Quarto

Qu’est-ce que la plus-value?

Pierre Naveau

Quarto n° 35

 

En raison de la parution récente du Séminaire XVI, D'un Autre à l'autre, établi par Jacques-Alain Miller, la Lettre en ligne (mai 2006, n° 27) a choisi de republier deux textes relatifs à la plus-value:
- Qu'est-ce que la plus-value, de Pierre Naveau, paru en 1989 dans le numéro 35 de la revue Quarto
- Le Marx de Lacan, compte-rendu du séminaire de François Regnault à l'ECF en 2005, publié dans la Lettre Mensuelle n°242.

Lacan, notamment dans «Radiophonie» ((J. Lacan, « Radiophonie », Scilicet 2/3, p. 87.)), met l’accent sur le fait que c’est Marx qui a inventé la plus-value. Il compare Marx à un sculpteur qui, à partir de la pierre brute, détacherait, avec son ciseau, une structure, - la structure du discours du capitaliste. A cet égard, Marx restitue à la relation causale, qui sous-tend cette structure, le terme qui lui manquait. Ce terme est celui de la cause. Marx, inventant la plus-value, indique que c’est là la cause du désir du capitaliste. Si celui-ci ne le savait pas, eh bien, Marx le lui révèle.

Marx dit ce qu’est la plus-value dans le chapitre VII de la troisième section du livre 1 du Capital. Pour le dire, il se sert d’un exemple. C’est cet exemple qui est ici reconstitué.

Marx prend l’exemple du travail du fileur, c’est-à-dire du travail qui consiste à filer le coton. Il montre donc ce qu’est la plus-value en prenant appui sur un cas particulier de processus de production, - le cas de la production du fil. Le fil de sa démonstration, par conséquent, s’il est possible de dire les choses ainsi, ne tient qu’à cela, à un fil.

I.

Le capitaliste fait fabriquer le fil par le fileur. Pour cela, il fournit au fileur la matière première dont il a besoin, le coton, et les broches autour desquelles le fil vient s’enrouler. Afin de calculer le coût relatif à la fabrication du produit, il doit être tenu compte, d’abord, de ce que le coton change de forme, puisqu’il est transformé en fil, et de ce qu’à mesure qu’une telle transformation s’effectue, les broches, du fait même qu’elles sont utilisées, s’usent.

La relation d’équivalence qui caractérise la production du fil à partir du coton est définie au moyen de la règle du temps de travail socialement nécessaire à la production. Le temps de travail socialement nécessaire pour produire les filés de coton comprend le temps de travail socialement nécessaire pour produire leur matière première, le coton, et le temps de travail socialement nécessaire pour reproduire les broches usées. Marx, à cet égard, prend appui sur l’articulation suivante :

(40 liv. de coton + 1 broche = 40 liv. de filés de coton) <=> (10 liv. de coton + 1/4 broche = 10 liv. de filés de coton).

Il est supposé par Marx que le capitaliste a acheté sur le marché les 10 liv. de coton 10 sh et que l’usure d’un quart de broche lui coûte 2 sh. Si l’hypothèse est faite, ajoute-t-il, qu’une masse d’or de 12 sh est le produit de 24 heures de travail, cela entraîne que la production de 10 liv. de filés de coton exige deux journées de travail, dès lors que l’on suppose que la journée de travail dure 12 heures.

Mais le fileur, dans la transformation du coton en fil, n’y est pas pour rien. Il reste, donc, ensuite, à mesurer la valeur que le fileur ajoute au coton par son travail, par son art du filage. Du point de vue de la valeur ajoutée par le travail, le produit est ainsi le résultat d’une addition : le travail est ajouté aux moyens de production (le coton et les broches). La matière première est considérée en tant qu’elle absorbe une certaine quantité de travail. Cette absorption est ce qui provoque la transformation du coton en fil, dans la mesure où la force de travail du fileur est dépensée dans le filage. Le produit obtenu sert alors à mesurer la quantité de travail absorbée par le coton. L’exemple que choisit Marx est le suivant: s’il faut une heure au fileur pour transformer 1 liv. 2/3 de coton en 1 liv. 2/3 de filés de coton, il lui faudra dès lors 6 heures pour transformer 10 liv. de coton en 10 liv. de filés de coton. Le produit fabriqué, le fil, mesure ainsi la quantité de travail incorporée dans la matière première, le coton, soit 6 heures de travail. Il est supposé par Marx que le contrat de vente de la force de travail au capitaliste stipule que la valeur journalière de la force de travail est de 3 sh (parce qu’une masse d’or de 3 sh est le produit de 6 heures de travail) et qu’il faut justement au fileur travailler pendant 6 heures « pour produire la somme moyenne de subsistances nécessaires à l’entretien quotidien du travailleur ». En d’autres termes, la somme de 3 sh, qui représente la rétribution du travailleur, ne constitue pas autre chose que son salaire.

Il reste maintenant au capitaliste à faire ses comptes. Pour produire 10 liv. de coton et un quart de broche, il faut 2 journées de travail. Cela coûte au capitaliste 12 sh. La transformation de 10 liv. de coton en 10 liv. de filés de coton exige 6 heures de travail. Ces 6 heures de travail, c’est ce qu’il est tout juste nécessaire au fileur d’accomplir, car elles représentent la valeur d’échange de la force de travail. Il lui faut travailler au moins pendant 6 heures pour recevoir sa rétribution journalière, c’est-à-dire 3 sh. Ainsi le prix des 10 liv. de filés de coton est-il déterminé. Il est égal à la valeur des moyens de production, 12 sh, à laquelle il convient d’ajouter la rétribution de la force de travail absorbée par le coton lors de sa transformation en fil, 3 sh.

Après avoir fait ses comptes, que constate le capitaliste ? La valeur du produit est strictement égale à la valeur du capital avancé au début de l’opération. A se lancer dans une telle opération, le capitaliste n’a rien gagné. Ce qu’il obtient à la fin, c’est ce qu’il avait déjà au début. Il a dépensé 10 sh pour l’achat du coton, 2 sh pour l’usure des broches et 3 sh pour l’achat de la force du travail. Or, la vente des 10 liv. de filés de coton lui rapporte très exactement 15 sh. Marx insiste, à cet égard, sur la réaction de colère et de dépit du capitaliste. Il jure qu’on ne l’y reprendra plus. Il n’avait avancé de l’argent au début de l’opération qu’afin d’en obtenir davantage à la fin. Il a donné du travail au fileur et l’a ainsi empêché de mourir de faim. Mais, à lui, rien ne lui en est revenu. Ça ne le fait pas rire du tout. Aucun gain n’en est résulté. Il en reste ébahi. Il n’a plus de goût à jouer à ce jeu. Il décide donc de quitter la partie. Mais, au moment de partir, une pensée, soudain, l’arrête.

 

II.

 

Certes, il a acheté la force de travail du fileur 3 sh, parce qu’il faut à celui-ci travailler au moins pendant 6 heures pour produire quotidiennement cette force. Mais, dès lors que la force de travail a été achetée par le capitaliste, celui-ci en acquiert la valeur d’usage et peut ainsi en disposer comme il l’entend : « La valeur d’usage de la force de travail, c’est-à-dire le travail, n’appartient pas plus au vendeur que n’appartient à l’épicier la valeur d’usage de l’huile vendue Â». Le capitaliste a payé au travailleur la valeur journalière de sa force de travail. Le travailleur a ainsi reçu de sa main les 3 sh qui représentent la valeur d’échange de cette force. Mais l’achat de la force de travail par le capitaliste implique qu’il puisse demander au fileur de travailler, non pas seulement pendant une demi-journée, mais pendant une journée entière, soit pendant 12 heures. La pensée qui a arrêté le capitaliste, au moment où il s’apprêtait à partir, est donc celle-ci : « La valeur que la force de travail possède et la valeur qu’elle peut créer diffèrent donc de grandeur Â». Cette proposition est soulignée par Marx lui-même dans son texte. Il affirme clairement que cette différence est précisément ce qui donne une chance au capitaliste de réaliser son désir, accroître son capital. Le point décisif est que « si une demi-journée de travail suffit pour faire vivre pendant 24 heures Â», cela n’implique pas pour autant que le travailleur ne puisse pas travailler pendant une journée tout entière, c’est-à-dire pendant 12 heures. C’est là une chance particulièrement heureuse pour l’acheteur de la force de travail, le capitaliste, mais qui, remarque Marx, ne lèse en rien le droit du vendeur de cette force, l’ouvrier. Cette fois-ci, dit Marx, le capitaliste est heureux. C’est ce qui le fait rire. L’ouvrier veut travailler au moins 6 heures. Mais la possibilité de travailler au moins 6 heures ne lui est accordée que s’il consent à travailler plus de 6 heures. Il n’obtient ce qu’il veut qu’à condition qu’il accepte d’aller au-delà de ce qu’il veut. Le minimum nécessaire à l’ouvrier pour vivre indique où se situe la limite. Une fois cette limite franchie, il travaille pour le compte de quelqu’un d’autre que lui-même, pour le compte du capitaliste.

Celui-ci, dès lors, est conduit à refaire ses comptes. Puisqu’il faut au fileur 6 heures de travail pour transformer 10 liv. de coton en 10 liv. de filés de coton, il transformera 20 liv. de coton en 20 liv. de filés de coton en 12 heures de travail.

Le capital avancé par le capitaliste est de 27 sh, - 20 sh pour l’achat du coton, 4 sh pour le remplacement des broches usées et 3 sh pour l’entretien journalier de la force de travail. Or, la valeur du produit est de 30 sh. La différence entre la valeur du produit et la valeur du capital avancé est égale à 3 sh. Le capitaliste a ainsi réalisé une gain de 1/9 par rapport au capital avancé. Comme le dit Marx, le tour est joué : « Les 27 sh avancés se sont transformés en 30 sh. Ils ont enfanté une plus-value de 3 sh ». Ce qui importe au capitaliste, c’est que son capital s’accroisse. En ce sens l’argent s’est métamorphosé en capital. C’est là la fonction du capitaliste. Si la cause de son désir est l’extraction de la plus-value, sa fonction est de transformer l’argent, avec quoi il achète notamment des moyens de production, en capital. Le moyen dont il se sert est celui de l’incorporation du travail vivant (la force de travail) au travail mort (les moyens de production).

La production de la plus-value provient donc de la prolongation de la durée du travail. La valeur d’échange de la force de travail doit être considérée en tant qu’elle indique un point-limite. Si ce point-limite est dépassé, il y a production de plus-value. C’est à partir de ce dépassement forcé que peut se concevoir l’opposition introduite par Lacan dans « Radiophonie» entre le « manque-à-jouir » et le « plus-de-jouir ». Le « manque-à-jouir », d’un côté, est le franchissement de la limite considéré du point de vue de l’Un, c’est-à-dire du point de vue de celui aux dépens de qui un tel franchissement s’opère. Le « plus-de-jouir », de l’autre côté, c’est le dépassement forcé considéré du point de vue de l’Autre, du point de vue de celui dont le désir est mis en cause, c’est-à-dire de celui qui tire profit de la transgression. Le solde de l’opération lui échoit. La plus-value a donc valeur de reste. C’est le reste d’une opération qui sert à en relancer une autre. L’opération en question est l’opération de division entre ce qui revient au sujet du procès de travail et ce qui lui échappe.

Pierre Naveau