Mallarmé le livre* est le livre d’une vie, celle de son auteur, Jo Attié, nouant ensemble dans la lecture qu’il nous propose les deux œuvres qui ont marqué sa destinée, celles de Mallarmé et de Lacan. Aussi, la tâche du scribe qui est la nôtre aujourd’hui se réduira-t-elle à tenter d’exposer les principes de la démarche de Jo Attié et à ponctuer quelques jalons de sa longue route.
Abordant l’homme-Mallarmé et l’œuvre mallarméenne, étroite était la voie proposée à Jo Attié entre la tentation de fonder l’œuvre dans la vie, ce qui vide l’œuvre de sa spécificité, soit de la lettre dont elle est faite, et celle de fonder la vie dans l’œuvre, en quoi celle-ci est idéalisée aux dépens de la vie.1 Son projet, plus subtil, a donc été de montrer comment, chez Mallarmé, la parole poétique tisse dans son texte (ce mot signifie tissu) l’homme en devenir et le Livre en projet, de sorte que l’un et l’autre constituent l’avers et le revers de la même étoffe. Sur ce principe, Jo Attié va faire découvrir à son lecteur ce que fut le projet fou de Mallarmé : sur le constat que « les langues imparfaites en tant que plusieurs, manque la suprême », avoir entrepris d’inventer cette langue.
Le château de la pureté
Le point de départ de l’entreprise de l’auteur est de poser que l’écriture de Mallarmé, tenue ordinairement pour obscure, prend son sens d’être de pure négativité (aboli bibelot, rien cette écume, l’absente de tous bouquets), en quoi elle présente la structure même de l’objet (et du sujet) du désir. C’est à travers quatre pôles majeurs de l’œuvre que Jo Attié développe ce principe : Hérodiade, Le Faune, Igitur et le Coup de dés. Le lecteur découvrira la relation de double entretenue par le poète à son héroïne élue Héro-dyade qui va le mettre sur la voie de son propre désir. Désir, apparu sous la forme du doute dans Le Faune (« aimais-je un rêve ? ») et revenu sous les espèces de l’enfant-poème, incertain, indistinct (Une dentelle s’abolit).2 Igitur marque un nouveau timing dans cette logique du devenir en introduisant sur la volonté du sujet d’abolir le Hasard la folie du nécessaire où le symbolique se conjoint au réel.3
La suite de l’étude considère un événement capital de la vie de Mallarmé, déterminant pour la suite de son œuvre : la mort de son fils Anatole, capitale en ceci que le père confisqua le savoir sur cette mort (« tu ne sais pas que tu fus trahi »). C’est cette mort qui va déterminer chez Mallarmé le sens essentiel de la mort qui apporte au poète la conception pure de lui-même, développée à travers la thématique de la destruction, de l’abolition, de l’effacement, pour permettre à l’objet et au-delà, au sujet d’advenir « tel qu’en lui-même enfin ». Du point de vue du symbolique, le « ptyx » du célèbre sonnet en X donne à entendre l’évocation du signifiant primordial nié (le graal avait déjà cette fonction chez Chrétien de Troyes) sur l’évacuation de tout l’univers des signes, sous réserve que soit maintenue la figure de l’exception (le « septuor »). Du point de vue de l’imaginaire, la problématique du miroir, espace où la vie et la mort sont intrinsèquement nouées, jalonne l’œuvre du poète : posé comme « eau froide gelée par l’ennui » pour Hérodiade, il est à un moment pour Mallarmé lui-même, sous les espèces de sa glace de Venise, le dernier point d’ancrage du moi menacé d’être anéanti au-delà de la mort. Mais dans Igitur la visée change et le projet du poète est alors que la « vague figure [du héros] se détachant de la glace [la laisse] absolument pure ».
Les métamorphoses de la Lettre
Par la suite, le lecteur découvrira les analyses minutieuses, serrées, implacables que Jo. Attié, guidé par Lacan, conduit sur la thématique du regard et de la voix à travers les quatre pôles majeurs qu’il a déterminés. Il nous faudrait un autre espace pour exposer (ou évoquer seulement) la richesse de tous les développements consacrés par Jo Attié aux différentes facettes de l’œuvre de Mallarmé. Ce n’est pas seulement le stupéfiant Coup de dés que l’auteur nous fait redécouvrir pour nous rappeler qu’au terme de l’Acte unique « rien n’aura eu lieu que le lieu » (lieu du sujet, écrit Jo. Attié, lieu nul dans le mouvement d’advenir, dans le vide qu’il a créé) -excepté, cette fois encore, la constellation de la Grande Ourse, « écriture dans le ciel, métaphore de toute écriture ». Jo Attié montre, par ailleurs, l’importance de textes souvent considérés comme marginaux dans l’œuvre du poète : Les Mots anglais, où le « cratylisme » de Mallarmé retrouve son sens, La Dernière mode, où l’auteur met en lumière, après Lacan, la féminisation produite sur le poète par les effets de la lettre.
Mallarmé, au terme de cette étude magistrale, apparaît alors comme le paradigme de cet « ouvrier en nom », évoqué par Lacan, qui eut le privilège, à l’orée de notre modernité, d’initier une esthétique jusqu’alors inouïe, ainsi définie par lui-même : « la poésie est expression, par le langage humain ramené à son rythme essentiel, du sens mystérieux de l’existence : elle doue d’authenticité notre séjour et constitue la seule tâche spirituelle ».
Henri Rey Flaud








