Quarto

L’interlocuteur de soi-même

François Regnault

 

Le dialogue avec soi est-il une guise de la division du sujet ? On va le supposer, à condition de s’apercevoir que cette division prend mille formes différentes : saint Augustin, Diderot, Rousseau, vous-et-moi.

Dans son introduction aux Dialogues de Rousseau, Michel Foucault finit par dialoguer avec soi-même. Tout récemment, Le Neveu de Lacan, de Jacques- Alain Miller, dont le titre est inspiré du célèbre dialogue de Diderot, y recourt aussi. Le livre contient un dialogue qui est de LUI avec MOI, comme chez Diderot, mais chez Diderot (Moi supposé), le dialogue a lieu avec le supposé neveu de Rameau, tandis que Miller fait dialoguer son Moi avec un Lui qui n’est qu’à lui (à Moi ?) et ce Moi s’étonne constamment des facéties et des élucubrations de ce Lui. Et pourtant, on finit par se demander si le neveu de Rameau n’a pas toutes les propriétés de Diderot luimême, comme le Lui millérien, celles de Miller luimême, tandis que leurs deux Moi, du fait qu’ils s’étonnent de leur surprenant interlocuteur, se mettent aussi dans la position de Nous, qui lisons, et qui sommes à la fois inquiétés et séduits par le personnage de ces Lui (le Neveu de Rameau, le Neveu de Lacan) que leur Moi, le représentant de notre représentation, nous présente.

Il en va différemment des Dialogues de Rousseau (Rousseau juge de Jean-Jacques), où un nommé Rousseau dialogue avec « Le François » (le Français de service) à propos d’un auteur abominable, haï de tous, un monstre, que nous reconnaissons comme étant Jean-Jacques lui-même, persécuté. On est dans un autre registre. Ce sont, dit Foucault « des anti-Confessions », contrepoint de ces Confessions que l’auteur venait de terminer, nous donnant aussi les moyens de relire autrement les Confessions antiques, celles de saint Augustin, qui ne dialoguent qu’avec Dieu, et qu’avaient précédées ses Soliloques, un dialogue avec soi, en vérité entre son âme et sa raison.

On se rappelle le mot de Pascal « Le moi est haïssable »1, qui compte moins que la suite, qui me ravit toujours : « vous, Miton, le couvrez, vous ne l’ôtez pas pour cela ; vous êtes donc toujours haïssable. » Règle magistrale de discernement des esprits, qui nous fait, avant Freud, ouïr d’une oreille analytique, ou simplement ironique, l’innombrable cortège des auteurs modernes qui nous déclarent : « Non, décidément, je ne m’intéresse pas à moi-même. Je suis pluriel, multiple, innombrable ! Pour un peu, j’ai dépassé le stade du narcissisme. » A quoi Lacan oppose à plusieurs reprises : « Je est un autre » comme une vérité du sujet, non comme la dénégation déguisée d’un « je suis un autre », que Rimbaud a précisément choisi de ne pas écrire.

Donc, lorsque Diderot et Miller avancent leur Moi et leur Lui, ils ne couvrent ni n’ôtent leur moi, mais l’exposent à le voir démonter, dans tous les sens du mot, par l’intempestif Lui, qui s’affuble aussitôt d’un narcissisme de second degré, mais précaire, ouvert à la possibilité d’une œuvre littéraire, laquelle exclut en retour la psychologie haïssable. J’entends psychologie au sens où Foucault, dans ce dialogue de lui-même innommé avec lui-même psychologue, la récuse à la fin de son introduction à Rousseau juge de Jean-Jacques :

« - Il faut distinguer : le langage de l’œuvre, c’est, au-delà d’elle-même, ce vers quoi elle se dirige, ce qu’elle dit ; mais c’est aussi, en-deçà d’elle-même, ce à partir de quoi elle parle. A ce langage-ci on ne peut appliquer les catégories du normal et du pathologique, de la folie et du délire ; car il est franchissement premier, pure transgression.

– C’est Rousseau qui était délirant, et tout son langage par voie d’effet.

– Nous parlions de l’œuvre.

– Mais Rousseau au moment précis, où la plume à la main, il traçait les lignes de sa plainte, de sa sincérité et de sa souffrance ?

– Ceci est une question de psychologue. Non la mienne, par conséquent. »2

Certes, c’est aussi la psychanalyse (mal) appliquée qui est visée ici, et Foucault définissait alors la folie comme absence d’œuvre, contre un certain surréalisme qui, me disait-il, l’agaçait de s’intéresser à des (non-) « œuvres » de « fous ». Sa position ne va-telle pas cependant dans le sens où Lacan s’orientait, de considérer la lettre dans la littérature, plutôt que le signifiant, et le supplément à la psychose, plutôt que la psychose même ?

Non qu’il importât peu à Lacan qu’on repère ou non une paranoïa chez Rousseau — cela avait été son diagnostic de psychiatre — mais son dialogue avec Foucault (essentiellement intermittent) — notamment sur la question « Qu’est-ce qu’un auteur ? », nous le montre adopter plutôt une position plus littéraire que psychographique. Je relève même ceci, dans le Séminaire sur Hamlet : « Je soutiens sans ambiguïté — et, ce faisant, je pense être dans la ligne de Freud — que les créations poétiques engendrent, plus qu’elles ne reflètent, les créations psychologiques. »3

Hegel, dans le point de vue que sa Phénoménologie de l’Esprit tire de ce moment de la « culture », et que le Neveu de Rameau lui inspire puisqu’il va jusqu’à le citer, analyse ainsi cette duplicité subjective : « La réflexion, dans laquelle le Soi se reçoit lui-même comme une entité objective, est la contradiction immédiate posée au cœur du Moi. Toutefois, comme Soi, cette conscience s’élève immédiatement audessus de cette contradiction, elle est l’absolue élasticité qui supprime de nouveau cet être-supprimé du Soi, qui répudie cette répudiation, c’est-à-dire son être-pour-soi lui devenant chose étrangère, et révoltée contre cette façon de se recevoir soi-même, dans cette réception de soi-même elle est ellemême pour soi.a »4

Faites l’exercice d’appliquer ce texte difficile à nos deux Neveux. Vous aboutirez à ceci : « Le comportement d’une telle conscience se trouvant joint à ce déchirement absolu, dans son esprit disparaît donc toute différence, toute détermination d’une conscience noble en face d’une conscience vile ; et les deux types de conscience sont la même conscience.»

C’est le risque, autrement dit, qu’encourt tout dialogue où l’on se parle à soi à distance de soi-même à des fins, non de confession ou d’introspection, mais justement de critique sociale, et, dans ces dialogues façon XVIIIe siècle, pour traiter en vérité de l’espace et du train de la Société — sauf que le second Neveu y ajoute la dimension de l’inconscient.

Si nous revenons à Miller, qui n’est pas plus psychotique que Diderot, nous serons donc sensibles à ce qu’un psychanalyste recoure à la matérialité d’une écriture littéraire — à savoir ses styles — et à la formalité d’un genre — la satire — (la cause matérielle, côté psychanalyse, et la cause formelle, côté science5), autrement dit reprenne et retourne une invention de Diderot, matérialiste, non de la lettre, mais des atomes, et psychologue, mais du monstre (ici le Neveu, ailleurs, le Comédien), pour se faire lui aussi le tératologue des mœurs de la société française et de ses envers monstrueux : le « brouillage des identités sociales », cette hybridation, l’Homme-degauche au tombeau, ce fossile, et le peuple introuvable, ce chaînon manquant.

D’un analyste, on n’attend pas qu’il soit en général artiste ailleurs que dans l’art d’analyser, qu’il est arrivé à Lacan de revendiquer comme un art, jusqu’à dire : « Nous, artistes de la parole analytique »6. En revanche, on escompte toujours un peu qu’un écrivain, surtout philosophe au sens de Diderot, de Voltaire ou de Rousseau, se fasse l’analyste de nos symptômes et de notre malaise, de nos fantasmes et de nos impasses. Ce qu’ils firent, jusqu’à nous faire tomber par terre, et dans le ruisseau ! Conformément à la doctrine de Lacan selon laquelle l’artiste précède… la catastrophe en somme !

Mais si par bonheur, il devient artiste, cet analyste, non plus dans le déchiffrage, mais parce qu’il a un brin de plume, on lui en saura gré. Freud, capable de très belles phrases de la langue allemande, feignait de se refuser à cette position, mais Lacan est parvenu, comme en se jouant, à une réussite quasi-proustienne dans autant de pastiches inassignables : la prosopopée de la vérité dans « La Chose freudienne »7, et jusqu’aux alexandrins qui terminent cet article, l’art d’un Saint-Simon lorsqu’il décrit la Cour des analystes et leurs simagrées dans « Situation de la psychanalyse et formation du psychanalyste en 1956 »8, tant de gongorismes éblouissants de ses Ecrits, pour finir par se faire Joyce redivivus. Et ce d’autant plus que sa fin n’était pas de recueillir les lauriers du poète (on connaît par ailleurs quelques poèmes de lui).

Jacques-Alain Miller a plus qu’un brin de plume, et plus d’un brin, et inspiré par l’ironie de Voltaire, la virtuosité de Diderot, le talent des écrivains libellistes ou pamphlétaires politiques de la Révolution et du XIXe siècle et le génie de Balzac (rappelons-nous « l’habile Charentais »9, à propos de Mitterrand !), c’est à ces brins, cordes bien plutôt à son arc, qu’il accroche les flèches que son expérience analytique l’invite à décocher sur la société française et ses envers, ou ce qu’il appelle plus loin « les profondeurs du goût », ou l’air du temps. Ce qu’en d’autres termes Hegel, plus romantique, désigne comme « cette absolue et universelle perversionb et extranéation de l’effectivité de la pensée : la pure culture »10 !

C’est donc bien l’analyse qui l’autorise à réécrire le début du Neveu, avant de bifurquer vers son chemin à lui, qui revient à identifier son Lui à l’analysant.

Diderot : « J’abandonne mon esprit à tout son libertinage. Je le laisse maître de suivre la première idée sage ou folle qui se présente, comme on voit dans l’allée de Foy nos jeunes dissolus marcher sur les pas d’une courtisane à l’air éventé, au visage riant, à l’œil vif, au nez retroussé, quitter celle-ci pour une autre, les attaquant toutes et ne s’attachant à aucune. Mes pensées, ce sont mes catins. »11

Miller (en italiques, les modifications) : « Je provoque son inconscient à tout son libertinage logique. Je le laisse maître de suivre la première idée sage ou folle qui se présente, comme on voit sur un divan celui ou celle qui s’allonge parler sans souci de sens ni de décence, quitter un souvenir pour une facétie, revenir d’un jeu, plus sérieux qu’il ne croit, au sérieux, plus futile qu’il ne sait, et ne se sentir enfin lié par rien. Ses pensées, ce sont ses catins. Les miennes, ses chiens. »12

Parbleu ! S’il n’y a pas de rapports sexuels, à la place des putains : nos Gedanken !

Il s’ensuit donc cette satire dont la devise de roseau pensant serait : « Je blâme et ne hais point », s’il faut tenir avec Spinoza que ce sont deux sentiments différents. Le blâme est « la Tristesse que nous éprouvons quand nous avons l’action d’autrui en aversion. »13, mais la littérature permet qu’on éprouve de la joie à voir blâmer, sans haine de leurs auteurs, des actions qui nous répugnent, c’est-à-dire à les moquer, puisque la moquerie (ici, une satire) est « une Joie née de ce que nous imaginons qu’il se trouve quelque chose à mépriser dans une chose que nous haïssons. »14, et puisque Jacques-Alain Miller met son point d’honneur (sa gloire, dirait Spinoza ?) à ne haïr personne. Par quoi un analyste, ainsi que quelques autres dans notre Champ, s’inscrit donc dans la littérature — et nous donne son miel sans fiel.

Qu’il laisse s’ouvrir en outre, dans ses cours, à l’impasse qu’il diagnostique de ce temps, une passe par la poésie, « unique source »15 selon Mallarmé, qui ne l’en louerait, sauf qu’un vain peuple a oublié depuis longtemps en quoi ça consiste, la poésie ! Ce m’est donc un plaisir de l’en louer.

J’ai évoqué les bonheurs de son style, car il s’agit bien d’heur. L’heur aussi de profiter de ce que je confie ce texte à une revue belge pour y déposer un dire livré à moi un jour par notre chère Rachel Fajersztajn disparue, qui consacra d’ailleurs à l’art de la peinture le peu de temps qu’elle savait que sa maladie lui laisserait. C’était une définition, impromptue, de Jacques-Alain Miller. « Il est, me dit-elle, Une chance pour la psychanalyse.»

 

a. Cette dialectique du déchirement, qui fait déjà penser à du Dostoïevski, s’inspire du texte de Diderot, le Neveu de Rameau, que Hegel va interpréter à partir de maintenant. On pourra y voir la description d’un état d’esprit prérévolutionnaire. Toutes les valeurs fixées de la société, en particulier celles de la conscience noble opposée à la conscience vile, s’écroulent. D’une façon plus générale, on pourra y voir la description de la pure culture. [Note du trad.]

b. « Verkehrung ». La conscience de la pure culture est la conscience de l’extériorité de tous les moments et de leur perversion l’un dans l’autre. Ce qui était d’abord pour nous est maintenant pour la conscience elle-même. Chaque moment, bien, mal, pouvoir de l’Etat, richesse, etc., n’est que par son contraire. Tout est artificiel, tout est comédie pour le Soi, qui est l’âme de tous les moments, est en dehors de soi.

François Regnault

1. PASCAL B., Pensées de Pascal sur la vérité de la religion chrétienne, éditées par Jacques Chevalier, Paris, Boivin, 1949, 455.207.

2. FOUCAULT M., « Introduction à Rousseau juge de Jean-Jacques », Dits et écrits I, 1954 — 1975, Paris, Gallimard, 2001, p. 216.

3. LACAN J., « Hamlet », Ornicar ?, 24, Automne 1981, p. 17.

4. HEGEL F., La Phénoménologie de l’Esprit, trad. Jean Hyppolite, Aubier, tome 2, p. 76.

5. LACAN J., « La science et la vérité », Ecrits, Paris, Seuil, 1966, p. 875.

6. LACAN J., Le Séminaire, Livre VII, L’éthique de la psychanalyse (1959-1960), Paris, Seuil, 1986, p. 122.

7. LACAN J., « La chose freudienne », Ecrits, op. cit., pp. 408-409.

8. LACAN J., « Situation de la psychanalyse et formation du psychanalyste en 1956 », Ecrits, op. cit., pp. 476-486

9. MILLER J.-A., « Point de vue d’un psychanalyste », Journal Le Monde du 4 décembre 2002.

10. HEGEL F., op. cit., p. 78.

11. DIDEROT D., Le Neveu de Rameau et autres dialogues philosophiques, Edition de Jean Varloot, folio classique, 761, Paris, Gallimard, 1972, p. 31.

12. MILLER J.-A., Le Neveu de Lacan, Lagrasse, Verdier, 2003, p. 63.

13. SPINOZA B., Ethique III, Scolie de la Proposition XXIX.

14. SPINOZA B., Ethique III, Définition des Affects N° XI.

15. MALLARME S., « Un coup de Dés jamais n’abolira le Hasard », Préface, La Nouvelle Revue Française, Paris, 1914.