Psychanalyse et gens de médecine
par François Leguil
[Extrait]
Après la Seconde Guerre mondiale a lieu la vraie, la réelle, la grande révolution médicale, méditée depuis un siècle et demi par les plus grands esprits du XIXe siècle, de Magendie à Paul Ehrlich. Cette révolution a été annoncée dans ses conséquences par le Freud de la fin des années 1880. La psychiatrie classique se situait alors à l’intersection de deux champs, tous deux revendiqués par l’esprit scientifique, la médecine biologique et la psychanalyse.
Celle-ci, par son ambition scientifique, affichée tout du long chez Freud et jusqu’au début des années soixante chez Lacan, offrait à la psychiatrie l’horizon épistémologique capable de soutenir ses ambitions psychopathologiques. Le seul en tout cas, qui puisse répondre à l’attente des psychiatres conscients que l’invention utile et indispensable des médicaments n’expliquait pas grand-chose sur le plan des causes. Aussi, rompre avec la psychanalyse est revenu pour la médecine psychiatrique à rompre avec le souci psychopathologique, c’est-à-dire avec la préoccupation des causes. L’athéorisme du DSM en témoigne.
La psychiatrie délimitait la zone d’intersection entre médecine et psychanalyse. Sa disparition, voulue, planifiée, au profit de la clinique quantitative, correspond à une rupture de fait entre médecine et psychanalyse. L’Histoire ne reviendra pas en arrière. Restent les gens de médecine. « Résorbée » — le mot est de Lacan en 1966 ou 67 — dans la médecine générale, la psychiatrie ne jouera plus pour nous et ceux qui nous suivront le rôle qu’elle a joué pour les contemporains de Freud et de Lacan. Nous y étions les visiteurs du soir. Nous n’y serons plus qu’in partibus infidelium. Retenons ce que Lacan diagnostique : la disparition de la psychiatrie n’a pas lieu comme un événement dans l’ordre du savoir, mais du fait du dynamisme industriel et de l’avancée du capitalisme. Le DSM ne remplace pas la psychiatrie classique, il est la bouée marine qui signale le lieu de son naufrage que Lacan nomme : résorption. Aussi, est-ce sur le fond de la disparition de ce qui se voyait à la surface qu’il faut penser désormais les rapports de la psychanalyse avec ce qui l’a fait naître, et qui était la médecine telle que la psychiatrie en dissimulait la transformation ; transformation qui, à terme, impliquait l’exclusion de ce que la psychanalyse développe.
Cette intersection entre médecine et psychanalyse que la psychiatrie illustrait par ses disputes internes, par ses adhésions ou par sa proscription du freudisme, qu’est-elle devenue ? Nous voulons dire : cette zone d’intersection, par quoi est-elle occupée aujourd’hui, maintenant que ne l’investit plus l’ensemble des préoccupations étiologiques étrangères au déterminisme scientifique ? Cette causalité, étrangère aux lois physiques et chimiques du vivant, que la psychiatrie classique faisait entrer dans la médecine lorsqu’elle s’intéressait à la psychanalyse, par quoi est-elle remplacée dans la médecine ?
Elle l’est par une grande fiction démocratique, et par ce qu’on appelle désormais le consensus, c’est-à-dire le règne de la norme statistique qui valide où la science vérifie, qui teste où la science cherche, qui impose où la science suppose. Dans ce subterfuge qui fait appeler science les pratiques comptables de la clinique moderne, on comprend que le dernier pape défunt conseillait un peu de philosophie ; non pas pour endormir, comme du temps de Madame du Châtelet, mais pour faire plus présentable.
Ainsi se font les DSM : par consensus…
François Leguil
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