Nous ouvrons cette nouvelle livraison de Quarto par les « Propos sur l’hystérie » que Jacques Lacan a tenus à Bruxelles le soir du 26 février 1977. Quarto remercie Jacques-Alain Miller pour l’honneur qu’il nous fait en confiant à Quarto la publication du texte qu’il a établi1.
Lacan était donc ce soir-là invité chez l’un des jeunes analystes de l’École belge de Psychanalyse en contrôle ou en analyse chez lui. Ils étaient une quinzaine, venus converser avec lui. Lacan évoque à plusieurs reprises cette rencontre. Dès la semaine suivante, lors de la séance de son séminaire du 8 mars 19772, où il s’interroge : « Si les nomina ne tiennent pas d’une façon quelconque aux choses, comment la psychanalyse est-elle possible ? La psychanalyse serait d’une certaine façon du chiqué, je veux dire du semblant. […] C’est bien pour ça que, quand je suis allé à Bruxelles, je n’ai pas parlé de la psychanalyse dans les meilleurs termes. Commencer à savoir pour ne pas y arriver va somme toute assez bien avec mon manque d’espoir. Mais ça implique aussi un terme qu’il me reste à vous laisser à deviner. Les personnes belges qui m’ont entendu le dire, et que je reconnais ici, sont libres de vous en faire part, ou pas. »3
Ce terme, Lacan l’avait produit dans le cadre de cette soirée privée du 26 février. Il ne le livrera au public de son Séminaire que lors de la séance suivante, le 15 mars 1977. « Je pense que, vous étant informés auprès des Belges, il est parvenu à vos oreilles que j’ai parlé de la psychanalyse comme pouvant être une escroquerie. C’est sur quoi j’insistais en faisant tourner mes lettres, et en vous parlant du S1 qui paraît promettre un S2. […] La psychanalyse est peut-être une escroquerie, mais ce n’est pas n’importe laquelle — c’est une escroquerie qui tombe juste par rapport à ce qu’est le signifiant, soit quelque chose de bien spécial, qui a des effets de sens. Aussi bien suffirait-il que je connote le S2 non pas d’être le second dans le temps, mais d’avoir un sens double, pour que le S1 prenne sa place correctement. […] A cet égard, la psychanalyse n’est pas plus une escroquerie que la poésie elle-même. »4
De cette rencontre, l’École belge de Psychanalyse n’a soufflé mot dans son « cahier » d’alors. Nous n’étions plus, en effet, au temps où J. Schotte et A. Vergote invitaient Lacan à Louvain en 1972. À la distance prise par l’École belge de Psychanalyse répondait cette invitation faite à Lacan par ceux qui, dans cette école, voulaient que s’inscrive de manière décidée la référence lacanienne aux « principes concernant l’accession au titre de psychanalyste… »5
Or, au temps du Séminaire de l’une-bévue6, Lacan accentue la faille entre le signifiant maître (S1) et le S2, c’est-à-dire un savoir sensé. « Le y, qui est un upsilon, a servi depuis toujours à supporter des formes, à savoir quelque chose qui a du sens. Il y a quelque chose dont on part, et qui se divise. À droite le bien, à gauche le mal.
Qu’est-ce qui était avant la distinction bien/mal, avant la division entre le vrai et l’escroquerie ? Il y avait là déjà quelque chose avant que Hercule oscille à la croisée des chemins entre bien et mal. Il suivait déjà un chemin. Qu’est-ce qui se passe quand on change de sens, quand on oriente la chose autrement ? On a, à partir du bien, une bifurcation entre le mal et le neutre.
Qu’est-ce que la neutralité de l’analyste, si ce n’est justement cette subversion du sens ? à savoir cette espèce d’aspiration, non pas vers le réel mais par le réel. »7
C’est du dernier Lacan, celui que, à l’occasion de la sortie du dit-Séminaire L’une bévue…, Jacques-Alain Miller commente cette année dans son cours, précisément intitulé Le tout dernier Lacan8. Jacques-Alain Miller notait que ce tout dernier Lacan a fait vaciller tous les semblants, y compris le semblant psychanalytique. Il précisait que « la psychanalyse conduit à une existence nettoyée du sens et, en même temps, Lacan est amené à énoncer ceci, je le cite soigneusement — l’idée qu’il n’y a de réel que ce qui exclut toute espèce de sens, cette idée est exactement le contraire de notre pratique. »
Il y a, dit Miller, une antinomie interne à la psychanalyse, une antinomie entre perspective et pratique. Miller la formalise ainsi. « La psychanalyse a comme perspective, comme ligne d’horizon, le réel comme séparé du sens […] la psychanalyse a cette marche boitillante : entre sa perspective et sa pratique, il y a un hiatus, il y a même une inversion. D’où ce que comporte le dernier enseignement de Lacan, du registre que je dirais de la psychanalyse juge de la psychanalyse, comme il y a Rousseau juge de Jean-Jacques. Dans ce tout dernier enseignement, la psychanalyse comme perspective juge que la psychanalyse comme pratique est du semblant. » C’est, dit Jacques-Alain Miller, ce qui conduit Lacan à énoncer à Bruxelles que la psychanalyse est une escroquerie.
C’était sans aucun doute le moment de publier le texte de cet entretien de Bruxelles. C’est chose faite.
Comme est bienvenue la publication des deux leçons du mois de novembre 2006 du cours de Jacques-Alain Miller, Le tout dernier Lacan. J.-A. Miller y relève cette proposition radicalement nouvelle dans l’enseignement de Lacan : « l’inconscient est réel ». Elle « mérite d’être méditée, et d’autant plus qu’elle ne va nullement de soi […] L’inconscient est-il du côté de la vérité, du vrai, ou du côté du réel ? Ce n’est pas une alternative. Il y a inconscient et inconscient, et faire surgir “l’inconscient est réel” nous incite à en distinguer l’inconscient comme transférentiel. » Nous reconnaissons le Work in Progress de J.-A. Miller à l’horizon duquel se dessine le hiatus entre psychanalyse comme perspective et comme pratique.
Ce n’est donc pas une coïncidence si nous publions, à la suite de ces textes de Lacan et J.-A. Miller, des enseignements qui témoignent de recherches dans le champ de la jouissance féminine et de la fin de la cure.
C’est ainsi qu’Éric Laurent commente un passage de « L’étourdit » dans lequel Lacan formule la position féminine en tant que position surmoïque qui part de la jouissance du sujet et qui développe un appel à partir de cette présence de la jouissance. Le surmoi féminin s’y avère redoutable comme appel à une jouissance au-delà de ce qui peut se représenter dans le symbole phallique. Face à cet impératif de jouissance, comment se situe le psychanalyste ? Ni défenseur du semblant phallique, ni propagandiste de la jouissance sans limite, mais celui qui fait inconsister « les dits qui partent du dire au-delà de ce qui peut se représenter dans le symbole phallique. » Tel est l’impératif éthique de la psychanalyse.
Informé par Jean Claude Bologne de l’histoire de la pudeur comme fait de civilisation, le lecteur trouvera dans les travaux de Patrick Monribot et Laure Naveau le repérage précis de la fonction de la pudeur originelle comme essentielle à produire à la fin d’une analyse, « quand apparaît le trou du sexuel et la nécessité d’en construire les bords », c’est-à-dire lorsque l’analyse est orientée par le réel.
Les réflexions que J.-A. Miller développe à propos de l’expérience dont témoigne Marie de la Trinité, expérience mystique d’une part, expérience de la cure analytique avec Lacan, d’autre part, contribuent à la mise en place d’un champ clinico-spirituel qui devra beaucoup aux propos de Lacan sur les mystiques, travaux inspirés, nous le savons maintenant, non seulement de lectures étendues mais aussi « par la connaissance intime, les aperçus inouïs qu’il put avoir sur les opérations de l’Autre présent dans Marie, à travers les démarches de l’expérience psychanalytique, venue se superposer à un moment, sans du tout l’annuler, à l’expérience mystique. »
Le chapitre consacré à la position féminine de l’être se clôt par la déclinaison des affects qui colorent cinq types de fin de cure. À celui qui affronte l’inconscient comme réel et renonce dès lors au déchiffrage infini s’ouvre la voie du gay-sçavoir dont l’affect est l’enthousiasme.
Dans le chapitre suivant, Quarto poursuit le débat engagé par l’École lors de son Congrès sur L’Envers des familles. Ce chapitre, Quarto l’a d’abord voulu clinique. Les textes de Philippe Hellebois et de Sophie Marret tracent le parcours de sujets féminins et mettent en évidence les interventions de l’analyste ainsi que les inventions de ces sujets pour traiter le réel en jeu dans leur histoire familiale. Dans le premier cas, le sujet se trouvera allégé d’un mode de jouissance singulier consistant à jouir de l’angoisse-même. Dans le second, Sophie Marret montre et démontre en quoi soutenir l’invention du sujet — ici, monter à cheval — va lui permettre de se construire véritablement un corps.
Le texte de Jacqueline Dhéret témoigne d’une place originale de l’analyste et de son discours dans la cité. Ce texte présente une question à l’interface du champ social et de la clinique. Il argumente la pertinence du discours psychanalytique dans l’approche d’enfants nés sous x, sous identité secrète et adoptés, face à l’infiltration massive des discours scientistes, qui mortifient ces sujets et leur entourage.
Jean-Pierre Klotz nous amène dans les dédales d’Hollywood et s’appuie sur la « phénoménale audience obtenue par la série, Desperate Housewives » pour soutenir sa thèse, celle de la famille-symptôme, en tant que la famille moderne est « le reflet paradigmatique, volontiers paradoxal ou dénié, du symptôme contemporain ».
Sous notre rubrique intitulée « clinique borroméenne », nous présentons une étude d’Augustin Menard. Son texte doit se lire avec celui Pierre Skriabine, « La clinique différentielle du sinthome », paru dans Quarto 86. Augustin Menard évoque un cas clinique qui éclaire une modalité particulière de suppléance évoquée par Lacan dans le Séminaire XXIII. Trois personnalités psychotiques peuvent se soutenir tant que dure le nouage effectué par celle d’un quatrième, lui névrotique, dans lequel s’incarne le sinthome. Solution originale s’il en est mais fragile, comme on le voit.
Guy de Villers
Bernard Seynhaeve
1. Jacques LACAN, « Propos sur l’hystérie », pp. 8-11 du présent no de Quarto.
2. Jacques LACAN, Nomina non sunt consequentia rerum, séance du 8 mars 1977, texte établi par Jacques – Alain MILLER, Ornicar ?, No 16, 1978, p. 13.
3. Id.
4. Jacques LACAN, « Vers un signifiant nouveau », séance du 15 mars 1977, texte établi par Jacques – Alain MILLER, Ornicar ?, No 17-18, 1979, p. 8.
5. Cfr Ecole belge de psychanalyse ; Belgische school voor psychoanalyse, Maart, Mars 1977, no 2. On trouve dans ce no des articles de P. Malengreau, M. Liart, J.-P. Gilson et J. Cornet, M. Krajzman et Chr. Demoulin, pour ne citer que ceux qui critiquaient la doctrine et les dispositifs de l’École belge de Psychanalyse quant à ce qu’est la psychanalyse et la formation du psychanalyste.
6. Jacques LACAN, Le Séminaire, Livre XXIV, L’insu que sait de l’une-bévue s’aile à mourre, [1976-1977], inédit.
7. Jacques LACAN, « Propos sur l’hystérie », Op. cit., p. 11.
8. Jacques-Alain MILLER, leçon de 21 mars 2007 de L’orientation lacanienne III, 9, "Le tout dernier Lacan" (2006-07), inédit. Cette leçon sera publiée dans un prochain numéro de La Cause freudienne.








