Ce numéro de la Lettre Mensuelle est spécial en ceci qu’il fait fonction de carnet de rendez-vous. Il ne s’agit pas d’un rendez-vous unique, mais de plusieurs. Ils sont multiples et variés. Où ça ? Dans des nombreuses villes de la France.
Invitation à la rencontre, au to meet foisonnant, les meetings des ACF sont en réalité des foyers de résistance, des nouveaux fronts de combat, des moments de bataille au coeur de l’actuelle guerre de civilisation. Ils s’inscrivent comme conséquence de l’onde de choc émanant des effets de discours des actions entreprises par l’orientation lacanienne.
Ces actions ont débuté à la fin de l’année 2003 dès lors que l’École de la Cause freudienne fut la seule voix qui se leva pour s’opposer à l’amendement décrétant la mort de la psychanalyse, voté par l’Assemblé Nationale. La suite, on la connaît, elle donna à nos actions la valeur de l’acte qui tranche, délimite un avant et un après. Les Forums des psys et le journal LNA - Le Nouvel Âne - ont été les instruments servant à ouvrir cette brèche. Ce dernier a la vocation de devenir « le fer de lance, la pointe avancée de l’enseignement de Lacan appliqué à la guerre de civilisation en cours » (1). Ce programme inédit jusqu’alors, fait valoir un autre usage possible du discours analytique, dont l’application ne se limite pas à la thérapeutique mais sert à faire trembler les semblants dont s’habillent les injonctions du maître moderne pour faire marcher tout le monde au pas.
La guerre de civilisation, c’est une guerre des discours. Nous avons affaire aujourd’hui à l’impérialisme du discours scientiste imposant l’impératif d’évaluation, de quantification insensée fondée sur la règle du calcul gestionnaire privilégiant rendement et profit. Tous les hommes sont devenus des objets égaux devant la loi imposée par le chiffre. Aussi sont-ils tous, à leur place, substituables. La rentabilité transforme chaque individu en objet jetable. Le culte du chiffre est une sorte de glue qui pénètre tous les interstices des praxis les plus diverses : de l’économie à l’éducation, de la santé à la culture, de la politique à la gastronomie. On dit déjà de cette avancée sans précédents, qui mouline le tout vivant et broie toute singularité dans le totalitarisme de l’universel sans frein, qu’elle fera rendre son âme même à la cuisine française ! Cette folie, ce délire, cette sorte de sécrétion issue de la glande du marché financier, se donnant des airs de science, est une nouvelle religion. Elle se fonde sur la croyance, voire le fantasme, du chiffre comme remède au réel. Le monde ne tourne pas en rond ? Il y a quelque chose qui se met en travers ? Alors, calmez votre angoisse, avec du chiffre, ce sera maîtrisé. Or, ce qu’on maîtrise ici à coup de chiffres, d’évaluation et de protocoles, apparaît ailleurs multiplié. Et cela parce que le réel ne se laisse pas maîtriser par le chiffre. La loi et le sens menteur du chiffre sont impuissants face au réel qui est hors sens et sans loi.
La psychanalyse s’y prend autrement avec le réel puisqu’elle se mesure à l’impossible de sa pratique à travers ce qui vient du réel à titre de symptôme. Une politique du symptôme est une politique orientée vers le réel qui donne des chances de s’y prendre autrement avec ce qui ne marche pas dans le monde. Mais le monde ici n’est pas « conception du monde ». Le monde est une pensée sphérique issue de la représentation du corps. S’orienter à partir du réel en jeu dans les praxis diverses comporte une rupture d’avec la pensée uniforme, la pensée universalisante, totalitaire et conforme à la norme, et donne une chance au singulier, à l’insolite, au non conforme, à l’exceptionnel, à l’incalculable, à l’imprévu, à l’invention tout en sachant qu’il n’y a pour les parlêtres que réussite sur fond de ratage. Le ratage face au réel est de structure, mais il y a des façons différentes de rater. Rater de la bonne manière ouvre vers des possibilités du côté de la satisfaction, du désir, de la vie et de la joie. Et cela nous le savons d’avoir vécu l’expérience d’une analyse. C’est un accomplissement où s’affirme la liberté d’une volonté de création et d’invention, se refusant à la servitude de la prévention, du conditionnement et de l’hygiénisme.
Faire valoir un autre effet de discours, celui de la psychanalyse, dans la guerre de civilisation, c’est le pari des meetings. Nous pouvons le lire aussi bien dans les textes de présentation des événements promus par les ACF, comme dans les textes écrits par les collègues de l’École, groupés sous la rubrique « La guerre des supposés savoirs ».
Donner la parole aux citoyens, acteurs et agents de la civilisation, unir nos forces critiques, non pas dans la cacophonie et le tumulte, mais dégageant une voix qui se lève pour faire entendre un dire que Non, ne sera pas sans conséquences. Un foyer, deux, trois, plusieurs, c’est une traînée de poudre qui se repend ! Au sens d’explosif, s’entend.
Il est certain qu’aux meetings répondra un grand nombre. Prenons ici le nombre au sens de Wittgenstein, lorsqu’il étend le concept de nombre « de la même façon que nous enroulons, dans le filage, une fibre sur une autre. Or la solidité du fil ne tient pas à ce qu’une certaine fibre court sur toute sa longueur, mais à ce que de nombreuses fibres se chevauchent »(2).
Le nombre, alors, fait corde. Et cette corde est une rampe que le discours psychanalytique propose à l’opinion éclairée.
1. Jacques-Alain Miller, « Au lecteur », LNA N° 8, p. 3.
2. L.Wittgenstein, Recherches philosophiques, trad. fr. de F. Dastur, M. Elie, J-L Gautero, D. Janicaud, E. Rigal, Paris : Gallimard, 2004.








