« Un obscurantisme sans précédent » (1)
La logique forclusive de l’opération cartésienne du cogito a ouvert, pour la pensée, la possibilité d’une application du symbolique au réel du monde physique, qui soit délestée de l’emprise, jusque là dominante, du recouvrement dudit symbolique par l’imaginaire. Cette logique de réduction du sens est au fondement d’un discours spécifique : le discours de la science.
Ce discours, incontestablement, a pris une part déterminante dans l’éclosion du « siècle des lumières » et dans la lecture rétroactive des obscurités (non sans logique elles aussi comme l’a si bien montré Foucault) où se débattait ladite pensée.
Toutefois, ce discours n’est ni la garantie d’un fait établi scientifiquement, même s’il permet d’en poser le problème, ni celle des dites lumières.
En ce qui concerne le premier point, nous savons qu’il a fallu l’établissement des principes de la méthode expérimentale par Claude Bernard, dans les années qui virent la naissance de Freud. Le discours de la science sans la méthode expérimentale ouvre celui-ci à un retour du sens dont l’impact est d’autant plus puissant qu’il est inaperçu. C’est là , par exemple, la marge considérable qui, du point de vue de la rationnalité scientifique, sépare les disciplines anthropologiques qui, pour ce qui est de leur objectivation, ont intégré que l’observateur fait partie de l’objet observé de et celles qui n’en ont pas la moindre idée. Les premières acceptent l’idée de leur relativité conjecturale, les autres se prennent pour des « sciences dures », soit là une des dérives délirantes du discours de la science, particulièrement dans le domaine des neurosciences.
Ceci est d’autant plus frappant que dans l’abord du réel de la matière, l’orientation de la mécanique quantique va vers la remise en cause du principe de « l’indépendance de la réalité » au profit de théories dites relationnelles qui introduisent la notion de relativité des propriétés de la matière observée en fonction de celle qui sert à l’observation (le sujet et ses instruments). Il semble pertinent de supposer qu’il y a là une des voies pour rendre compte de l’échec des recherches déterminées et tenace pour produire la conception vérifiable d’une unification cohérente de toutes les particules et des quatre forces qui y sont en jeu (« théorie du tout »).
À ce titre, bien des idées sont agitées quant à cet échec, lesquelles, à des degrés divers, réintroduisent souvent le registre de la subjectivité. Ainsi devient-il pensable – qu’il y ait une théorie explicative de tous les niveaux d’organisation de la matière à partir de lois fondamentales régissant un réel élémentaire (réductionnisme) ou qu’il y aient des lois autonomes des premières à chacun de ces niveaux (concept de l’émergence) – qu’il puisse y avoir plusieurs interprétations vraies, à condition de prendre en compte leur dimension métaphorique relativement au sujet qui l’énonce. Où l’on observe qu’à la pointe de la physique certains chercheurs prennent conscience d’une limite de la rationnalité scientifique et qu’il convient, pour son franchissement, d’y réintroduire la question du sujet sous une forme raisonnée.
Pourquoi n’aurions-nous pas un dialogue stimulant avec ceux-ci puisque l’objet de la psychanalyse est justement ce qui lui permet, d’un côté, de structurer dans la rationnalité – une rationnalité autre mais soumise à la logique – la question du sujet, donc du particulier, et, de l’autre, d’examiner les retours symptomatiques de cette question ? Rappelons ici le souhait énoncé par Lacan que les psychanalystes restent au contact des scientifiques, leur communiquent leurs avancées, notamment sur leur formation et sur ce que notre objet a emporte comme interrogation sur le statut du leur.
La règle générale n’est pas que les effets du point aveugle du discours de la science qui relève de son rejet du sujet, se traduisent par l’effort d’élucidation précédent. Nous rejoignons là notre deuxième point, et le constat que ce discours ne garantit nullement la continuation des lumières. En réalité, dans le même temps où ce discours de la science prenait sa part aux lumières d’un siècle, il jetait les bases subjectives (le cogito) du moi moderne, de sa fiction de transparence et de son idolâtrie, bref d’un autre obscurantisme.
Parmi ses effets, il y a eu cette première vague du scientisme au XIXe siècle dont on relèvera déjà l’idéalisme ingénu quant à la résolution des problèmes matériels de l’humanité et de ceux de sa santé. Mais il convient surtout de souligner combien s’y est développée, via ledit moi moderne, cette vision de l’homme sur lui-même susceptible d’une objectivation psychologique radicale.Lacan a épinglé ce nouvel obscurantisme chosifiant l’humain d’ homo psychologicus, non sans annoncer, dès le début des années cinquante, des « méfaits » autrement plus sévères que ceux du « scientisme physicien ».
Que la découverte freudienne eut été impensable sans ce scientisme, comme y a insisté Lacan, n’empêche pas qu’elle marque aussi un « retour des lumières » dont ses continuateurs ont la charge d’en faire porter les éclairages sur les égarements d’une nouvelle vague scientiste dont le malaise contemporain trouve à s’accentuer.
Les déclinaisons de ce néoscientisme sont foisonnantes et il serait salutaire d’en commencer un recensement ordonné dans lequel nous savons déjà que certaines dérives de la psychanalyse y ont leur place, nommément celles qui confondent la structuration de la pulsion avec la maturation instinctuelle ou bien celles qui conçoivent la psychanalyse comme un instrument d’adaptation à une norme sociale (nommée réalité) dont l’orientation orthopédique du moi emboîte le pas du mécanisme de renforcement dans le conditionnement.
Une place particulière doit être réservée ici au behaviourisme et à la modestie trompeuse de son impasse faîte sur les complications de la pensée que symbolise sa fameuse « boîte noire ». Ce mode d’évacuation du sujet se veut si radical qu’il se veut non seulement une objectivation comportementale de l’être en termes de stimulus/réaction, mais permet de surcroît ce recours à la méthode expérimentale dont justement les « sciences humaines » sont privées. Le prix à payer de cette objectivation est, sauf exceptions souvent clandestines, l’usage d’animaux de laboratoire dont l’abord anthropomorphique ne gêne pas plus que ça. D’ailleurs il semble que l’usage préférentiel de méthodes issues des théories pavloviennes ou watso-skineriennes dans les basses besognes d’obtention d’aveux comme de rééducation idéologique ne soit pas non plus une source de remise en question éthique de ladite discipline. Nous retrouvons cette inclination de la pensée dans les thérapies comportementales dont il convient de saisir qu’elles sont d’abord des entreprises de reconditionnement qui partagent avec le médicament le même souci d’évitement d’un savoir ayant valeur de vérité.
En réalité, le postulat de la boîte noire a causé quand même bien des complications aux behaviouristes, notamment quand ils ont abordé le langage, et les échafaudages théoriques pour y répondre qui laissent percevoir l’insistance des impasses générées par leur postulat forclusif. Ce sont notamment ces complications – contrairement à ce qu’indique le sigle TCC et comme l’a déjà fait remarquer Éric Laurent –, qui ont suscité l’émergence d’un abord opposé de l’apprentissage, via un autre mode de forclusion du sujet mêlant dans des connaissances « en attente » des engrammes innés et des expériences anciennes : il s’agit de la théorie cognitiviste de l’apprentissage. Tolman, son initiateur, s’est, bien entendu, vu raillé par les behaviouristes stigmatisant « son rat perdu dans ses pensées », manière de dire qu’il transgressait le principe de la boîte noire.
C’est d’ailleurs ce principe qui est élidé très manifestement dans l’alliance nouvelle du cognitivisme et des neurosciences, sur le mode « maintenant nous avons les moyens techniques de repérer dans la boîte noire ce qui s’y passe, soit du neuronique qui déjà d’un point de vue topographique permet de repérer bien des registres de la cognition et de l’émotion, en attendant mieux encore ! » Nous n’insisterons pas ici sur les bévues épistémologiques que suscite ce simplisme extrême dans la relation de cause à effet.
Concluons. Décliner les avatars néoscientistes au service d’un idéal, cette fois-ci utilitariste – utilité du marché – est quelque chose qui pourrait s’ordonner à partir des modalités spécifiques de la forclusion nécessaire à l’universalisation formelle du discours de la science et à partir des points d’inconsistance logique où se fait sentir le « retour » du sujet dans ce discours même. Cela en passe par le fait de ne pas se laisser impressionner par ce par quoi toutes ces disciplines s’imaginent et veulent justement trouver leur garantie formelle, la reconnaissance de l’efficacité de leur chosification du sujet, à savoir le chiffrage. C’est celui-ci qui, en dernière instance, est imaginé faire preuve, quand bien même il n’est pas la modalité première d’élimination du sujet par les méthodes statistiques. C’est en dénonçant les figures du scientisme que nous veillerons à ce que la psychanalyse reste « congruente », selon l’expression de Lacan, à la science dans le meilleur de son rapport au réel.
1. Jacques Lacan, « La psychanalyse vraie, et la fausse », Autres écrits, Paris : Seuil, 2001.








