussi, la psychanalyse ne donne-t-elle pas de réponse homogénéisante. Maintenir la différence entre les recours sociaux et l’usage que le sujet en fait est essentiel. Le travail des services sociaux montre que certaines personnes vivent dans un état précaire en raison de quelque chose qui met en jeu leur position. C’est pourquoi il est nécessaire que les professionnels sachent prendre en compte ces particularités pour mieux orienter leur travail et éviter, si possible, des effets ségrégatifs. Les traitements ségrégatifs génèrent actuellement des phénomènes de rejet toujours plus fort (voir par exemple les adolescents dont les parents consultent, angoissés par le rejet radical dont témoignent leurs enfants). Les « exclus » ne sont pas tous en dehors de la société, les formes de vie apparemment précaires sont dans certains cas des façons particulières de se soutenir dans le monde. Dans chaque cas, la psychanalyse examine le parcours de chacun pour élucider comment sa position de sujet est mise en jeu et élucider quels refus sont à avaliser, quels autres  à résoudre en tant que symptôme. Prenons quelques exemples.

Un homme vit dans la  précarité faute d’user des possibilités que lui ouvre son niveau social et culturel. Il évite ainsi un problème qu’il ne peut traiter que sous une forme délirante, « l’autre devient une présence menaçante qui lui enlève l’énergie » dit-il. Il indique qu’il le sait parce qu’il reste anéanti devant ce que l’autre lui propose. Sa famille le pousse à consulter et, à chaque fois, se produit une catastrophe subjective. La pente homogénéisante de la famille et des professionnels ne voit pas que son mode de vie précaire est le traitement que ce sujet a trouvé pour se maintenir « autonome » par rapport à l’autre, palliant ainsi à sa difficulté structurale.

Une jeune femme ne peut utiliser les recours disponibles en raison d’une logique toute autre. Une question fantasmatique est en jeu. Elle explique qu’elle se sent sans droits. Un  travail met à jour que son histoire personnelle est encadrée par un « je ne vaux rien » ; il en résulte que le statut symptomatique de son emploi précaire a pu être dégagé.

Il n’en reste pas moins que le fait de retirer la protection sociale peut faire émerger le pire chez un sujet, de l’acting out à diverses déstabilisations, d’où émerge quelque chose de non régulé sous la forme du mal être. Si l’on parle de traitement multisectoriel de la précarité, une priorité est à établir. Il peut dépendre aussi bien du travail des services sociaux, juridiques ou sanitaires que relever d’un CPCT. Celui-ci constitue souvent l’ultime maillon pour beaucoup de sujets car il accueille une précarité subjective et en assure un traitement : il est fondamental de faire le bon diagnostic lors de l’admission. 

Ce que la Psychanalyse peut apporter à d’autres pratiques consiste à ne pas généraliser et à apercevoir au cas par cas comment fonctionne la précarité chez chaque sujet, comment le sujet la vit et ensuite quelle forme d’action peut le mieux convenir. Les définitions standard dérivent vers des traitements du même type et, ignorant la particularité subjective, aggravent le problème qu’elles prétendent traiter.

Si l’on ne peut avaliser la précarité ailleurs que dans le cadre des garanties sociales et du droit des citoyens, le choix reste, paradoxalement, du côté des ressources du sujet et non du manque de recours à l’Autre social.

Hebe Tizio

* CPCT de Barcelone, Travessera de Dalt, 100-102 | Barcelona 08024 | Tel./Fax 93 219 24 95 | cpct.bcn@fcpol.org