Quarto

Faire taire

Éric Laurent

 

Le 4 fĂ©vrier 2004, Éric Laurent intervenait au cours de J.-A. Miller : « L’Orientation lacanienne», Ă ce moment crucial oĂą le lĂ©gislateur avait Ă se prononcer sur un texte de loi rĂ©glementant la pratique de la psychothĂ©rapie en France. Nous publions ci-après son exposĂ© suivi du commentaire qu’en a donnĂ© J.-A. Miller sous le titre «Les bonnes nouvelles du progrès ». Ces deux interventions se conjuguent Ă©galement avec le texte que J.-A. Miller a publiĂ© dans la revue La Cause freudienne, N°57, Politique Psy sous le titre « L’ère de l’homme sans qualitĂ©s ».

Nous sommes à l’époque des bonnes nouvelles. Elles peuvent prendre des formes étranges, comme celles d’annoncer régulièrement que tous nos symptômes vont enfin disparaître, être guéris, et de plus en plus vite. Ce nouvel effort clinique passe, comme le disait récemment J.-A. Miller à La Stampa, par la résorption du cas par cas dans les classes de pathologies, munies du traitement qui leur convient.

Hybris Hybride

Ouvrons Le Monde, vendredi 22 janvier, sous sa rubrique Sciences. Nous apprenons que « le refoulement freudien (est) sous l’oeil de l’imagerie par résonance magnétique. Des Américains visualisent l’oubli volontaire ». Je laisse de côté le problème de savoir si le refoulement freudien est un « oubli volontaire ». Un chercheur en psychologie de l’université de l’Oregon, Michael Anderson, à la tête d’une équipe de chercheurs de Stanford, annonce dans le numéro du 9 janvier de la revue Science qu’ils ont pu identifier les zones cérébrales impliquées dans l’oubli conscient. L’expérience consiste à demander à des étudiants de psychologie d’apprendre des paires de mots qui n’ont aucun rapport entre eux. Puis, on leur demande de s’efforcer d’oublier un des deux mots quand on prononce devant eux l’autre membre de la paire. On passe l’effort sous résonance magnétique. On appelle ça : proposer un modèle du refoulement. Lors de la phase de « refoulement », plusieurs régions du cortex préfrontal, généralement considérées comme importantes dans le contrôle des mouvements volontaires, étaient activées. Les chercheurs concluent : « Nos travaux apportent le premier modèle neurobiologique de la forme volontaire du refoulement proposé par Freud. Un modèle qui intègre sa proposition controversée à des mécanismes fondamentaux et largement acceptés de contrôle du comportement ». Michael Anderson, qui a étudié la façon dont les enfants maltraités refoulent les souvenirs d’expériences traumatisantes, espère que le modèle proposé pourra permettre de mieux comprendre la capacité de résister au stress post-traumatique. On voit déjà se profiler la thérapie de déconditionnement qui suivra et l’échelle d’évaluation qui va l’accompagner. Hervé Morin commence son article en soulignant qu’en France, « le vieux divorce entre psychanalyse et science a alimenté les débats sur l’amendement Accoyer », pour indiquer combien, aux USA, l’article de Science montre qu’elles sont réconciliées. Je lui répondrai qu’il ne s’agit pas ici des rapports entre psychanalyse et science qui sont excellents, mais des rapports entre psychanalyse et fausse science qui sont exécrables.

Il y a dans ce fantasme d’effacer les traumas un vaste programme à venir : effacer par déconditionnement rapide tous nos traumas. Si l’on ajoute à la dite « capacité de résilience » l’effacement du souvenir post-traumatique, nous pourrons enfin aborder le monde sans crainte du poids de l’histoire. La société du risque aurait vraiment trouvé sa thérapie.

Comment donc des déclarations émanant de psychologues expérimentalistes peuvent-elles être proclamées avec cet enthousiasme, cette brutalité, ce manque de référence, cette volonté de faire table rase. Au-delà de la terreur du scientifique menacé d’inutilité, publish or perish, cette glorification du chercheur par lui-même nous fait entendre qu’un certain discours de la science, ou un certain usage de la science est entré dans le registre des « bonnes nouvelles », au sens où Peter Sloterdijk décrit notre temps comme celui de la « compétition des bonnes nouvelles »1. Le discours scientifique, par ses promesses monotones qui contrastent tant avec la production effective de la « société du risque », est entré de plein droit dans la compétition des bonnes nouvelles, les auto-eulogismes des discours qui nous environnent.

Le projet des Lumières était d’obtenir que nous pensions « par nous- mêmes ». Il a été transformé, sous l’influence de l’individualisme triomphant, en une affirmation de soi et de sa pensée. Penser est deve- nu un projet narcissique de plus. Sloterdijk considère Nietzsche comme le premier qui a su discerner la force de cet appel. Il écrit le 13 février 1883 à son éditeur : « J’ai aujourd’hui une bonne nouvelle à vous annoncer : j’ai fait un pas décisif. […] Il s’agit d’une petite oeuvre dont le titre est Ainsi parlait Zarathoustra. Un livre pour tous et personne. Il s’agit d’une “poésie” ou d’un “cinquième évangile” ou de quelque chose pour quoi il n’existe pas encore de nom…»

Cette affirmation fait percevoir combien « le psychotique est un maître dans la cité des mots ». La lucidité mégalomane de Nietzsche lui a permis de dénoncer l’utilisation narcissique des idéaux, des signifiants maîtres des discours, que ce soient ceux de la religion ou de la vérité : « Nietzsche a sans doute été l’unique théoricien du langage dans les temps modernes, à voir ce rapport fondamental. […] On est reconnaissant d’être ce que l’on est : pour cela, on a besoin d’un Dieu ».

Sloterdijk rapproche le projet radical d’affirmation de soi de Nietzsche de la maxime de l’Américain Ralph Wado Emerson qui énonce en 1841, dans un texte intitulé Croire en votre propre pensée que : « celui qui veut être un homme doit être anticonformiste ». Le style d’Emerson est nettement plus névrosé que celui de Nietzsche. Il s’assure de l’originalité de sa pensée dans un style bien plus obsessionnel. Sloterdijk voit cette opposition ainsi « tandis que le non-conformisme d’Emerson semble comme fait pour se déployer contre une certaine résistance, pour devenir un narcissisme de masse ambivalent, mais au bout du compte équilibré par la démocratie, la marque de l’esprit libre courait davantage le risque d’être imitée par un mouvement de perdants avides de succès… le projet d’Emerson l’a emporté sur Nietzsche sur le front des marques. C’est la raison pour laquelle nous sommes des non-conformistes la plupart du temps, et non des esprits libres. Nos réflexions et nos sentiments moyens sont tous made in USA, pas made in Sils- Maria. »2

Ce que Sloterdijk appelle la compétition des bonnes nouvelles, Lacan l’a nommé autrement. C’est le fait que « tout le monde délire », y compris le discours des scientifiques lorsqu’il s’écarte de la pratique des sciences. Le monde devient alors la juxtaposition des discours sur les bonnes nouvelles. Seule la ressource du débat démocratique peut permettre de faire émerger le signifiant maître d’où cette juxtaposition devient lisible.

La bonne nouvelle de l’idéologie managériale est qu’elle prétend pouvoir définir, pour tous les cas, une règle dite de bonne pratique qui répond a priori à la situation. Quand il s’agit de décision politique, on parle alors de règles de « bonne gouvernance ». Les règles, définies par des experts, sont d’abord censées pouvoir guider les débats démocratiques et éclairer leurs impasses. Le corps d’experts se loge d’abord dans le modèle aristotélicien selon lequel toute décision doit être précédée et distinguée de la délibération. Une fois bien installé dans le gouvernement des démocraties modernes, autorisé par la complexité technique que suppose la gestion de ces sociétés, le corps d’experts prétend maintenant prendre la place de ces mêmes débats et définir des procédures de décision, dans des domaines qui s’étendent toujours plus, comme une tache sur un buvard, selon l’expression très parlante de Jack Ralite.

C’est lors de cette concentration de la délibération et de la décision au même endroit que se produisent les zones « d’arbitraire légal » identifiées par Yves-Charles Zarka3. Jean-Paul Fitoussi parle quant à lui de « régression paisible ». Il peut écrire, dans son dernier ouvrage : « Il existe dans les vieilles démocraties occidentales une tendance à la régression “paisible” de la démocratie qui procède selon des schémas différents de part et d’autre de l’Atlantique. En Europe, le marché est considéré comme chose trop sérieuse pour être laissée sous l’empire du politique. On y a inventé, pour mettre en harmonie les mots et les choses, une forme singulière de gouvernement fédéral, dont la caractéristique principale est d’être à la fois à l’abri de procédures de responsabilité politique et de disposer du pouvoir d’imposer aux sociétés ses choix économiques. Aux Etats-Unis, la démocratie s’accommode pour l’instant de ce que, dans une étude récente, Edward Wolff a qualifié de « retour à Marie-Antoinette » : 50% de surcroît de richesse créée aux Etats-Unis entre 1983 et 1998 a bénéficié à 1% des ménages les plus aisés, et 90% de cette même richesse aux 20% des ménages déjà les plus favorisés. Si cette évolution devait se poursuivre, l’arithmétique des intérêts composés créerait un tel abîme entre les catégories sociales que la marche du système économique deviendrait incompatible avec un fonctionnement normal de la démocratie. C’est dans ce contexte de lente inversion des priorités entre libertés politiques et libertés économiques qu’il convient d’apprécier la phase actuelle de globalisation, c’est-à-dire l’expansion de la sphère du marché à la fois à l’intérieur de chaque société et à l’échelle de la planète. »4

Les règles de « bonne gouvernance » enserrant les rapports des marchés avec la démocratie prétendent prendre appui sur les « lois » de la science économique. Elles reposent plutôt sur une jurisprudence fautive de celle-ci, réduite à la théorie de l’équilibre général, produit de la concurrence pure et parfaite.

« Le résultat le plus spectaculaire (également connu sous le nom des théorèmes du bien-être), et dont on peut comprendre le pouvoir de séduction, s’énonce ainsi : une économie de marché régie par les lois de la concurrence pure et parfaite, tend spontanément vers une situation de plein emploi et d’allocation optimale des ressources, équilibre qui de surcroît est un optimum social. »5

Mais oui, le monde dans lequel nous vivons, celui qui produit le mal-vivre de masse dans lequel nous nous déplaçons, est créé au nom des théorèmes du bien-être. Si le marché tend spontanément vers l’équilibre et l’optimum, la conséquence est redoutable. « Dans la théorie pure de l’économie de marché, l’usage de la souveraineté conduit à une moindre efficacité économique. En juillet 1998, au cours d’une conversation avec Kenneth Arrow, le concepteur de cette théorie, je lui parlais du thème de mes recherches en cours : le marché était-il compatible avec la démocratie ? N’y avait-il pas dans les évolutions récentes le risque d’une régression de la démocratie ? Sa réponse, même si elle m’apparut a posteriori évidente, fut comme toujours lumineuse. Le marché, me dit-il, n’est en théorie compatible avec aucun régime politique, aucune forme de gouvernement, ni la démocratie, ni l’oligarchie, ni la dictature. »6

Arrow, dit Fitoussi, est toujours lumineux. Disons qu’il manie à merveille les paradoxes logiques. Arrow est ainsi l’énonciateur d’un « théorème d’impossibilités ». Il apparaît impossible, au terme de sa démonstration, d’agréger logiquement les préférences individuelles en matière économique en une fonction de préférence collective. Un professeur d’économie résume ainsi son théorème : « Arrow […] recherche une fonction de bien-être social sur laquelle fonder les choix collectifs. Mais il est clair que par “fonction de bien-être social”, il n’entend rien d’autre qu’une procédure quelconque permettant de passer d’un ensemble de préférences individuelles sur les questions collectives à un ensemble cohérent de choix collectifs. Il n’y a pas de restrictions a priori sur la procédure en question : il peut s’agir d’une règle de vote quelconque, ou d’une autre procédure de décision collective, ou encore d’une méthode d’échanges contractuels. »7 L’objectif fondamental d’Arrow est de savoir s’il est possible de passer, selon une procédure calculable qui respecte la cohérence des choix des agents, des préférences individuelles à une préférence collective. Seule cette possibilité éviterait le risque de sortir de l’impasse du « choix social » par la dictature d’un individu ou de factions.

Deux perspectives s’opposent donc : ou bien l’on croit qu’il y a des règles de « bonne gouvernance », un idéal qui résorbe tout réel ; ou bien l’on reconnaît un point de réel, un impossible au sens de Lacan, et l’issue ne peut plus être idéale : elle ne relève que du débat, de la négociation ouverte et incertaine. La croyance fondée sur les idéaux de procédure, les règles soi-disant inévitables établies par les experts, font partie du reengineering du monde. Si nous suivons Lacan, il y a science non pas lorsqu’il y a mesure mais lorsqu’il y a un impossible repéré comme tel. C’est à partir de là que l’on peut soutenir son désir. Dans la leçon inédite du Séminaire D’un autre à l’Autre qu’a publiée la revue Cités, Lacan s’appuie sur la non-clôture de l’univers du discours pour poursuivre les conséquences de l’avancée dans la psychanalyse dont il était responsable. « On ne voit pas ce en quoi le fait que l’on puisse énoncer, que l’on ait énoncé, qu’il n’y a point de clôture du discours, (logique de Gödel) ait pour conséquence que le discours est impossible […]. C’est précisément à partir de là que de ce discours, vous (en) avez la charge […] »8.

Nous avons donc et la charge de tenir le discours de la psychanalyse, de la réinventer à l’époque des Agences d’évaluation, et de ne pas permettre que le débat démocratique dont nous avons aussi la charge ne se ferme sur de fausses évidences.

La réorganisation du marché de la santé

Du point de vue du discours du maître, le désenchantement du monde, son silence infini, ne se suspend que par la découverte de l’agalma qu’il peut receler. Un trésor reste caché dans ce monde si l’on sait en extraire la valeur. C’est l’enjeu de la privatisation du marché de la santé, première industrie des pays développés. Cette privatisation a eu un nom : RSC (Réseaux de soins coordonnés), en anglais HMO (Health Maintenance Organization). En 1997, dans le numéro 4 de la revue Mental, écrit à la suite de l’échec des Plans Juppé d’une part et de l’administration Clinton d’autre part, nous pouvions déjà établir un premier bilan critique : « Les conséquences de la mise en place de Réseaux de soins coordonnés, qu’ils soient gérés de façon capitaliste (for profit), mutualiste (non profit) ou étatique, sont maintenant perceptibles. Nous avons déjà un certain temps de fonctionnement et des effets après-coup qui donnent lieu à des mécontentements variés et à des débats. Le contrôle s’opère-t-il à l’avantage ou au détriment des non-malades (celui qui paye pour le malade), des malades en général, de certains d’entre eux, des médecins en général, des hospitaliers, des médecins de ville, du secteur privé, du secteur public ? Les opinions divergent très largement […] (Quoi qu’il en soit) la figure de l’avenir de l’exercice de la médecine est tracée par un spécialiste, Victor G. Rodwin, professeur en économie et gestion des services de santé à la Wagner School of public service, New York University, dans le Monde du 19 novembre 1996. Il notait que “l’avenir prendra la forme de médecins travaillant à l’intérieur de réseaux (RSC), financés sur la base d’un paiement a priori per capita, motivés pour pratiquer une médecine du XXIe siècle, pour travailler en équipe, minimiser le gaspillage, remplir et relire les carnets de santé, s’informatiser, suivre les Références médicales obligatoires, se faire accréditer…”»

Dans ce système, on pouvait prévoir dès 1997 qu’« il faut non seulement dire que la réorganisation du système de santé tend à mettre la psychanalyse en concurrence avec d’autres formes de psychothérapies, mais […] que la pente des réformes en cours tend à contrôler strictement, restreindre, ou éliminer les approches psychothérapiques individuelles. Un directeur de HMO résumait brutalement la logique de l’approche en notant : “Il faut reconnaître que le médicament est la forme la moins onéreuse de soins”. […] Ainsi la psychothérapie redevient le privilège des classes moyennes. »9

Depuis, sept ans après, les choses se sont déplacées. Philippe La Sagna, dans un bulletin récent de l’Agence Lacanienne de Presse, a donné les lignes de force du déplacement. Examinons les réalisations récentes des deux modèles opposés, l’Américain et l’Européen, de la transformation du système de santé en réseaux. D’abord, l’année 2004 donne lieu à la mise en place d’un système, qui se veut novateur, du projet Tarmed de la Confédération helvétique, sur lequel notre collègue suisse Daisy Seidl et Philippe Michel, d’Annemasse, ont attiré mon attention. Le chef de projet Tarmed aux Hôpitaux universitaires de Genève, le Dr André Assimacopoulos, déclare finement dans la revue des Hôpitaux universitaires de Genève qui vient de paraître, qu’un tel système « ne pouvait être inventé qu’au pays de l’horlogerie »10. Ce système détaille en quatre mille six cents « gestes », « l’ensemble des prestations médicales effectuées en ambulatoire ». Chacune de ces prestations vaut un certain nombre de points qui permettent de calculer son coût. Jusque-là, rien de novateur, c’est simplement le système le plus exhaustif jamais vu. Mais le système intègre des facteurs individuants. La valeur d’un point dépend de l’acte « objectif », de la formation du médecin qui l’accomplit et du degré de technicité de la structure médicale où l’acte est accompli. Ce qui est particulièrement innovant, très européen au sens que J.-C. Milner donne au terme, c’est que le système veut chiffrer l’aspect relationnel, non technique de la médecine. Il veut aussi rééquilibrer les revenus entre généralistes et spécialistes. La consultation généraliste gagne en valeur tandis que les gestes techniques en perdent. « Ainsi, les psychiatres sont mieux rémunérés tandis que les radiologues, chirurgiens et gynécologues, par exemple, perdent une partie de leurs revenus ». Les tensions entre les différentes composantes de la corporation médicale sont donc très fortes. L’important, pour nous, est que le système donne une traduction informatique chiffrée du rapport de l’Académie de Médecine signé en juillet 2003 par MM. Allilaire et Pichot. Il distinguait trois modalités de la psychothérapie, la psychothérapie non spécialisée du généraliste, la psychothérapie spécialisée du psychiatre et la psychothérapie codifiée qui peut être déléguée aux psychologues. On trouve dans le système Tarmed, explicitement facturée, une « consultation psychothérapique ou psychosociale » qui rapporte un certain nombre de points au généraliste. La facture remise au patient le mentionne. D’ailleurs, le Dr Assimacopoulos s’inquiète : « En lisant “consultation psychothérapique ou psychosociale”, qui désigne la partie de la consultation consacrée à l’impact d’une maladie sur la vie, le patient croira-til que son médecin généraliste le prend pour un fou ? »11

L’acte psychiatrique psychothérapique est lui-même très précisément défini. Il distingue par exemple la psychothérapie analytique à raison de deux séances par semaine : « Durée des séances : 45 minutes. La psychothérapie se déroule 40 semaines par année, pour une durée indéterminée, pouvant aller jusqu’à trois ans ou plus. A chaque séance, 15 minutes (un tiers de la durée de la séance) sont consacrées, en l’absence du patient, à la lecture et la rédaction des notes, à la réflexion et l’élaboration du traitement ». La première séance est séparée des autres. On distingue aussi « l’entretien avec les parents, sans le patient de référence » et les « consultations psychiatriques avec des proches et des personnes significatives »12.

Loin de ce système très européen, aux USA, les promesses de productivité, affirmées dans un style plus autoritaire, annoncent des mécontentements à venir encore plus bruyants que ceux qui animent déjà la campagne électorale du Sénateur Kerry. Un livre récent, La nouvelle économie impitoyable de Simon Head, nous en donne des aperçus détaillés et inquiétants. Ce livre montre comment des programmes soigneusement chiffrés peuvent être appliqués pour traiter la parole et la réduire, faire marcher des centres d’appel et gérer le dialogue médecin-malade.

Le traitement de la parole dans les centres d’appel réduit l’échange à des scénarios qui dictent les mots exacts que les agents doivent utiliser quand ils répondent aux questions des clients. Il n’y a pas de place pour des explications supplémentaires ou pour traiter des problèmes spéciaux. Les employés d’un très grand réseau privé de santé sont prévenus de ne pas dépasser deux cent vingt-cinq secondes dans leur communication avec les clients. Des bonus sont octroyés aux employés qui arrivent à dissuader les appelants de demander un rendezvous avec un médecin. Une des raisons en est que les médecins du système doivent voir soixante-dix patients par jour, soit passer huit minutes par patient. Les systèmes de managed care ont mis au point des algorithmes décisionnels qui dictent la longueur du séjour hospitalier et le traitement. On connaît moins le recours à des systèmes experts diagnostiques qui se substituent au médecin pour accélérer l’identification de la maladie. Leur but est de remplacer le vieux style de l’entretien médical où le médecin conduit l’entretien, pose des questions, décide des examens. Le diagnostic dépend alors en grande partie du savoir-faire du médecin et le résultat n’apparaît qu’après une très longue enquête. Iliad, un « logiciel médical expert » dans son édition actuelle regroupe neuf cents maladies spécifiques, mille cinq cents syndromes et quatorzemille « manifestations de la maladie » depuis le sifflement dans l’oreille jusqu’à l’insensibilité d’un orteil. Un assistant du médecin peut introduire dans l’ordinateur le récit du patient et recueillir l’avis de l’expert. Bien sûr l’avis peut ne pas être univoque. C’est pourquoi le programme assigne une probabilité aux différents diagnostics proposés.

L’utilisation massive du système annonce un développement du reengineering. Avant de rencontrer un médecin, le réseau demandera que les patients passent par un « centre de diagnostics ». Un technicien recueillera les éléments de leur dossier médical et leurs symptômes, entrera les données dans un ordinateur. La transcription et les résultats obtenus par le logiciel accompagneront le patient. Le but est de réduire encore le temps de rencontre effectif avec le médecin.

Le système pousse au gonflement des administratifs ou managers. En 1980, il y avait un gestionnaire pour quatre médecins. En 2001, le rapport est de un pour un. La plupart des médecins ont donc maintenant un coach personnel qui leur est attribué, qui ne prescrit pas, mais qui limite et décide ce qui doit être fait. Ce rapport, un pour un, n’inclut, précise l’auteur, ni les employés qui répondent au téléphone, ni les avocats.

La situation actuelle inspire à Andrew Hacker13, qui commente l’ouvrage de Simon Head, dans le dernier numéro de la New York Review of Books, une citation de Tocqueville. « […] Dans le même temps que la science industrielle abaisse sans cesse la classe des ouvriers, elle élève celle des maîtres. Tandis que l’ouvrier ramène de plus en plus son intelligence à l’étude d’un seul détail, le maître promène chaque jour ses regards sur un plus vaste ensemble et son esprit s’étend en proportion que celui de l’autre se resserre. Bientôt il ne faudra plus au second que la force physique sans l’intelligence ; le premier a besoin de la science et presque du génie pour réussir. L’un ressemble de plus en plus à l’administrateur d’un vaste empire et l’autre à une brute »14.

A. Hacker renforce son propos d’un passage d’un livre récent15 édité par une fondation « libérale » au sens américain du terme. « Le downsizing (la diminution par licenciement économique de la force de travail) est profitable, au moins partiellement, car c’est une façon efficace de maintenir les salaires bas. Nous pourrions dire que c’est le sale petit secret du downsizing ». Ce secret s’étale donc à ciel ouvert dans le remaniement des réseaux. Les secrets des patients y sont par contre très peu protégés.

En Italie, une loi vient d’être prise qui fait obligation à tout professionnel de la santé de signaler aux autorités tout usage de drogues illégales dont il aurait à connaître dans le cadre de sa pratique. Une telle loi fait que tout psychanalyste, recevant confidence d’un tel usage, se trouve pris dans l’empan de la loi. La première conséquence, si elle est mécaniquement appliquée, est de ne plus pouvoir traiter de sujets toxicomanes en dehors d’institutions spécialisées. Elle rejoint une autre loi prise en Californie, dont a fait état Bernard Burgoyne lors de la dernière réunion de la diagonale anglophone de la New Lacanian School. Un article du psychanalyste Christopher Bollas, membre de la Société britannique de Psychanalyse et de la Société d’Etudes psychanalytiques de Los Angeles fait état d’un arrêt rendu en 2000 par une cour californienne. Il s’agissait d’un conflit opposant une Association de psychanalyse à la Commission de psychologie de l’Etat de Californie. L’arrêt stipule que la psychanalyse est bien un traitement de la souffrance émotionnelle et pas une expérience de parole. Certes la psychanalyse utilise la parole, mais cela ne l’autorise en rien à se réclamer d’un premier amendement qui lui donnerait un droit à la protection de la liberté d’expression. Il s’agit pour l’administration de soumettre les psychanalystes à l’obligation de dénoncer auprès de la justice les propos d’un patient, dès lors que ceux-ci pourraient annoncer un comportement condamnable aux yeux de la loi. Une telle extension de la délation paraît impossible à mettre en oeuvre, mais elle traduit bien un état d’esprit.

Nous y voilà : d’un côté, les tentatives pour faire taire le mal-vivre, pour imposer la camisole de force du silence sur « l’utilité sociale de l’écoute » ; de l’autre, les dispositifs bruyants de chiffrage et d’évaluation du moindre « geste », accompagnés de la traque policière des « sales petits secrets » de jouissance. En somme, une véritable épidémie hystérique à l’envers. Il ne s’agit plus de faire naître une fiction bavarde, il s’agit d’éteindre les feux d’où monte la fumée qui fait signe.

Eric Laurent

1. SLOTERDIJK P., La compétition des bonnes nouvelles, Paris, Mille et une nuits, 2002. L’édition originale allemande est de 2001. Il s’agit d’une longue conférence prononcée à Weimar pour le centenaire de Nietzsche en 2000.

2. SLOTERDIJK P., Op. cit., p. 96.

3. ZARKA Y.C., « De l’arbitraire légal dans les démocraties », Le nouvel Âne, 1, décembre 2003, p. 3.

4. FITOUSSI J.-P., La démocratie et le marché, Paris, Grasset, 2004, pp. 7-8.

5. Ibid., p. 52.

6. FITOUSSI J.-P., La règle et le choix, Paris, Seuil, la République des idées, 2002, pp. 79-80.

7. GENEREUX J., L’économie politique, Analyse économique des choix publics et de la vie politique, Paris, Larousse, 1996, p. 311.

8. LACAN J., « De la plus-value au plus-de-jouir », Cités, 16, Paris, 2003, p. 132.

9. LAURENT E, « Normes nouvelles de distribution des soins et leur évaluation du point de vue de la psychanalyse », Mental, 4, décembre 1997, pp. 25-44.

10. Interview du Dr ASSIMACOPOULOS A., Gros plan sur Tarmed, Pulsations, 2, Hôpitaux universitaires de Genève, février 2004, p. 7.

11. Ibidem.

12. Extraits de Tarmed-manual Psy&Psy, version tarmed-1.1-r5

13. HACKER A., « The Underworld of Work », The New York Review of Books, volume 51, number 2, February 12, 2004, p. 38.

14. TOCQUEVILLE A., De la démocratie en Amérique, Paris, Robert Laffont, Coll. Bouquins, 1986, p. 537.

15. BAUMOL W. J., BLINDER A. S., WOLFF E. N., Downsizing in America : Reality, Causes, and Consequences, Russel Sage Foundation, 2003.