Quarto

Fragmentation du père et ultra modernité

Marie-Hélène Brousse

 

Lors de sa conférence à Bruxelles en octobre dernier, Marie-Hélène Brousse nous a fait part de ses dernières avancées 1 dans sa réflexion pour cerner la subjectivité de notre époque et ce qui la détermine. C'est là une tâche incontournable à laquelle Lacan assigne celui qui veut devenir analyste. Il nous en a indiqué la voie à travers le renouvellement des repères cliniques qu'il a produits dans les dernières années de son enseignement.

Lors d’une allocution2 faite à Strasbourg en 1968, Lacan a tenu le propos suivant : « Je crois qu’à notre époque la trace, la cicatrice de l’évaporation du père est celle que nous pouvons mettre sous le titre général de la ségrégation. Nous pensons que l’universalisme, la communication de notre civilisation homogénéisent les rapports entre les hommes. Au contraire, je pense que ce qui caractérise notre époque, et nous ne pouvons pas ne pas nous en apercevoir, est une ségrégation ramifiée, renforcée qui produit des intersections à tous les niveaux et qui ne fait que multiplier les barrières. » J’ai déjà eu l’occasion de citer ce court passage, mais j’aimerais aujourd’hui le reprendre afin d’en déduire quelques propositions concernant l’avenir de la clinique analytique.

Lacan n’y utilise pas ce terme de fragmentation que j’ai choisi pour en faire le titre de ma causerie cette après-midi, mais le fait de lier la disparition du père au développement de la ségrégation implique une logique de la fragmentation contre une logique de l’unification.

Le Nom-du-Père, comme tout S1, est ségrégatif. Cela est généralement voilé par une certaine doxa traditionaliste en psychanalyse qui tend à ne voir dans le Nom-du-Père qu’une figure rassurante, garantie de la loi, de l’Œdipe, barrière au délire… Ce n’est le cas que dans la mesure où le nom du père est unique. Mais dans tous les cas de figure cela n’annule pas le fait que le Nom-du-Père est, en tant que principe fondamental de classification, un opérateur possible de ségrégation.

La cicatrice de l’évaporation est, selon Lacan, une trace et le Père est aujourd’hui un reste. Il est intéressant d’essayer de repérer cliniquement comment se manifestent les traces du père dans nos sociétés. La citation de Lacan oppose deux repérages possibles, l’un celui erroné du commun des mortels et le sien qui s’y oppose.

Si certains voient dans l’évaporation du nom du père la condition du progrès de l’universalité dans le rapport entre les hommes, en en faisant la condition des droits de l’homme,  Lacan affirme exactement le contraire. La ségrégation n’a pas été annulée de la disparition de l’exception paternelle. Elle demeure. Simplement, elle a changé de modalité. Au lieu d’être liée au Un, elle s’est multipliée. Par conséquent, elle en sort renforcée. Plus les S1 se multiplient, plus les limites ou barrières que leur fonction implique se font nombreuses. À la place de l’universalité attendue on assiste au foisonnement de paroisses, de frontières, de limites, de bords, sans qu’aucune de ces limites ne puisse s’imposer avec une autorité supérieure aux autres. Le principe de hiérarchie ne tient plus. Pour autant il ne s’agit pas du triomphe des lumières de la démocratie, mais plutôt d’un éclectisme où toutes les opinions se valent dans une logique de rapport de force et de lobbying.

Ainsi, cette évaporation du père produit une mutation de la forme logique. De la logique unaire ou totalisante du Un, du Un de l’exception paternelle, du « Un seul », on est passé à la multiplicité de prétendus pères, qu’on les appelle des gourous, des chefs de bande, des maffieux, car bien entendu, précisément si Lacan parle de trace ou de cicatrice c’est que le principe du pouvoir autoritaire n’a pas pour autant disparu. Il reste présent, mais n’est plus structuré en termes de reconnaissance de l’unique. Ce pouvoir autoritaire du père autoproclamé a déjà été aperçu dans l’histoire, lors du déclin de l’Empire romain par exemple : quand l’Un sombre, montent les féodalités. Les chefs de bandes s’étripent. On voit ça aujourd’hui dans de nombreux pays. Il n’y a pas de raison que cela nous épargne. Nous assistons dans nos sociétés à une montée du « multiculturalisme » et des phénomènes d’affrontement entre des collectivités qui développent une logique de guerre civile. En France par exemple la loi républicaine est remise en cause par des groupes au nom d’idéaux religieux dans une logique identitaire.

Cette remarque de Lacan m’engage vers un abord politique de la question du Nom-du-Père en termes d’ultramodernité, terme que j’oppose à celui de postmodernité. Ce dernier a fait en effet les beaux jours de la mode américaine il y a quelque temps. Il convenait d’y voir une attaque en règle contre la pensée structuraliste. Mais, sans doute pour cette raison, le post-modernisme n’a pas donné lieu à une approche de la réalité intéressante ou opératoire.

Pour aborder l’ultramodernité, je me référerai aux réflexions de notre communauté de travail inaugurées par le cours de Jacques-Alain Miller et d’Éric Laurent « L’Autre qui n’existe pas et ses comités d’éthique »3 qui marque un véritable tournant politique, l’émergence d’une pensée politique lacanienne.

Il s’agit d’un moment fécond, d’ouverture de la doxa ; un moment d’invention à partir de l’enseignement de Lacan dans l’abord des phénomènes politiques et sociaux actuels4.

Abordons quelques points qui me semblent pouvoir servir d’orientation.

Premièrement, qu’en est-il aujourd’hui du structuralisme ? Celui qui est entré dans la psychanalyse par l’enseignement de Lacan, est formé dans la perspective structuraliste. Dans la première clinique de Lacan, la différenciation entre psychose et névrose est structuraliste, tout comme l’abord de l’inconscient à partir de la linguistique, mais aussi la théorie du transfert telle qu’elle apparaît dans les Écrits. Dans le Séminaire XVII, la reprise par Lacan, de Freud et des mythes du père, l’est encore, de même que sa relecture de tous les grands textes de clinique psychiatrique. Aussi bien il ne s’agit pas de cesser d’utiliser cette méthode mais de l’articuler à une autre approche relevant de la logique du pas tout car nous prenons conscience, avec un certain décalage par rapport à Lacan, que la clinique structuraliste ne permet pas de prendre en compte tout le réel du symptôme. Nos différents colloques des Sections cliniques ont mis en évidence « les inclassables », Jacques-Alain Miller a proposé le terme de « psychose ordinaire », et tout récemment en juin 2005 mettait en avant une interprétation pragmatique contre une interprétation sémantique. Autant d’éléments qui montrent la nécessité d’une approche supplémentaire à l’approche structuraliste.

Dans le même temps on peut constater que le travail scientifique, ou la vulgate qui s’en déploie, tente d’imposer une approche statistique du réel, imposant peu à peu cette idéologie dans la politique et le discours courant comme la seule à label scientifique. Or la méthode statistique n’est en rien supplémentaire à l’approche structuraliste. Elle ne permet aucune avancée féconde dans le domaine des modes de jouissance du sujet.

Or nous assistons à une « statistisation » de tout et n’importe quoi, qui a cet effet saisissant de donner l’apparence du sérieux à tout discours. Une fois compté et classé dans des catégories qui ne constituent pas des classes ni une combinatoire logiquement rigoureuse, le réel donne le sentiment d’être sous contrôle. Certes nous n’avons pas à être contre ou pour la statistique. Par contre il convient de prendre la mesure du changement auquel elle répond dans la conception de la différence, qui n’est plus qualitative et discontinuiste, comme c’est le cas dans le structuralisme, mais quantitative et continuiste. Cette exigence, si on ne la réduit pas en adoptant l’impérialisme de la statistique, est de la plus grande importance en psychanalyse car elle change radicalement l’abord des phénomènes psychiques.

Un second élément à prendre en compte est l’axe du temps. La modernité ne s’intéresse pas au temps parce que la science ne s’y intéresse pas. Par conséquent, la dimension qui est la nôtre, celle de l’histoire, s’efface progressivement des recherches au profit de la dimension de la prévision, seul élément temporel qui intéresse vraiment aujourd’hui. Le dernier rapport de l’INSERM sur les enfants turbulents, repérés sur quelques traits non structuraux, en est un exemple limpide. L’intérêt ou la visée de ce type d’approche est la prévision des risques que présentent pour la société de tels individus à telle époque plus ou moins proche. Il y a donc une opposition entre « hystorisation » terme qui montre une orientation du discours, le discours hystérique, et prévision, terme indiquant la volonté de réduire le sujet à l’objet dont il s’agit de gérer les comportements de façon à répondre aux exigences du discours du maître.

Il semble que dans cette perspective politique liée à l’évaporation du père unique combinée à la domination du discours de la science, les outils utilisés auparavant pour l’abord du réel sont remplacés par d’autres. Cela a de plus en plus d’incidence sur l’approche et l’avenir de la psychanalyse.

En essayant de comprendre cette mutation à partir des quatre discours5, j’avais, il y quelque temps, associé aux quatre places du discours du maître actuel les termes suivants : en place de Signifiant maître, le marché global (Tout est échangeable, rien ne peut être exclu de l’échange) ; pour le savoir, la procédure et le protocole ; pour le sujet, le réseau et à la place de l’objet, la ségrégation.

Cela m’avait été inspiré lors d’un séjour à Londres au moment des soldes où j’avais été frappée par une série de slogans6 qui, sans vergogne, invitaient à l’achat d’objets inutiles et nuls, juste bons à être oubliés. À la fois, ils énonçaient que l’objet, vous n’en feriez rien, mais en même temps, ils prédisaient qu’il allait changer votre vie. L’objet s’adressait à vous, il était mis en position de partenaire, y compris de partenaire de langage. Et dans le même temps, votre désir était ravalé au rang de déchet. Cette question a été travaillée par Jacques-Alain Miller et par Éric Laurent dans leur cours, autour de la question de la honte. Lacan, dans le Séminaire, L’envers de la psychanalyse, évoquait déjà le statut de déchet de l’objet et la montée au zénith des objets liés à ce statut de déchet. Aujourd’hui, ce statut de l’objet est manifeste, et il a rattrapé le sujet lui-même.

L’idée du sujet en réseau, dispersé ou éclaté s’oppose à celle du sujet hiérarchiquement organisé et socialisé. Il y a ainsi un passage de la division du sujet à son éclatement. Ceci n’est pas étranger à la montée de la psychose dans la clinique.

Mais la conférence de Jacques-Alain Miller à Comandatuba, « Une fantaisie » nous a apporté une perspective révolutionnaire sur cette question. Il y démontre en effet que le discours de la Modernité aujourd’hui répond à la structure du discours analytique et non plus à celle du discours du maître. L’objet y occupe la position dominante, remplaçant le signifiant maître. Cet éclairage, résolument nouveau, permet de rendre compte des effets de la psychanalyse sur la culture en même temps qu’elle éclaire l’évolution de la psychanalyse telle que Lacan la détermina. La modernité est aussi fille de la psychanalyse. Le discours publicitaire, tel qu’il vient d’être évoqué, en témoigne. C’est aussi le cas dans la mise en cause du dit Nom-du-Père et dans d’autres phénomènes sociaux libertaires tels que le féminisme. Quand Lacan critique Freud et son mythe du père et montre que c’est un désir, rien d’autre qu’un désir, on peut y voir une remise ne cause non seulement de Freud, mais de la métaphore paternelle. La psychanalyse fut donc un des agents fondamentaux de l’évaporation du père. Retrouver le discours analytique au principe même de l’orientation politique de nos sociétés, de l’hypermodernité, s’apparente à un retour du refoulé, dont Lacan, dans la dernière partie de son enseignement, se fait l’agent.

Il est donc logique que la question politique amène à une nouvelle orientation de la clinique par Lacan à partir de 1975, articulant la clinique des discours à la clinique borroméenne. Mais cette orientation nécessite de préciser l’articulation entre clinique et politique.

Jacques-Alain Miller a développé la formule « l’inconscient, c’est la politique ». Mettons en relation cette formule avec une autre : « Tout ce qui est politique s’enracine dans la police ». Conjoindre les deux citations permet de comprendre l’articulation entre la science et le politique aujourd’hui. Cela éclaire pourquoi la psychanalyse est mise à mal par un idéal scientifique relayé par un véritable mouvement politique impliquant toutes les institutions sociales, dont les institutions de soin, l’université, l’administration…

En France, c’est l’INSERM, une des plus hautes autorités scientifiques du pays, qui est à l’origine du mouvement politique visant la psychanalyse. Comment penser cette association entre un discours, dont on peut par ailleurs démontrer le peu de valeur scientifique, qui se présente toutefois avec l’autorité du discours de la science, du discours du maître et du pouvoir politique ? C’est d’autant plus étonnant que la science, telle que l’enseignent les épistémologues, ne tend pas à des vérités globales. Elle s’est développée au contraire en mettant en évidence la réduction de la vérité aux valeurs de la logique propositionnelle « v » et « f », et par la limitation générale de son champ de recherche. Ce qui fait l’objet d’une démonstration scientifique ne vaut pas universellement.

Qu’en est-il de la rencontre entre le discours montant de la science comme mode de savoir et le politique, lieu du S1, principe d’universalité ? Lacan énonce : « l’idée que le savoir puisse faire totalité est […] immanente au politique »10. Cette idée résulte d’une formation de l’inconscient, en tant que discours du maître. L’idée de totalité ne vient pas du savoir scientifique qui, lui, décomplète le réel.

Donc, dès qu’une vérité scientifique émerge aujourd’hui, elle tend à devenir un savoir universel à partir du moment où elle est reprise par la culture. Il se produit une nouvelle alliance entre l’inconscient et son vieux fonctionnement totalisateur, et d’autre part, quelque chose qui est tout à fait étranger à la logique de l’inconscient, à savoir, la méthode scientifique. On pourrait même dire que cette dernière est anti-inconsciente. L’inconscient comme machine à donner un sens global est strictement antagoniste avec la science en tant qu’elle fabrique du hors sens et met à jour un réel hors sens. Quand le politique s’articule à la science pour en faire discours, n’importe quel élément de réel déchiffré par la science se met à avoir vocation totalitaire, c’est-à-dire à fonctionner comme S1, impératif d’organisation sociale. Ce qui est loin d’être sa vocation de départ.

Cette nouvelle articulation entre science et politique peut nous faire augurer une folie nouvelle car, jusqu’a présent, le discours du maître était ancré dans l’inconscient au moyen des S1 paternels anciens. À partir du moment où le discours de la science est relayé et rencontre le discours de l’inconscient, l’inventivité de la science va proposer de mettre en position de S1 totalisateur des signifiants pouvant s’avérer totalement délirants. Ce n’est pas le savoir en tant que tel qui est délirant, c’est de lui faire jouer ce rôle de déchiffrement totalisateur. Nous en avons de nombreux exemples, comme la récente proposition de dépistage des enfants turbulents.

« Tout ce qui est politique s’enracine dans la police » précise que ce savoir, pour faire totalité, nécessite la police pour gérer les masses humaines. On peut compléter cette thèse par une quatrième citation, elle aussi de Lacan, qui définit la politique par l’injonction « Circulez ! ». La circulation s’effectue à partir d’un savoir quelconque mis en position de S1, un savoir quelconque pourvu qu’il soit labellisé scientifique, c’est-à-dire produit par l’investigation d’une modalité de discours se définissant par un certain nombre d’éléments dont l’un est la réduction de la vérité à « vrai ou faux ». Cette réduction est contraire à l’orientation analytique selon laquelle la vérité ne se réduit pas, dans le champ du parlêtre, à une logique à deux valeurs de vérité. Pour la psychanalyse, la vérité est la passion des êtres parlants. C’est un autre nom de la jouissance. Que ce soit le jeu avec la vérité, la recherche de vérité ou la négation de la vérité, elle est avant tout un partenaire privilégié du parlêtre. Elle le fait parler ; elle le fait taire. Bref, la vérité ordonne le parlêtre dans son rapport au langage.

Cette articulation entre science, politique et police, nous amène à nous interroger sur la façon d’aborder la clinique à partir de cette nouvelle définition du politique. Dans ses conférences aux universités américaines en 64, Lacan se pose la question des fondements de la clinique psychanalytique et ajoute d’emblée qu’elle a deux assises. La première est le corps et le rapport d’adoration que l’homme entretient avec lui. Il parcourt une série de signifiants allant du corps comme bonne forme jusqu’au trou, en passant par la sphère mise à plat et le cercle. Du cercle, il va se servir dans le nœud borroméen. La deuxième assise, qui n’est pas clairement nommée, mais déductible du texte, est la topologie. Il situe cette dernière comme le choc en retour de cette déclinaison qu’il fait à partir du corps, de l’image adorée au trou qu’encercle la circonférence. À partir de là, il introduit les trois cercles et par conséquent, il met en évidence la solution topologique à la clinique analytique. Donc, à cette époque, Lacan a cessé d’être tout structuraliste. Le choc en retour, c’est précisément ce qu’il choisit pour construire une clinique non pas poststructuraliste, mais plutôt « méta- » structuraliste. Face à « l’impasse » du binaire structuraliste névrose et psychose, la topologie, comme outil ni statistique, ni structuraliste, permet d’ordonnancer la phénoménologie, autrement infinie, des symptômes. Par l’articulation entre signifiant et jouissance qu’elle permet, la topologie constitue une solution possible à la mutation de la clinique. Comme on le voit, Lacan anticipe dans la constitution des savoirs le mouvement de fond évoqué plus haut.

À côté de ces deux assises, nous trouvons dans ce texte un autre élément fondateur de notre clinique. Lacan revient sur la libre association comme fondement de notre savoir et ajoute, de façon comique, qu’en réponse à la règle : « Parle et ne contrôle pas ce que tu dis », l’analysant commence à parler de son papa et sa maman ou de sa famille. Il souligne la bizarrerie de cette pente naturelle à parler de son histoire. C’est là la preuve que le rapport fondamental du sujet à son histoire est un rapport de jouissance. C’est d’abord dans le sens joui de son histoire que le sujet se plonge quand on lui donne la parole. C’est là qu’il suppose un savoir en position de vérité.

Un troisième élément découle de l’évaporation du Un que Lacan anticipe dans l’élaboration même de sa dernière clinique. Il s’agit de sous toutes ses formes : le qui est la forme de la sexuation côté féminin, le parce que devenu pluriel, le père qu’on pourrait aussi écrire en barrant le « Le » parce qu’il y en a plus d’un. Ce mouvement général, où l’Autre en tant que grand Autre unique tombe, et que Jacques-Alain Miller évoque comme le moment du pas tout, a pour conséquence que la clinique aussi passe du côté du pas tout. C’est la manière que la psychanalyse a de prendre en compte, de façon alternative à la statistique, la fragmentation contemporaine. Dans la clinique des sujets parlants, il y a deux façons de prendre en compte l’émiettement, la balkanisation du Nom-du-Père. C’est, soit de se mettre à compter et à classer statistiquement toutes ces paroisses - c’est la voie du DSM VI qui fait éclater la clinique psychiatrique classique et traite la mutation fragmentaire par la quantité et la continuité statistique ; soit la traiter par la logique du pas tout lacanien.

Le quatrième et dernier point que je voudrais souligner prend la forme d’une conséquence. La clinique à venir sera une clinique des modes de jouissance, selon la formule d’Éric Laurent. Ceci nous amènera à faire de plus en plus de place à cet objet particulier qu’est l’objet « a », inventé par Lacan.

Cela veut dire que face à la montée au zénith des objets qui caractérisent notre époque, la psychanalyse permet de faire une distinction entre des objets destinés à nourrir la voracité des échanges économiques et par conséquent des objets pouvant prendre une valeur, pouvant être cotable comme dit Lacan, et des objets qui échappent définitivement à l’échange et à la cotation, donc à phi. C’est là le fondement de notre clinique. Ce sont ces objets non substantialisables, même s’ils sont dans le même espace que les objets échangeables, qui doivent nous servir de repères dans nos diagnostics, dans le maniement du transfert et probablement dans une psychopathologie proprement psychanalytique. Cela n’exclut pas du tout qu’on utilise encore les catégories structuralistes, mais ces dernières ne suffisent plus à rendre compte des mutations de la clinique telle que nous la rencontrons, telle qu’elle s’adresse à nous aujourd’hui. Par conséquent, il y a une complémentarité entre d’un côté une clinique du pas tout et de l’autre, une clinique de l’objet, qui ne se résout pas à la circulation et à l’échange organisés par un signifiant maître quel qu’il soit.

Il nous reste à travailler sur ces nouvelles catégories cliniques abordées à partir de l’objet, qui sortent la psychopathologie du Nom-du-Père.

Reportons-nous à titre d’exemple, à ce que dit Lacan dans le Séminaire IV à propos du petit Hans.

Partant de la définition de l’objet, Lacan pose un diagnostic de névrose et explique pourquoi il ne sera jamais fétichiste ou pervers. Il s’appuie sur un élément précis. Il existe deux types de culotte de sa mère pour Hans, celles qui sont rangées dans l’armoire et celles qu’elle porte sur elle. Hans dit que les culottes dans l’armoire, c’est dégoûtant et que, par contre, celles qui sont sur le corps de sa mère, c’est formidable. Lacan démontre par là qu’il ne sera pas fétichiste parce que son mode de jouissance implique que la culotte reste métonymique du corps et non séparée du corps maternel, fétichisée. À partir de là que penser du transvestisme ? Que penser du petit Hans qui aurait trouvé comme solution de jouissance de porter les culottes de sa mère ?

Peut-on appréhender à partir de là le transvestisme comme mode de jouissance ? Quelle solution pour se faire un corps ? Nous retrouvons là le corps dont Lacan dit que c’est une des deux assises de la clinique. On peut faire l’hypothèse que dans le transvestisme, il y a une difficulté en ce qui concerne ce qui fait trou dans le corps. La culotte sera là utilisée pour délimiter une zone que l’extraction de -phi n’a pas permis de délimiter comme telle. Ceci n’est qu’un exemple pour montrer qu’une série de questions cliniques précises peuvent se poser à nous à partir de cette clinique nouvelle que Jacques-Alain Miller évoquait dans son intervention à Milan11, comme une clinique du pas tout à venir.

Marie-Hélène Brousse

 

1. Marie-Hélène BROUSSE, « Marchés communs et ségrégation », Mental, 13, décembre 2003, pp. 37-50 et « Vers une nouvelle clinique psychanalytique », Mental, 15, avril 2005, pp 28-37.

2. Jacques LACAN, « Nota sul padre e l’universalismo », La psicoanalisi , 33, Rome, Juin-Juillet 2003

3. Jacques-Alain MILLER, Éric LAURENT, « L’Autre qui n’existe pas et ses comités d’éthique » [1996-1997], L’Orientation lacanienne II, cours inédit.

4. On peut inscrire dans cette perspective les travaux de Wajeman et ceux de Regnault.

5. Marie-Hélène BROUSSE, « Marchés communs et ségrégation », op. cit.

6. Ceci a été développé par l’auteur dans « Vers une nouvelle clinique psychanalytique » Mental, 15, op. cit. Les slogans en question étaient les suivants : I shop, therefore I’m ; Buy me, I’ll change your life ; It’s you, it’s new, it’s everything, it’s nothing et You want it, you buy it, you forget it).

7. Jacques-Alain MILLER, « Une fantaisie », Mental, 15, avril 2005, pp 9-27.

8. Jacques-Alain MILLER, « Intuitions milanaises I », Mental, 11, décembre 2002, pp. 10-11 : « J’ai pris comme point de départ un propos de Lacan tiré de son Séminaire “La logique du fantasme”, que j’ai rencontré juste avant mon départ dans une sorte de psychopathologie de la vie politique qui vient de paraître ici. Voici ce propos : “Je ne dis pas ‘la politique, c’est l’inconscient’ mais tout simplement ‘l’inconscient, c’est la politique’…” »

9. Jacques LACAN, Le Séminaire, Livre XXII, R. S. I. [1974-1975], texte établi par Jacques-Alain Miller, 13 mai 1975, Ornicar ?, Bulletin périodique du Champ freudien, 5, hiver 75-76.

10. Jacques LACAN, Le Séminaire, livre XVII, L’envers de la psychanalyse [1969-1970], Paris, Seuil, 1991, p. 33.

11. Jacques-Alain MILLER, « Intuitions milanaises I », Mental 11, op. cit.