Bush visionnaire ? Il avait fait mouche en son temps lorsqu’il qualifiait de vieille cette Europe qui ne le suivrait pas dans la guerre en Irak. En témoigne la sensibilité exacerbée des médias européens. Ça fait mal quand on touche là. Aurait-il vu juste ? Vieille Europe rime-t-il déjà avec Grèce antique ? Le signifiant Europe bientôt réduit à un concept dépassé par l’économie de marché imposée à tous par le Nouveau Monde, c’est la thèse que soutient aujourd’hui Slavoj Zizek dans le livre qu’il vient de sortir Bienvenue au désert du réel1. Il cite Kant : « Raisonnez autant que vous voudrez et sur tout ce que vous voudrez, mais obéissez ! »2 Cet impératif terrifiant est d’une saisissante actualité.
Comment subvertir ce discours démocratico capitaliste qui prône le tous pareils, la réduction statistique du sujet à l’homme moyen et l’évaluation-contrôle ? Quarto entend contribuer à ce débat : « Evaluation, Symptôme, Angoisse », un titre on ne peut plus explicite.
Jean-Claude Milner, venu discuter avec nous à Bruxelles il y a quelques semaines autour de son opuscule La politique des choses, faisait entendre en termes clairs que la responsabilité des psychanalystes était engagée dans le traitement de ce phénomène de société. Il s’explique ici : « Les psychanalystes lacaniens sont désormais le recours majeur de la classe qui déboîte. Parce que le déboîté leur est constitutif. Il leur est constitutif parce que Lacan l’a placé au coeur du discours analytique. » Catherine Clément lui fait écho : « L’opposition au contrôle psychiatrique est affaire de survie. »
La question était brûlante déjà lorsque J.-A. Miller, dans son cours Un effort de poésie, posait les termes du problème et ses enjeux. Nous poursuivons dans ces pages le chapitre commencé dans les numéros précédents : « Psychanalyse et société ».
Nous publions aussi une lettre, inédite en français, de D. Winnicott qui, dans les années soixante, avait déclaré la guerre à la thérapie comportementale. Cette lettre est d’une étonnante actualité : « Je revendique le droit de protester. J’ai gagné ce droit du fait que je n’ai jamais accepté le mot “malajusté” ».
Avec Eric Laurent, nous reconnaissons au psychanalyste le devoir d’opposer à l’illimitation du monde la singularité du symptôme propre au sujet. « L’orientation du psychanalyste se fait sur le réel du symptôme, toujours partiel, “bout de réel”. » C’est de « bouts de réel » que nous parle Alfredo Zenoni. Le travail analysant en a isolé la jouissance opaque, irréductible au sens. Le dernier Lacan y reconnaissait la valeur même du sujet, comme le rappelait J. A. Miller dans son cours « Pièces détachées »3.
Le couple diabolique de l’évaluation et des TCC n’entend rien, ou plutôt s’emploie à l’éradication de ces singularités rétives à la normalisation standard. Dominique Deprins, Lieven Jonckheere et Thierry Van de Wijngaert nous livrent quelques clefs – concepts et méthodes – du savoir expert en gestion de la dite « santé mentale ».
Comment ne pas être frappé par la fécondité lacanienne dans l’abord des « nouveaux symptômes » face à la médicalisation galopante de leur traitement ? Sous les titres de « Symptôme » et d’« Angoisse », Quarto réunit plusieurs contributions qui témoignent des avancées de la clinique psychanalytique lacanienne.
Enfin, ce numéro s’achève par une réflexion sur l’usage postmoderne du psychanalyste, un objet, certes, mais dont l’analysant ne possède pas le mode d’emploi. Quelle est la portée de l’acte du psychanalyste à l’heure de la réduction du symptôme au rang d’une inadaptation du comportement ? Pierre Malengreau clôture la présente livraison de Quarto en nous invitant à prendre acte de ce que « le sujet contemporain est en manque de symptôme nbsp;» et que l’enjeu est de lui faire place. Mais pour cela, il faut du psychanalyste, c’est-à-dire que « quelqu’un le veuille »4.
1. Slavoj Zizek, Bienvenue dans le désert du réel, trad. fr. de François Theron, Paris, Flammarion, octobre 2005.
2. Emmanuel KANT, « Réponse à la question : qu’est-ce que les lumières ? », trad. fr. Heinz Wismann, p. 211 dans : Emmanuel KANT, Oeuvres philosophiques II, Des prolégomènes aux écrits de 1791, Paris, Gallimard, 1985, Bibliothèque de La Pléiade.
3. Jacques-Alain MILLER, « Pièces détachées », cours inédit, leçon du 1/12/2004.
4. Jacques-Alain Miller, « Fantaisie », Mental, 15, février 2005, p. 25.








