L’impératif qui traverse nos sociétés et met en question toutes les hiérarchies et toutes les inégalités — chaque individu a la même valeur qu’un autre, aucun individu n’est supérieur à un autre — investit également le rapport entre les sexes, les rôles parentaux et, pour finir, le rapport parent-enfant même. Il s’accompagne de tout un processus de « désinstitutionnalisation » qui aboutit à la dissolution progressive des rôles traditionnels de l’autorité. De plus, la reproduction dans l’espèce humaine apparaît désormais pouvoir s’émanciper de ses bases sexuelles, qui assuraient du fait même la forme standard de la famille, et entraîner une dissolution des rôles parentaux que celle-ci comportait. Dans ce contexte, l’abord de la question du père paraît répondre à une préoccupation un peu dépassée, ringarde presque, surtout si elle est perçue comme une tentative de valider ou de restaurer une conception du pouvoir qui date d’avant l’exigence contemporaine d’égalité.
Est-ce que, d’une part, l’apport de la psychanalyse au sujet de la notion et de la fonction du père peut avoir encore une pertinence dans ce contexte de mise en question de tout ce qui évoque une notion de hiérarchie et de différence ? Mais, d’autre part, est-ce si sûr que cet apport consiste finalement en une pure et simple mise en équation de la paternité et de la loi ? La réponse à ces questions se déduira, croyons-nous, de l’exposé, dans les grandes lignes, des modifications qui n’ont pas cessé de travailler l’enseignement de Lacan concernant la question du père.
De Freud à Lacan
Dans les diverses entreprises de vulgarisation de l’enseignement de Lacan, on ne retient le plus souvent qu’un seul aspect de la problématique du père, celle qui a abouti, à partir du Séminaire, Livre III et à la lumière de la clinique des psychoses, à la notion du Nom-du-père comme signifiant de la Loi. On se contente notamment de mettre en évidence la transcription du « complexe d’Œdipe » freudien dans les termes de la « métaphore » paternelle, autrement dit de l’opération qui remplace la dimension du désir (maternel) par la dimension de la loi (paternelle) et introduit ainsi une nouvelle signification dans le monde symbolique du sujet. La notion de cette substitution est déjà implicite dans la perspective de Freud, lorsqu’il considère que la promotion du lien paternel, fondé sur la foi et la loi, à la place du lien maternel « fondé sur une carnalité manifeste », est un progrès sur la voie de la civilisation 1. Alors que le lien maternel relève d’une dimension naturelle, basée sur la perception et la présence, le lien paternel introduit à la dimension de ce qui ne se voit pas, la dimension de l’absence. Il suppose la croyance dans la parole 2. Le rapport au père est à la fois le registre du « refoulement », refoulement de la jouissance de la mère — au double sens du génitif — et le registre de la « sublimation », c’est-à-dire de ce qui est proprement et spécifiquement constitutif de l’expérience humaine au regard de la simple vie animale 3.
La reprise lacanienne du « complexe d’Œdipe » accentue cet aspect de substitution d’un ordre à un autre, présent notamment dans les textes de Freud consacrés à la religion, et le dépouille de toute connotation mythologique ou anecdotique. La « métaphore paternelle » traduit le complexe d’Œdipe dans les termes de cette subordination de l’imaginaire, domaine de la relation érotico-agressive, au symbolique, domaine de la relation de parole, qui caractérise l’expérience humaine dans le premier moment de l’enseignement de Lacan. Chez l’homme, l’ordre symbolique négative, surmonte l’ordre de l’imaginaire et transforme radicalement tout le registre de la satisfaction. C’est pourquoi la signifiantisation de l’imaginaire opérée par la paternité porte, en premier lieu, sur son opérateur même, à savoir sur le père même. Pour jouer le rôle de la normativation des relations imaginaires que la structure lui assigne, le père, en tant que normativant, doit être lui-même annulé sur le plan de la présence et de l’image. Il n’atteint le statut symbolique de sa fonction que par sa propre annulation comme vivant. Son opérativité est celle d’un absent, ce que les mythes freudiens exposent sous la forme du père mort ou du père tué. Son opérativité se réduit à celle d’un Nom.
« La vraie fonction du père»
La formalisation du complexe d’Œdipe dans les termes de la « métaphore paternelle », cependant, non seulement n’est pas le dernier mot de Lacan sur la question, mais ne correspond pas non plus à ce qui est proprement lacanien dans le traitement de la question du père. Assez vite, un autre fil de recherche se développe, en parallèle et parfois même au travers des développements sur le Nom-du-Père, et il déplace radicalement l’axe de la question.
Souvent, comme déjà dit, l’exposé de la doctrine lacanienne s’arrête à sa première formulation, qui est essentiellement une reprise de Freud, en soulignant les termes de l’opposition entre signifiant de la loi et signifiant du désir qui se traduit aussi bien en une opposition entre le mort et le vivant. N’attribuant au père d’autre réalité que celle du signifiant 4, cette considération du père se limite à la notion du « père mort », comme fondement de l’ordre symbolique, non sans créer quelques difficultés dans la lecture de Lacan lorsque la notion de père réel est abordée 5.
Or, dès les deux Séminaires, La relation d’objet et Les formations de l’inconscient, ce qui va être décisif de l’abord proprement lacanien de la question porte plutôt sur le rapport à l’instance symbolique du Nom-du-père dont témoigne le père réel, précisément, tel qu’il se manifeste dans sa relation effective à la mère en tant que femme. L’accent est moins mis sur la notion d’un père qui interdit le désir de l’enfant, ou qui prive l’enfant de la mère 6, que sur celle d’un père qui permet et donne 7. L’intervention du père réel comme celui qui a le phallus, tandis que la mère s’avère en être privée, et comme celui qui le lui donne au lieu pour ainsi dire de se le garder, va être décisive pour l’issue normativante du « complexe d’Œdipe », soit pour l’identification du sujet enfant à sa position sexuée. L’essentiel de l’intervention du père, semble dire Lacan, ne consiste pas tant dans l’interdiction concernant « les premières manifestations de l’instinct sexuel » 8 chez le petit sujet que dans une présence qui a un impact sur le désir de la mère en tant que femme. Et c’est sur le plan de cette intervention, qui n’est pas celle de l’interdit, que « se manifestent ses manques à intervenir ». « La mère suffit bien à montrer à l’enfant combien ce qu’il lui offre est insuffisant, et suffit aussi à proférer l’interdiction de l’usage du nouvel instrument. » 9 Quant à l’interdiction de l’inceste, dit encore Lacan, « personne n’a jamais songé à mettre au premier plan du complexe de castration le fait que le père promulgue effectivement la loi de l’interdiction de l’inceste. On le dit quelquefois, mais ce n’est jamais articulé par le père, si je puis dire, en tant que législateur ex cathedra. Il fait obstacle entre l’enfant et la mère, il est le porteur de la loi, mais en droit, tandis que, dans le fait, il intervient autrement » 10. « […] le père en tant qu’il est investi par le signifiant du père, intervient dans le complexe d’Œdipe d’une façon plus concrète, plus échelonnée si je puis dire […]. C’est le niveau auquel il est le plus difficile de comprendre quelque chose, alors que c’est pourtant celui dont on nous dit que s’y trouve la clef de l’Œdipe, à savoir son issue. » 11 Or, cette approche du père sous l’angle du réel de sa présence est justement la clef de la clinique des « diverses configurations concrètes » où le rapport au signifiant père peut s’avérer « carent », voire forclos.
L’important ici est de se déprendre d’une idée du père qui l’identifie à la fonction de l’interdit, qui le limite au pur signifiant, qui le mesure à l’aune d’une perfection symbolique, et de s’ouvrir à une perspective sur la fonction du père où la dimension de la loi est moins opposée qu’articulée à celle du désir : « la vraie fonction du Père […] foncièrement est d’unir (et non pas d’opposer) un désir à la Loi » 12. Ce qui est désormais lacanien dans l’abord de la question du père prend la forme d’un nœud, liant des dimensions habituellement séparées, et non plus celle d’une opposition.
L’accent se déplace d’une figure du père, comme pur fondement de l’ordre, père parfait parce que mort, à une figure du père marquée d’imperfection, incluant toujours un certain côté « sans la loi » dans le rapport même à la loi. « En fait, l’image du Père idéal est un fantasme de névrosé », comme Lacan le dit dans ce même texte des Écrits, en y assimilant, du reste, la figure du Père mort 13.
Dès lors, la conciliation et la médiation entre la loi et le désir qui définissent la vraie fonction du père, définissent aussi le vrai sens de la fonction de limite, qui est généralement attribuée au père. En effet, c’est pour autant que, comme instance ou comme individu, le père réalise, sous une forme ou l’autre, le nouage entre l’interdit et le désir qu’il assure une fonction de limite, la fonction de limite au pire. D’une part, ce nouage fait limite à l’illimité de la loi, qui voudrait que tout soit codifié, qu’une norme régisse en tout point notre comportement, que tout en dernière analyse s’explique. Car, une telle exclusion de l’exception et de la singularité risquerait de se payer de « retours dans le réel » plus ravageants et destructeurs que les phénomènes « déviants » qu’on voudrait supprimer. Mais, d’autre part, ce même nouage fait limite aussi au « tout est permis », « tout est possible », « tout est théâtre », qui ne laisse plus aucune place à une notion de folie et de responsabilité. Ici aussi, l’absence de limites risque de se payer de retours violents, de la loi et des traditions cette fois-ci, non sans entraîner l’exacerbation d’un discours scientiste dans la thérapeutique des « maladies mentales ».
Deux versants de la clinique
Dans le rapport à la fois au Nom-du-Père, comme universel de la loi, et au désir, comme moment de la singularité du sujet, la « vraie fonction du père » va dès lors s’exercer entre les deux versants opposés de sa possible clinique. D’une part, la notion de « carence » du père évoquée par Lacan dans les premiers Séminaires ne concerne pas tant une défaillance du symbolique, un affaiblissement de la loi – au sens d’un relâchement, voire d’une disparition de l’autorité exercée sur l’enfant – qu’une démission du père réel à l’égard du désir de la mère, c’est-à-dire à l’égard d’une femme qu’il n’ose pas rencontrer ou affronter comme femme, ainsi que Lacan le met en lumière à propos du père du petit Hans. Lorsque la mère n’est pas privée de l’objet de son désir, autrement dit lorsqu’elle paraît l’avoir sans devoir se tourner vers l’homme, lorsque son désir n’est pas divisé entre l’enfant et l’homme 14, le risque est grand pour l’enfant de rester pris dans le vœu d’« être » cet objet du désir, en lieu et place d’une préférence-identification pour « celui qui a », en tant qu’« Idéal du moi ». Il s’ensuit, selon des modalités diverses, une dissociation entre la dimension de la loi et la dimension du désir, l’effet mortifiant de la première étant à la mesure de l’aspect « hors la loi » de la seconde, où l’identification au phallus crée une difficulté dans la rencontre, avec l’autre sexe notamment. À l’opposé, l’échec de la vraie fonction du père se produit, paradoxalement, dans la mesure même où l’identification du sujet géniteur au Nom-du-Père comme universel du père, comme vecteur de l’absolu et de l’abstrait de l’ordre symbolique, se réalise 15. Se confondre avec l’universel, s’identifier à la loi, à l’exclusion de toute manifestation de la particularité du désir est le risque de la fausse paternité, risque d’autant plus imminent que la fonction ou la mission symbolique dont le père a la charge ou dont il se charge dans la société tend à se transposer dans la vie familiale 16. Sa conduite sera immanquablement perçue comme mensongère, « jusqu’au ravage », d’autant plus qu’il se sera identifié à un idéal. Dès lors, la confiance faite à la parole tout comme la reconnaissance de la notion même de la loi s’en trouveront fortement compromises, le sujet se trouvant rivé à une attitude de méfiance qui lui fera lire dans tout ce qui se passe au niveau de l’Autre les signes de la tromperie ou de l’imposture.
Du signifiant ultime au semblant multiple
Le parcours de l’enseignement de Lacan concernant la question du père peut être appréhendé comme un progressif déplacement de ses coordonnées, du symbolique vers le réel et la jouissance. Tout en étant encore mentionnée jusque dans ses derniers Séminaires, la notion de Nom-du-Père tend de plus en plus à se différencier du père, pour ne désigner désormais qu’une fonction de nœud que des noms multiples, divers — dont le père lui-même — peuvent remplir. Là où, auparavant, un signifiant ultime ou premier était censé garantir l’ensemble du signifiant, fonder un ordre nécessaire, succède la notion d’une « fondation » contingente, qui s’incarne dans la diversité de signifiants-maître, relatifs, historiques. Il ne s’agit plus d’une fondation du symbolique par le symbolique, qui s’avère impossible, mais d’une « fondation » pour ainsi dire sans fondement, puisqu’elle est plutôt de l’ordre de la déclaration, de l’inauguration, du choix que de l’ordre de la démonstration. Le père se déplace de sa valeur d’universel, de sa confusion avec la loi, vers ce qui, dans l’universel, s’excepte de l’universel, vers ce qui, dans la loi, n’est pas dicté par la loi. Ce déplacement est déjà sensible dès le Séminaire, Livre V, où la référence au père réel — déjà évoquée — s’accompagne d’un développement sur la loi qui inclut la question de ce qui fonde la loi. Toute la première partie de ce Séminaire est faite pour montrer que parler ne veut pas simplement dire, exprimer les significations qui sont attribuées aux mots par le code, mais veut dire aussi produire un sens nouveau, tout comme désirer ne veut pas dire être commandé par la nécessité du besoin, mais veut dire aspirer à « autre chose ». Le lieu de l’Autre ne se présente plus alors comme étant simplement le siège du code, mais comme un lieu où du nouveau, du non-codifié, de l’original peuvent être admis en modifiant du même coup le code lui-même. L’Autre apparaît ainsi n’être plus simplement synonyme de loi, mais comporter également la place d’une initiative qui n’est pas elle-même déductible de la loi, mais échappe à la loi. Car ce qui élargit, interprète, adapte et, en définitive, dit la loi n’est pas lui-même un terme de la loi. Au bout du compte, l’énonciation de la loi n’a d’autre fondement qu’elle-même 17, puisque l’existence de la loi ne peut, par définition, être précédée par la loi, tout comme une parole ne peut être garantie sinon par la parole elle-même, c’est-à-dire, être en fait sans garantie. Qu’on lui fasse crédit, qu’on la croie, montre précisément que la supposition de la bonne foi de l’Autre tient lieu de garantie, supplée à la preuve qui manque. Sous l’Autre qui ne change pas les règles, puisqu’il est la règle, immuable et muette, de tout comme de lui-même, apparaît ainsi une structure de l’Autre qui manque de son propre fondement, un Autre qui ne peut s’inclure lui-même : une structure de l’Autre où l’Autre manque de l’Autre. Ainsi, à l’endroit du fondement, à l’endroit du principe, la place d’un manque de signifiant se dessine dans le signifiant, qui indique en même temps la place de l’acte. Là où ce n’est pas garanti, là où il y a un trou dans le code, il y a la place pour l’initiative, il y a la place pour la décision, il y a place pour la cause du désir. Le statut du Nom-du-Père change dès lors à partir du moment où la fonction de fondement de l’Autre, la fonction d’autodémonstration de l’Autre, qu’il était censé assurer, s’avère impossible. En même temps que l’accent est mis sur le père réel, le Nom-du-père cesse d’apparaître comme identique à l’Autre, interne à l’Autre comme sa consistance, pour n’apparaître que comme un masque, un signifiant-écran qui voile son inconsistance 18. Il n’est pas un trou, mais il bouche le trou, en faisant croire qu’il n’y a pas de trou. Du même coup, il perd son unicité, puisque des termes variés peuvent remplir cette fonction de bouche-trou, aucun n’étant, par définition, le signifiant premier qui manque. S’il y a plusieurs Noms-du-Père, c’est qu’aucun n’est le Nom-du-Père : rien ne correspond à un Nom propre, tous n’en sont que des semblants 19. De Loi pour tous, fondement universel, le Nom-du- Père se déplace ainsi vers une multiplicité de suppléants, soit vers la multiplicité des « exceptions » à la loi qui jouent le rôle de fondement de la loi. Dès lors, si un Nom-du-Père marque un commencement, s’il fait office de fondement — alors que l’Autre ne le comporte pas, puisqu’il est inconsistant — c’est parce qu’on y croit, c’est qu’on veut bien le mettre à cette place. Sous le Nom-du-Père qui désigne l’Autre qui a l’air d’exister comme Ordre du monde, Lois de la nature, Équations de la physique, Intelligence universelle, le « Dieu des philosophes » en somme 20 — qui est logiquement impossible, depuis Gödel — apparaît ainsi un autre Nom-du-Père, celui de la tradition, qui est le nom d’un Autre qui manque et qui, par conséquent, veut quelque chose. Ici, il s’agit d’un Nom-du-Père qui existe, mais dont l’existence équivaut, en dernière analyse, à celle de la cause du désir qu’on lui remet. C’est l’Autre dont « on feint qu’il demande quelque chose, par exemple des victimes » 21 pour se prouver qu’il existe. C’est celui qu’on appelle Père justement, ou Seigneur, Roi, Maître. En le croyant, on lui accorde quelque chose de nous-mêmes, on lui transfère ce qui des raisons de vivre va au-delà du simple vivre. Sous le masque du « père mort », père qui ne veut rien, pur symbole, il y a le père qui manque, le « père castré » 22, celui que le sacrifice du plus précieux de nous-mêmes fait exister, celui que l’amour fait exister. Ce deuxième Nom-du-Père, qui est en fait premier dans l’histoire, est un habillage de l’objet a 23, « transfert dans ce qui n’a pas de nom au lieu de l’Autre » 24. C’est pourquoi il n’est pas unique, un nom universel, mais plusieurs noms, comme autant de localisations de l’« a » particulier qui le fait exister.
Rien ne l’empêche d’être l’effet du transfert d’une multitude d’individus et à ce titre d’être le fondement d’une unité collective. Il reste néanmoins que ce qui lui transfère et confère consistance est un mode de jouir particulier.
Jouant sur l’équivoque, Lacan appelle cette façon de se tourner vers le père, et dont l’imagination d’être le rédempteur constitue le prototype, « père-version », comme rapport du fils au père, où le fils se prive de la jouissance par amour du père 25, et où se manifeste le sadisme du père et le masochisme du fils 26. Cela reste le dernier mot de Freud sur le père, finalement.
Croyant venir à bout de la religion en interprétant Dieu comme une projection anthropomorphique, mythique, du Père primordial, celui qui a interdit la jouissance, Freud, ce faisant, n’interprète pas le père, et n’entame pas l’équivalence entre le Père mort et la jouissance. Il maintient la loi comme désirable, note Jacques-Alain Miller 27. Dès lors, le pas de Lacan sera de montrer que l’instance de l’interdit — le père qui dit non à la jouissance des fils — est elle-même une fiction. Elle fait croire en une jouissance de l’Autre possible, puisqu’interdite, alors qu’elle couvre une impossibilité. Elle est le voile jeté sur une béance interne, celle que l’inexistence du rapport sexuel creuse dans la jouissance même.
Des pères
Par contraste avec la notion du père du moment initial de son enseignement, la notion du père que Lacan finit par mettre en avant, dans les derniers Séminaires notamment, est tout à fait disjointe de celle du soutien de l’ordre symbolique et du porteur de l’interdit. Le déplacement est double, en quelque sorte. D’une part, le Nom-du-Père se démultiplie en autant de noms qu’il y a des supports à sa fonction, devenant du même coup, de par sa multiplicité même, un artifice, quelque chose dont on peut se servir sans pour autant le prendre pour ce qu’il n’est pas, sans le prendre pour la clef de voûte de l’univers, qu’il n’y a pas. D’autre part, dans le prolongement de ce qui a été exposé dans le Séminaire, Les formations de l’inconscient à propos du père réel, la notion de père va être désormais et en définitive abordée sous l’angle, non de la parenté, mais de l’alliance homme-femme, sous l’angle, donc, de l’effet « collatéral » de la position de désir du père sur la constitution subjective de l’enfant. L’accent n’est pas mis sur la dissymétrie ou la hiérarchie entre les rôles parentaux, mais sur la différence sexuelle, homme-femme, dans le couple des parents.
Plusieurs versions de la jouissance sont, en effet, possibles. L’idéal, la règle, le commandement peuvent aussi en être, comme Freud l’a aperçu avec sa notion du Surmoi. Lacan, quant à lui, prend la gageure d’une définition du père qui « a droit au respect, sinon à l’amour » non à partir de la loi, du pouvoir, de la patria potestas, mais bien à partir du désir du père en tant que sa cause en est une femme 28. Le choix d’une jouissance plutôt qu’une autre, de celle qui est la cause du désir pour une femme, plutôt que celle liée, par exemple, à l’imposition de la discipline ou à l’application de la loi, est ce qui est décisif. Il ne s’agit plus de l’universel de la loi, mais du « un par un » des sujets qui se nomment père, c’est-à-dire de l’exception que n’importe qui peut faire pour que « la fonction de l’exception devienne modèle » 29. La version de la cause du désir qui est transmise, l’exemple qu’elle constitue, c’est de cela dont un père est considéré responsable, un père qui est maintenant saisi dans la particularité de son désir et non dans l’universalité du signifiant 30. Et c’est sur le fond de cette responsabilité qu’il assure une transmission qui « comporte même quelque chose qui annule le phallus du père avant que le fils ait le droit de le porter » 31.
Du père initial, fondement du lien social en tant que réduit à un symbole, en tant que mort donc, nous sommes maintenant passés à un père vivant ; de l’unicité, à une multiplicité d’« exceptions » à la loi ; de l’universalité à la particularité de l’objet a qu’un homme extrait du corps d’une femme. La question est moins celle du pouvoir du père sur l’enfant que celle du symptôme du père : est-ce une femme ou est-ce autre chose qui recèle son objet pulsionnel ?
C’est ce que Lacan appelle aussi, mais dans un autre sens que celui évoqué plus haut, à partir du désir du père cette fois-ci, la version « père » de la jouissance, la « père-version » de la jouissance : « père-version, seule garantie de sa fonction de père, laquelle est fonction de symptôme, telle que je l’ai écrite. » 32
Le père, un cas de symptôme
Pour finir, la pluralisation du Nom-du-Père et son déplacement au un par un des pères réels débouchent sur la manière de nouer les trois registres séparés (réel, symbolique, imaginaire) que chaque père réalise, comme homme en relation à une femme. Autrement dit, le parcours de Lacan concernant la question du père débouche sur la façon particulière qu’a un père de suppléer au non-rapport sexuel. Ou, pour le dire encore autrement, il débouche sur la façon propre au père de lier entre eux le symbolique et le réel, qui est la façon de nommer les choses de la vie, par où le Nom-du-Père se renverse désormais en « père du nom », selon une autre formulation de la même époque 33.
Or, de ce point de vue, en tant que suppléance au non-rapport sexuel ou à l’absence de lien entre R.S.I., la « père-version » apparaît être seulement un cas, même s’il est le plus fréquent, d’une fonction plus générale. La clinique montre, en effet, que des façons de nouer la jouissance et le semblant peuvent se produire sans recours à la version « père-verse » du nœud. Elle montre que des symptômes peuvent assurer une fonction analogue à celle qu’assure le père, sans se servir du père, tandis que l’incidence du père ne va pas sans comporter toujours un résidu symptomatique. En effet, c’est dans la pointe de la jouissance qui ne se résorbe pas dans le signifiant — qui ne s’épuise pas dans l’identification, dans l’idéal, dans la loi — que réside ce qui fait pour chacun son irréductible différence. Une fois le symptôme réduit à ce qui ne dépend plus du texte inconscient, une fois qu’il est disjoint du registre métaphorique et qu’il atteint le niveau d’opacité où il ne reste plus qu’à en faire quelque chose, il s’avère qu’on peut se passer du père, après s’en être servi — dans la plupart des cas — ; ou sans s’en être servi — dans un certain nombre d’autres cas. Finalement, les Noms-du-Père divers, qui ont scandé l’histoire de l’humanité comme celle de l’individu, s’avèrent n’être rien d’autre que des formes provisoires, bien que fort répandues, d’une fonction « sinthomatique » plus large. En effet, en l’absence d’articulation, de jonction, de rapport entre les trois dimensions dont l’être humain se compose, il ne reste in fine que la manière dont chacun se débrouille, au-delà même du nœud paternel, pour les nouer pour ainsi dire personnellement, pour bricoler l’agrafe symptomatique qui les tient ensemble 34. Se servir du Nom-du-Père dans une analyse 35 n’aura été que le moyen pour en dévoiler la nature d’artifice nécessaire à l’opération analytique même, celle qui réduit le symptôme à la solitude d’un mode de jouir.
Alfredo Zenoni
1 Jacques LACAN, « Discours aux catholiques » [1960], Le triomphe de la religion, texte établi par Jacques-Alain Miller, Paris, Seuil, 2005, p. 38.
2 « L’essence et la fonction du père comme Nom, comme pivot du discours, tiennent précisément en ceci, qu’après tout, on ne peut jamais savoir qui c’est qui est le père. Allez toujours chercher, c’est une question de foi ». « Il est d’ailleurs tout à fait sûr que l’introduction de la recherche biologique de la paternité ne peut pas du tout être sans incidence sur la fonction du Nom-du-Père ».
Jacques LACAN, Le Séminaire, Livre XVI, D’un Autre à l’autre [1968-1969], texte établi par Jacques-Alain Miller, Paris Seuil, 2006, p. 152.
3 Jacques LACAN, loc. cit., p. 152.
4 Voir, entre autres, Moustapha SAFOUAN, La Parole ou la Mort, Paris, Seuil, 1993.
5 Ainsi, Joël DOR, dans son ouvrage Le père et sa fonction en psychanalyse, Paris, Point Hors Ligne, 1989, va jusqu’à confondre le père symbolique avec le père « qui a le phallus », tout en donnant du père réel une version imaginaire, comme père interdicteur et privateur à l’égard du sujet (pp. 58-60).
6 Contrairement à ce que suggère Joël DOR (op. cit.), la privation ne porte pas sur l’enfant, mais sur la mère.
7 Jacques LACAN, Le Séminaire, Livre V, Les formations de l’inconscient [1957-1958], texte établi par Jacques-Alain Miller, Paris, Seuil, 1998, p. 205.
8 Ibid., p. 187.
9 Id.
10 Id.
11 Ibid., p. 188.
12 Jacques LACAN, « Subversion du sujet et dialectique du désir dans l’inconscient freudien » [1960], Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 824. La fonction du père, comme Lacan le dit à la même époque, « constitue en effet un point tournant entre la préservation du désir, sa toute-puissance — et non pas, comme on l’écrit non sans inconvénient dans telle tradition analytique, la toute-puissance de la pensée — et le principe corrélatif d’un interdit, portant sur la mise à l’écart de ce désir. Les deux principes croissent et décroissent ensemble, si leurs effets sont différents — la toute-puissance du désir engendrant la crainte de la défense qui s’ensuit chez le sujet, l’interdiction chassant du sujet l’énoncé du désir pour le faire passer à un Autre, à cet inconscient qui ne sait rien de ce que supporte sa propre énonciation ». Jacques LACAN, « Discours aux catholiques », loc. cit.
13 Id.
14 Jacques-Alain MILLER, « L’enfant et l’objet », La petite girafe, 18, Institut du champ freudien, décembre 2003, p. 7.
15 Ibid., p. 10.
16 Jacques LACAN, « D’une question préliminaire à tout traitement possible de la psychose » [1957-1958], Écrits, op. cit., p. 579.
17 « Tout énoncé d’autorité n’y a d’autre garantie que son énonciation même, car il est vain qu’il le cherche dans un autre signifiant, lequel d’aucune façon ne saurait apparaître hors de ce lieu. » Jacques LACAN, « Subversion du sujet et dialectique du désir dans l’inconscient freudien », loc. cit. p. 813.
18 C’est pourquoi − comme le note J.-A. Miller dans son cours, dont deux leçons sont publiés dans ce numéro de Quarto − le personnage de l’Homme masqué dans la pièce de Wedekind, L’éveil du printemps, paraît à Lacan une représentation convenable du Nom-du-Père, soit d’un semblant derrière lequel il y a on ne sait quoi. La seule chose qu’on sait, la seule chose qui existe, c’est le masque lui-même. Jacques LACAN, « Préface à L’éveil du printemps », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 563.
19 « Mais le père en a tant et tant qu’il n’y en a pas Un qui lui convienne, sinon le Nom de Nom de Nom. Pas de Nom qui soit son Nom-Propre sinon le Nom comme ex-sistence. Soit le semblant par excellence ». Jacques LACAN, « Préface à L’Éveil du printemps » [1974], Autres écrits, op. cit., p. 563.
20 Jacques LACAN, « La méprise du sujet supposé savoir » [1967], Autres écrits, op. cit., p. 337 ; Jacques-Alain MILLER, Conclusion des Journées de l’E.C.F., octobre 2004, inédit.
21 Jacques LACAN, Mon enseignement, Paris, Seuil, 2005, p. 53.
22 Jacques LACAN, Le Séminaire, Livre XVII, L’envers de la psychanalyse [1969-1970], texte établi par Jacques-Alain Miller, Paris, Seuil, 1991, p. 115.
23 Jacques-Alain MILLER, Conclusion des Journées de l’E.C.F., octobre 2004.
24 Jacques LACAN, Des Noms-du-Père [1963], Paris, Seuil, 2005, p. 103.
25 Jacques LACAN, Le Séminaire, Livre XXIII, Le sinthome [1975-1976], texte établi par Jacques-Alain Miller, Paris, Seuil, 2005, p. 150.
26 Ibid., p. 85.
27 Jacques-Alain MILLER, « Un effort de poésie » [2002-2003], L’Orientation lacanienne III, 5, enseignement prononcé dans le cadre du Département de psychanalyse de Paris VIII, leçon du 11 juin 2003, inédit.
28 Jacques LACAN, Le Séminaire, Livre XXII, R.S.I. [1974-1975], texte établi par Jacques-Alain Miller, 21 janvier 1975, Ornicar ?, bulletin périodique du Champ freudien, 3, mai 1975, pp. 107-108.
29 Ibid., p. 107.
30 Voir, sur ce point, l’article d’Éric LAURENT, « Le modèle et l’exception », Ornicar ?, bulletin périodique du Champ freudien, 49, été 1998, pp. 121-128.
31 Jacques LACAN, Le Séminaire, Livre XXIII, op. cit. p. 85.
32 Jacques LACAN, Le séminaire, Livre XXII, R.S.I., op. cit., p. 108.
33 Jacques LACAN, Le Séminaire, Livre XXIII, op. cit., p. 22.
34 Voir notre article, « Bouts de réel », Quarto, 85, novembre 2005, p. 63.
35 Jacques LACAN, Le Séminaire, Livre XXIII, op. cit., p. 136.








