À l’heure postpaternelle de notre société permissive, la question de la jouissance est posée à nouveaux frais. Le nouveau de l’orientation lacanienne tient au choix de Lacan de ne pas traiter la clinique sans la dimension du politique. C’est cette veine que Jacques-Alain Miller poursuit dans les cours qu’il consacre à l’articulation « Religion, psychanalyse ». Il retrace le parcours de Lacan depuis son « retour à Freud » et la religion du Père à laquelle ce dernier avait suspendu la psychanalyse, jusqu’à l’au-delà de l’interdit de la jouissance vers ce qui s’avère être son entropie quasi naturelle, son impossibilité essentielle. Mais, dès lors, si la barrière de l’interdit paternel perd sa fonction, quelle nouvelle figure le pouvoir prend-il pour que s’entretienne le mythe d’une jouissance empêchée ?
Jean-Claude Milner soutient une réflexion nécessaire pour que soit dénoncée cette forme nouvelle du pouvoir qu’est l’évaluation des procédures de gestion du bien des âmes. Car si jouir est permis, encore faut-il qu’il le soit sous contrôle. C’est ainsi que se met en place une administration qui s’efforce de lisser les aspérités de la pensée, d’influencer les comportements et de conformer onctueusement, mais décidément les récalcitrants. Face à cette politique des choses, Jean-Claude Milner interpelle le psychanalyste. Car la psychanalyse doit prendre sa place dans un combat où se joue l’avenir d’une civilisation.
Marie-Hélène Brousse aborde la question politique sous l’angle de la fragmentation du père dans nos sociétés ultramodernes. Elle en examine les conséquences tant pour notre civilisation que pour notre clinique. Car la mondialisation socio-économique ne produit pas l’universalité attendue, mais, au contraire, un « foisonnement de paroisses, de frontières, de limites, de bords, sans qu’aucune de ces limites ne puisse s’imposer avec une autorité supérieure aux autres. » Ce qui vient à la commande, à la place du Père, voire de sa métaphore, c’est l’objet de jouissance dont la bureaucratie prévisionnelle tente de prendre le contrôle, comme en témoigne la récente proposition par l’Inserm de dépistage des enfants turbulents. Il en résulte la nécessité d’élaborer une nouvelle clinique : « la clinique à venir sera une clinique des modes de jouissances », selon la formule d’Éric Laurent. Cette clinique ne se résout pas à la circulation de l’objet, régentée par les nouveaux maîtres évaluateurs.
La question est donc posée aujourd’hui avec une acuité inégalée : comment faire lien social ? Y a-t-il une alternative au modèle ségrégationniste généré par la pluralisation des maîtres et des communautés qu’ils contrôlent ? Faudra-t-il se résoudre à l’individualisation des jouissances, avec ce qu’elle comporte de repli autistique ? Ou bien la cure analytique réussira-t-elle dans sa fonction civilisatrice en permettant au sujet de répondre de son symptôme et, par là , de s’inscrire dans le lien social autrement que par identification à tel ou tel idéal. À la logique du tout et du particulier, l’orientation lacanienne oppose la logique du pas tout et de la solution singulière par la voie du symptôme dont le sujet invente un usage inédit. C’est ainsi que Jacqueline Dhéret entend sa fonction d’A. E. d’une École agie non par l’idéal, mais par l’objet inéliminable qui déstandardise.
La clinique orientée par Lacan est nouvelle en ce qu’elle se fait attentive aux solutions du sujet aux prises avec le malaise dans la civilisation et la perte de jouissance qui affecte son être. Cette clinique est borroméenne, nous explique Pierre Skriabine, au sens où il y a une dissociation foncière, pour chaque sujet, des registres du Réel, du Symbolique et de l’Imaginaire. Nous retrouvons ici la fonction du symptôme comme invention du sujet singulier. Le sinthome, nous dit Lacan, vient réparer le lapsus du nouage de R, S et I, au point même où il s’est produit. Ainsi en va-t-il pour Joyce dont l’œuvre lui fait un nom. Pour le petit Dick, Lacan repère dès le début de son enseignement la fonction du mythe oedipien introduit par sa psychanalyste, Mélanie Klein. La symbolisation oedipienne, comme nomination du réel, le protège de cet impossible à supporter.
C’est à une autre solution par le symptôme que Philippe Lacadée nous convie. Il nous propose une lecture de la double solution, géniale, édifiée par Hélène Grimaud : la musique et les loups, deux raboutages dont elle témoigne dans son livre Variations sauvages.
Ce numéro de Quarto achève son parcours par deux études qui complètent, chacune à sa manière, les éclairages précédents. Car la rupture lacanienne avec la « religion du père » doit être distinguée de l’Anti-Œdipe deleuzien. Le parcours de Gilbert Deleuze que retrace pour nous Serge Cottet montre les limites d’une critique qui ne veut rien savoir des avancées lacaniennes tant en ce qui concerne l’au-delà de l’Œdipe (Séminaire XVII, 1970) que pour ce qui regarde la fonction de l’objet dans l’angoisse (Séminaire X, 1963).
C’est précisément dans Le Séminaire L’angoisse que Bernard Lecœur repère le moment logique de la « cession » comme temps préalable indispensable à l’installation de l’objet.
Pas de clinique sans politique, donc, puisque « l’inconscient, c’est la politique ». Quarto y insiste. À sa manière, il combat ceux qui tentent de réduire encore le reste ténu de la liberté psychique.
1. Jacques LACAN, Le Séminaire, livre XIV, « La logique du fantasme », séance du 10 mai 1967, inédit ; cité par Jacques-Alain Miller, « Intuitions milanaises 1», Mental, 11, décembre 2002, p. 10.









